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Classiquesen Ligne

DEUXIÈME PARTIE.
M. DE TALLEYRAND SOUS L'EMPIRE, DE 1804 À 1807.—LE PRINCE DE BÉNÉVENT DEPUIS 1807 JUSQU'EN 1814.

La situation de M. de Talleyrand pendant le séjour du Pape en France, lors du couronnement, fut très-délicate; mais il s'en tira admirablement, et même à Notre-Dame il ne craignit, ou du moins ne parut craindre aucuns souvenirs fâcheux. Peut-être lui-même les avait-il oubliés.

Un fait dont peu de gens se doutent, c'est que M. de Talleyrand perdit à l'Empire. Sous le Consulat, malgré les gardes qui étaient chez le second et le troisième consul, malgré leur rang dans l'almanach de l'année, même de l'Empire, M. de Talleyrand était, par le fait, le second personnage de l'État. Bonaparte avait une excessive confiance en lui, et il le lui témoignait par des soins tout à fait visibles pour ceux qui passaient comme moi leur vie aux Tuileries ou à la Malmaison. Je pensais dès lors que le nom de M. de Talleyrand était pour beaucoup dans cette considération que lui montrait le premier Consul. L'ancienneté, l'illustration de ce nom de Périgord, formaient une sorte d'auréole autour de la tête de M. de Talleyrand. Napoléon avait une grande mobilité dans de certaines parties de lui-même, et cette mobilité donnait lieu à des disparates étranges. Ainsi, par exemple, il voulait l'égalité parmi les hommes, et il vénérait les anciens noms. On a vu combien cette magie des noms a influé sur l'arrangement du château impérial.

Mais le crédit de M. de Talleyrand venait encore d'une autre cause. J'ai dit que je serais juste avec lui, et je le serai. Je reconnaîtrai que son esprit juste et fin avait su comprendre comment on devait flatter Bonaparte. Il ne le flattait que rarement, et alors c'était avec une telle délicatesse, qu'il n'en restait que le parfum et aucun des ennuis; ensuite il le servait comme il voulait l'être. Jamais une note violente ne partait immédiatement; jamais une lettre, commandée dans la colère, n'était écrite et envoyée comme le faisaient beaucoup de ministres, qui croyaient faire merveille en servant ainsi à la course. Ceci rentre bien dans ce que me disait, il y a bien peu de temps, un des hommes qui ont été le plus attachés à Bonaparte:—Le malheur de l'Empereur, me disait-il, est d'avoir été trop bien servi. En effet, que de préfets, que de ministres se hâtaient d'exécuter les ordres donnés dans un moment de colère!... Que de fois on a détruit l'affection d'une province entière en exigeant, croyant mieux agir, vingt hommes de plus pour la conscription d'une année!... M. de Talleyrand ne faisait point ainsi. Il attendait, pour envoyer une note ou une lettre, quelquefois vingt-quatre ou trente-six heures, et l'Empereur n'en était que plus satisfait.

Au moment où l'Empire fut proclamé, une chose assez remarquable, c'est la manière dont le corps diplomatique était composé, en le mettant en comparaison du corps diplomatique au moment du Consulat. C'était la base de la société de M. de Talleyrand que ce corps diplomatique, et il savait avec beaucoup d'habileté en tirer un grand parti; excepté le ministre batave, tout avait été changé.

Le comte de Cobentzell (Philippe), ambassadeur d'Autriche.

C'était un petit homme, habillé comme au temps de Marie-Thérèse, dont il parlait sans cesse; portant un manchon grand comme la main, ayant toujours ses habits garnis de la plus belle pelleterie du Nord, coiffé comme un as de pique; homme assez ordinaire et pas mal ridicule, ce qui pour le temps qui courait ne valait rien chez nous. Je ne sais trop pourquoi le cabinet de Vienne l'avait choisi; du reste, bon homme et fort attentif aux devoirs de politesse du monde.

Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, était l'opposé du comte de Cobentzell. C'était un homme encore jeune, du moins assez pour n'avoir rien d'austère dans les manières sans être ridicule; on dit qu'il était d'une grande habileté en affaires, je le crois sans peine. Il parlait bien français, et en tout il comprenait la France. Sa femme était belle en intention, mais non pas en réalité. On voyait qu'en naissant elle avait fait ce qu'elle avait pu pour cela, sans pouvoir y parvenir; elle aimait la France, était joyeuse, et en tout plaisait assez.

Le marquis de Lucchesini, ministre de Prusse, était une énigme difficile à résoudre. Fort laid, et même d'une laideur repoussante et choquante, n'ayant qu'un œil, et dans l'autre une expression déplaisante, il était peu aimé de la société dans Paris, où il est meilleur d'abord de ne pas déplaire par les yeux pour avoir du succès par l'esprit. M. de Lucchesini en avait pourtant beaucoup, et même plus qu'il n'en fallait, car souvent sa finesse lui faisait dépasser le but. L'Empereur ne l'aimait pas, et en général on aimait mieux M. de Brockhausen, qui lui succéda. Madame la marquise de Lucchesini était une grande femme prussienne, ayant tout immense, excepté les yeux, qui étaient fort petits et qu'elle agrandissait tant qu'elle pouvait avec du noir récolté sur une grande épingle; ce qui faisait que ses yeux et son visage étaient souvent barbouillés comme celui d'un petit ramoneur: elle parlait comme un enfant, prétendait qu'elle ne pouvait pas dire Paris, et disait Pa-is, faisait la charmante, et annonçait trente-deux ans, tandis que son extrait de baptême disait cinquante. Mais il n'y a pas mort d'homme dans la découverte d'un petit mensonge comme celui-là, et comme elle était bonne femme on lui passait cela.

M. de Cetto, ministre de Bavière, était un honnête homme, ayant une femme qui était douce et bonne, disait son âge et n'avait de prétention qu'à remplir ses devoirs de mère de famille; ce à quoi elle réussissait à merveille.

La Russie n'avait qu'un chargé d'affaires en ce moment, qui était M. le chevalier Doubril. C'était un garçon fort habile, dit-on; mais la position difficile de la Russie au moment du couronnement empêchait cette puissance, ou du moins son représentant, d'être dans la société française comme il l'eût été sans cet empêchement.

Le bailli de Ferrette, ministre de l'ordre de Malte, était un homme qui représentait son affaire à merveille. On se demandait souvent si le bailli de Ferrette existait; il était incertain qu'il fût vivant pour beaucoup de gens; il était petit, maigre au point d'être diaphane, pâle et tellement fluet, que M. de Montrond disait qu'il était l'homme le plus hardi de France, attendu qu'il marchait quand il faisait du vent. Sa conversation était nulle, et pourtant, comme la tradition de toutes les coutumes de la bonne compagnie vivait encore en lui plus que son individu même, on l'aimait, et il était recherché pour le whist de M. de Talleyrand quand la partie habituelle n'était pas là.

Cette partie se composait de M. de Talleyrand lui-même, de M. le comte Louis de Narbonne, de M. de Montrond, de M. le prince de Nassau, de M. de Choiseul, de M. de Sainte-Foix et de M. de La Vaupalière.

Mais le plus important de tous était le duc de Laval: j'en parlerai tout à l'heure...

M. de Dreyer, ministre-ambassadeur de Danemark, était un homme d'une bonne attitude. Le Danemark avait toujours été ami fidèle de la France, et son ministre avait toujours été bien accueilli chez M. de Talleyrand, qui avait au suprême degré un talent inimitable pour ces nuances si difficiles à saisir, et qui souvent évitent des notes qui ne font qu'aigrir les esprits.

M. de Souza, ministre de Portugal, était un homme profondément instruit, honnête homme, n'ayant pas l'apparence pour lui, mais au fond un homme fort remarquable. Sa femme allait peu dans le monde, et pourtant elle y eût été admirablement placée: c'était madame de Flahaut, auteur d'Adèle de Sénanges et d'une foule de jolis ouvrages. Elle ne sortait que rarement, même pour aller chez M. de Talleyrand, dont cependant elle avait été l'amie la plus intime pendant longtemps et avant la Révolution. Cette liaison remontait à 1785. Madame de Souza était la femme la plus charmante et la plus agréable de causerie et de bonne compagnie que j'aie vue. Une seule personne me la rappelle encore, et ce n'est qu'en partie; comme j'établis une comparaison à son désavantage, je ne la veux pas nommer.

Le cardinal Caprara, légat du Saint-Siége, était un homme dont on ne pouvait dire que du bien, mais prélat romain au delà de tout. Il suivait à Paris les coutumes de la place d'Espagne et du Corso, comme il eût fait à Rome; du reste, c'était un homme fin et délié, un homme bien capable de jouer la partie de M. de Talleyrand, et même de lui rendre peut-être des points en fait de ruses et de contre-ruses.

Quant à l'Espagne, son VRAI ministre était un homme d'un aspect odieux nommé Don Eugenio Izquierdo.—Cet homme, d'une laideur tellement repoussante qu'il faisait fuir les enfants[75] comme un épouvantail, avait l'âme de cette figure. M. de Talleyrand et ses alentours avaient pour cet Izquierdo un attachement que je n'ai jamais compris, car de le voir seulement me l'aurait fait prendre en aversion. Il s'occupait d'histoire naturelle, où il était, dit-on, fort habile; mais le réel de ses occupations à Paris était de conférer secrètement avec M. de Talleyrand et une autre personne de son intimité que je ne veux pas nommer. C'est par lui qu'une grande partie des affaires d'Espagne se sont traitées; le prince de la Paix avait une entière confiance en lui, et il était son chargé d'affaires en France, pour ce fameux traité qui devait donner le royaume des Algarves au prince de la Paix... Rien n'était plus ignoble surtout que la figure de cet Izquierdo! Je me le rappelle comme un cauchemar.—Comment l'Espagne ne l'a-t-elle pas jugé!—Il y a des destinées qui, en vérité, font murmurer contre la justice céleste... Izquierdo meurt dans son lit, et Riego meurt sur l'échafaud!...

En ajoutant à ce corps diplomatique ce qui devait nécessairement faire partie du nôtre en France, et qui allait chez M. de Talleyrand par devoir et par plaisir, comme les auditeurs qu'on envoyait en mission, on voit que sa maison était une des plus agréables de Paris. La princesse d'Yeckciwitz, sœur du prince Poniatowsky, était une habituée de la maison. Madame de Talleyrand ne l'aimait pas: elle en était jalouse comme une tigresse; et si la pauvre princesse avait eu deux yeux, elle les lui eût arrachés; malheureusement elle n'en avait qu'un. La pauvre femme avait pour M. de Talleyrand une de ces passions qui jettent un manteau de ridicules sur une femme, de manière qu'elle ne le dépouille jamais. Elle envoyait à M. de Talleyrand tout ce qu'elle trouvait de rare et de beau dans son chemin; cette manière de vivre n'enrichit pas quand on n'a pas une grande fortune. Ce fut le malheur de la pauvre princesse d'Yeckciwitz... elle fit des dettes, et même un beau jour il lui arriva un malheur comme cela pourrait échoir pour un fils de famille, le tout pour avoir fait des cadeaux à M. de Talleyrand. Le plus curieux de l'affaire, c'est que M. de Talleyrand, qui n'avait pas une passion pour elle, comme on le pense bien, ne faisait aucune attention aux raretés, qui même bien souvent s'en allaient figurer chez la duchesse de Courlande ou telle autre amie de M. de Talleyrand, qui à son tour en faisait des générosités. Je dis cela parce que je sais les voyages et malheurs arrivés à un superbe mandarin à la robe bleue, aux manches pendantes, aux yeux retroussés; cet honnête mandarin, qui coûta des sommes folles, fut donné par madame la princesse d'Yeckciwitz à M. de Talleyrand.—M. de Talleyrand le donna à madame la duchesse de Courlande; et madame la duchesse de Courlande, quoiqu'elle tînt avec tendresse à la moindre babiole qui lui venait de M. de Talleyrand, donna le magnifique mandarin à son amie de cœur madame la marquise de Sainte-Croix[76], où je l'ai vu il y a peu d'années dans l'hôtel de cette dernière, rue Sainte-Marguerite au Marais.

Les vieilles femmes étaient une partie fort soignée du salon de M. de Talleyrand. À commencer d'abord par la sienne, qui n'était plus ni jolie, ni jeune, ni même agréable, on comptait une demi-douzaine de têtes qui chacune pouvaient réclamer pour leur part personnelle au moins la moitié d'un siècle. C'étaient madame de Luynes, madame d'Yeckciwitz, madame Zayombeck, madame de Balbi, madame de Laval... et quelques autres encore dont j'ai oublié les noms.—Madame de Talleyrand était à peine saluée par ces dames, au reste, qui ne s'en gênaient guère.

Le traité de paix qui suivit Austerlitz amena à Paris une quantité d'étrangers qui augmentèrent l'agrément de la maison de M. de Talleyrand, sans rien ajouter cependant au charme qu'on trouvait toujours à le rencontrer, lui, et quelques autres hommes de son intimité, passé une heure du matin; et lorsqu'on le trouvait de bonne humeur surtout, la bonne fortune était complète: alors il avait un laisser aller qu'on aurait pris pour une confiance arrachée par le charme que vous auriez exercé sur lui, lorsqu'au contraire il ne disait que ce qu'il voulait dire, et tout en ayant l'air de raconter malgré lui, c'était une nouvelle qu'il lançait dans le monde; mais n'importe, je me rappellerai toujours avec reconnaissance le charme que j'ai trouvé dans ces heures passées à l'écouter; jamais je n'ai rien rencontré de plus ravissant que cette causerie familière de M. de Talleyrand avec ses amis les plus intimes, M. de Narbonne, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix.—Le prince de Nassau, tout conteur et menteur qu'il était, se soumettait à la loi que M. de Talleyrand semblait imposer. J'ai vu quelquefois toute une soirée ou plutôt toute une nuit, car on ne demeurait libre qu'à une heure, on ne soupait qu'à deux, et on n'allait se coucher qu'à quatre ou cinq, se passer sans que M. de Nassau fît un mensonge.

Un homme parfaitement aimable qui venait chez M. de Talleyrand, mais n'était pas Français ni de son intimité, c'était le comte Golowkin. Le comte Golowkin était spirituel, charmant, Français de bonne compagnie en tout... et, en vérité, un homme tout à fait désirable pour une maîtresse de maison, mais après cela menteur comme on ne l'est vraiment que très-rarement. C'était avec une perfection du genre que je ne pouvais comprendre quand je me le rappelais; car en l'écoutant il parlait si bien qu'on ne pensait pas au mensonge.

J'ai parlé tout à l'heure du duc de Laval: c'était un type dont le moule est brisé que M. de Laval; on lui a prêté une foule de mots qu'il n'a jamais dits, il y en avait bien assez des siens; mais M. de Laval était loin d'être un sot; il avait même un esprit à lui qui était assez original. Comprenant tous les jeux, les jouant, le whist surtout, de manière à se faire une fortune loyale et certaine avec ce jeu, il ne sortait jamais d'un sérieux aussi imposant que s'il eût traité de la paix ou de la guerre pour le premier des empires.

Mais son humeur était odieuse à supporter; personne n'en était à l'abri. M. de Talleyrand, sa sœur, la duchesse de Luynes, M. de Montrond et toute la troupe du whist y passaient sans appel pour peu qu'on fît une faute, et avec M. de Laval la faute arrivait souvent. M. de Montrond lui ripostait toujours: aussi avait-il fini par se soumettre un peu. Quant à M. de Talleyrand, il ne lui répondait pas. Madame de Luynes prenait l'affaire au sérieux, et alors la partie de whist devenait un combat de cris et de paroles injurieuses dites par M. de Laval, au grand amusement de toute la compagnie.

Comme je n'écris pas l'histoire politique de l'époque, je m'étends davantage sur les personnages qui formaient la société et conséquemment le salon de M. le prince de Bénévent: car tel était le titre enfin que l'Empereur avait conféré à M. de Talleyrand pour ses services rendus à l'État.

J'allais alors fort souvent chez M. de Talleyrand. J'aimais son esprit, j'appréciais son talent; et quoiqu'un homme de mes amis, d'un jugement supérieur, et qui le connaissait fort bien, me dît le peu de fond qu'on pouvait faire sur son dévouement à l'Empereur, Junot et moi, nous y croyions comme à un précepte de notre foi... Au moment où je partis pour le Portugal, je dînai chez lui; comme il était alors notre ministre, plus que celui de la Guerre, étant placée auprès de lui à table, il me parla de l'Empereur dans de tels termes que j'en fus attendrie, et le dis le soir même à M. d'Abrantès: «Cela ne m'étonne pas, me répondit-il... je sais qu'il aime l'Empereur, et Lannes aura affaire à moi s'il répète encore un mot comme celui d'hier.»

Ce mot avait été dit à dîner chez moi par le général Lannes, qui revenait de Lisbonne, où il s'était conduit comme un écolier, et où M. de Talleyrand lui avait probablement écrit ou dit quelques mots railleurs, selon la matière, qui, pour le dire avec vérité, était abondante. Avec le haut mérite du duc de Montebello, on peut convenir qu'il n'avait rien en lui qui pût convenir au négociateur. M. de Talleyrand l'avait vu, l'avait dit et avait bien fait; Lannes, qui n'aimait et ne supportait même pas une remontrance de l'Empereur, récusa, comme on le pense bien, celle de M. de Talleyrand. Cependant, tout brave qu'il était, M. de Talleyrand lui faisait peur au jeu de la parole. C'était une escrime à laquelle il n'était pas habile, et n'avait pour toute parade qu'une injure ou un jurement, ce qui ne prouve rien du tout, au contraire.

Nos relations avec M. de Talleyrand furent toujours ce que je viens de les montrer. De ma part, il y avait même un motif de plus pour m'en rapprocher. J'étais liée depuis l'enfance avec une de ses nièces que j'aimais et que j'aime toujours chèrement; aussi à mon retour de Portugal j'y allais assidûment...

Madame de Talleyrand crut un moment, et ce moment fut long, que c'était pour sa personne que j'allais si souvent chez M. de Talleyrand, et la voilà qui me prit dans la plus funeste des amitiés: car c'était une calamité que l'amitié de madame de Talleyrand; M. de Talleyrand saurait bien qu'en dire...

En conséquence, elle m'arriva régulièrement deux fois par semaine, venant le matin pour me voir plus intimement, venant le soir pour la convenance, disait-elle, et m'ennuyant toujours; ce que je ne pouvais lui dire et qu'elle ne voyait pas. Je me sauvais bien d'elle auprès de M. de Talleyrand, où j'étais sûre qu'elle ne me viendrait pas chercher, car elle le craignait et ne l'aimait plus: elle était même à cette époque déjà très-méchante pour lui; des caqueteurs prétendaient même qu'elle le battait, et l'un d'eux racontait qu'un jour M. de Talleyrand ayant mal aux dents d'une fluxion très-douloureuse, elle lui porta un coup violent dans la joue malade.

Un soir nous étions peu de monde chez M. de Talleyrand, M. Fox était encore au ministère. M. de Talleyrand nous raconta qu'il avait écrit la lettre la plus charmante pour annoncer qu'on avait découvert à Londres un homme qui voulait assassiner l'Empereur; cet homme était Français.

«J'ai fait mettre ce misérable en prison, ajoutait M. Fox; mais nos lois ne permettent pas de retenir longtemps en prison un étranger qui n'est coupable d'aucun délit en Angleterre. J'attendrai l'avis que vous me donnerez.» M. Fox disait encore dans sa lettre à M. de Talleyrand un fort joli mot qui prouvait l'horreur qu'il avait pour le crime que l'assassin méditait: «Je lui ai d'abord fait l'honneur de le prendre pour un espion,» disait le ministre anglais...

M. de Talleyrand, en parlant de ce fait comme d'une sorte de confidence, exaltait beaucoup M. Fox et sa loyauté. Le fait réel, c'est que M. Fox était un homme ayant l'âme élevée, et sans aucune de ces petites passions comme en nourrissait M. Pitt. M. de Talleyrand voulait répandre cette action de M. Fox pour qu'il lui revînt à Londres qu'on était reconnaissant de ce qu'il avait fait. L'Empereur fit encore plus; il lui fit adresser par M. de Talleyrand une charmante lettre qui fut même comme un chaînon repris et rattaché. Si M. Fox était demeuré plus longtemps en ce monde, il est certain que la paix aurait été signée de nouveau.

M. de Talleyrand quitta Paris pour suivre l'Empereur en Allemagne, après la bataille d'Iéna. Paris devint alors bien désert. Madame de Talleyrand, qui avait déjà Valençay, je crois, mais ne voulait pas aller si loin, prit une bicoque à la Muette où je me rappelle avoir été la voir. Je la trouvai dans une chambre où son gros et grand corps pouvait à peine se tenir. La conversation n'était pas tenable quand M. de Talleyrand n'y était pas...

Après son départ j'héritai de la partie de whist. Ces messieurs, qui avaient tous madame de Talleyrand dans la plus belle et cordiale aversion, ne voulurent jamais reprendre leurs soirées chez elle en l'absence de M. de Talleyrand, et comme indépendamment du goût commun à M. d'Abrantès et à ces messieurs pour le whist, ils étaient de ma plus intime société, on n'eut tout simplement qu'à ouvrir deux tables de jeu dans mon salon, et quoique les cartes fussent habituellement bannies de chez moi, je leur permis d'y entrer pour un temps...

M. de Talleyrand écrit rarement, mais il écrit bien, et cela se conçoit en l'entendant causer. Il lui arriva en Pologne une histoire fort comique qui donna lieu à une lettre charmante qu'il écrivit ici. Sa voiture s'embourba dans ces horribles chemins de la Prusse polonaise, et la voiture ministérielle demeura en panne comme la charrette d'un manant: on appela des soldats.—Il y fallait penser; la voiture était là depuis neuf heures du matin, et il était alors sept heures du soir. Un bataillon tout entier arriva, et la voiture fut soulevée et enfin arrachée de ce gouffre boueux dans lequel elle était tombée.

—Qui est donc là-dedans? demanda un soldat.—Le ministre des Affaires étrangères.

—Ah! ah! dit le premier, qui, à ce que croit M. de Talleyrand, était le gracioso du bataillon, pourquoi se mêle-t-il de venir faire de sa chienne de diplomatie dans un maudit pays comme celui-ci?

—C'est vrai ça, dirent tous les autres en chœur.

Ce que j'ai dit de M. Fox me rappelle un fait arrivé dans le même temps. Il y avait à Hambourg un émigré chargé par Louis XVIII de payer des pensions à de pauvres émigrés qui demeuraient soit à Hambourg, soit à Altona. Le comte de Gimel, nom de cet envoyé de Louis XVIII, était un homme comme la Restauration aurait dû en avoir beaucoup: c'était un homme dévoué à sa cause, mais avec honneur et loyauté, un vrai Français enfin. Le comte de Gimel était donc à Hambourg lorsqu'un jour, le 17 juillet 1806, un nommé Loiseau se présenta chez lui, et, sans préambule, lui offrit de venir à Paris pour assassiner l'Empereur. M. le comte de Gimel, révolté de cette proposition, le reçut avec horreur.

«Si vous n'avez pas d'autres moyens pour relever le trône des Bourbons qu'un lâche assassinat, monsieur, lui dit-il, allez ailleurs chercher des complices!»

Un ami de M. de Gimel, qui allait beaucoup chez le résident de France à Hambourg, lui raconta le fait, ce qui fit arrêter Loiseau et le fit conduire à Paris. M. de Gimel était un homme d'une noble et loyale opinion: des royalistes comme lui auraient fait aimer les Bourbons. Il mourut peu de temps après cet événement et fut mal remplacé jusqu'au moment où M. Hue, ancien valet de chambre de Louis XVI, vint lui-même à Hambourg pour inspecter les besoins des pauvres émigrés dont madame la duchesse d'Angoulême prenait soin.

Tilsitt vit faire un traité qui de nouveau devait donner de l'espoir pour la paix. M. de Talleyrand revint avec l'Empereur; la société de la rue d'Anjou reprit ses habitudes, et tout marcha comme par le passé. Toutefois une grande tempête se préparait du côté de l'ouest, et tout faisait présumer que ses éclats seraient terribles: l'Espagne annonçait une révolution... Ce fut en ce moment que Napoléon supprima le tribunat!...

C'est une délicate chose à toucher que cette affaire de la Péninsule. Avant d'en dire quelques mots, je parlerai de l'opinion de la France sur l'Empereur: elle était ce que peut-être elle n'avait jamais été. Sa force morale avait reçu à Tilsitt une augmentation tellement hors des proportions voulues, qu'il pouvait tout tenter. Cette amitié d'un souverain puissant, l'entrevue de Tilsitt, tout ce qui s'était passé dans cette campagne, où en dix mois Napoléon avait touché les bords de la Vistule et remporté des victoires qui suffiraient pour illustrer le règne entier d'un homme; le fait réel, c'est que depuis le couronnement de l'Empereur, jamais il ne fut aussi fort qu'en ce moment.

Les affaires de la Péninsule ont-elles été conseillées par M. de Talleyrand, oui ou non? voilà l'état d'une question fort délicate depuis longtemps livrée à la discussion politique... et personne ne l'a pu résoudre. Si j'interroge ma conscience, je réponds que je suis certaine que si M. de Talleyrand ne l'a pas conseillée, il l'a fortement approuvée. Je n'en veux pour preuve que les liaisons plus qu'intimes non-seulement de lui avec Izquierdo, mais de tous ceux qui l'entouraient avec cet homme, âme damnée du prince de la Paix... J'ai d'ailleurs trouvé dans les papiers de mon mari des fragments de lettre ayant rapport à sa mission secrète lors de notre premier passage à Madrid, en allant prendre possession de notre ambassade à Lisbonne; Junot fut alors chargé de plusieurs choses intimes pour le prince des Asturies (plus tard Ferdinand VII). Tout cela se tient, et assez pour que je puisse formuler une opinion sur cette terrible et mystérieuse affaire d'Espagne. Le duc de Lavauguyon, qui se trouva à Madrid avec Murat, nous a raconté de bien étranges choses. Tous ces fragments forment un tout sur lequel je suis assise, et je prends de là ma direction.

La prise du Portugal commença la prise de la Péninsule. Ce mot de prise on n'en voulait pas, car on choisit pour commander l'armée d'invasion l'homme qui était encore ambassadeur auprès de la reine de Portugal. Ce fut une mauvaise comédie dont personne ne fut dupe, mais qui ne s'en joua pas moins.

La marche de l'armée française sur Lisbonne fut un prodige. Le général Thiébault, chef d'état-major du duc d'Abrantès pour cette même campagne, et à qui l'armée doit tant de remerciements et de reconnaissance, peut dire si ce fut une promenade, comme l'ont dit quelques ignorants ou quelques serpents... un de ces reptiles qui ont toujours besoin de siffler, n'importe quelle action. Quoi qu'il en soit du plus ou moins de périls que l'armée a courus, tandis que nos aigles s'avançaient vers Lisbonne, Madrid grondait déjà sourdement pour annoncer cette terrible tempête qui devait amener quatre cent mille Français dans cette belle Espagne, pour y trouver la mort.

On sait déjà que ce n'était pas Charles IV qui était roi d'Espagne; il avait beau mettre au bas des cédules royales:

Yo el Rey,

il n'était pas aussi roi dans la Péninsule que je suis maîtresse absolue dans ma maison. C'était Godoy.

Ce Godoy, détesté, méprisé des Espagnols, ce Godoy qui, pendant vingt ans qu'il fut privado, ne sut même pas donner une loi heureuse à sa patrie... Pas un chemin, pas un pont, pas un arbre planté en son nom!... un silence de mort enfin couvrirait le nom de cet homme, si le cri de l'indignation ne s'élevait à côté de lui pour lui dire qu'il a fait le malheur de l'Espagne.

Cette haine générale n'était pas seulement le fruit de sa position de favori. Cette place de privado n'avait pas toujours été occupée par un homme inhabile; le duc d'Olivarès[77], le duc de Lerme, don Juan d'Autriche, le frère de Charles II, montraient, avec le comte de Campo-Manès, ce qu'on peut produire avec la faveur, quand le bon grain tombe sur une bonne terre. Mais Godoy ne dut son avénement à la faveur du roi que par celle de la reine. Honte sur lui! criait la nation tout entière.

Et c'est de cet homme que Don Eugenio Izquierdo était non-seulement l'agent, mais l'ami... Et on sait comment Izquierdo était reçu chez M. de Talleyrand!... Izquierdo!... lorsque je pense à cet homme, mon cœur se soulève.

Godoy fut l'homme fatal de l'Espagne bien plus que Napoléon. Je connais l'Espagne et je l'aime; j'ai bien étudié tous ses malheurs, j'ai remonté à leur cause, et je crois pouvoir affirmer que Don Manuel Godoy est la principale cause de toutes les infortunes de la Péninsule, sous quelque forme qu'elle ait été frappée.

Le prince des Asturies abhorrait le prince de la Paix; j'ai entendu cette haine s'exhaler avec rage du cœur de Ferdinand VII, en présence de mon mari et de la princesse sa femme[78], lorsque je passai à Madrid pour aller à Lisbonne.

Notre ambassadeur à Madrid, lors de la révolution d'Aranjuez, était M. le marquis de Beauharnais, beau-frère de Joséphine; sa position était des plus difficiles. Il avait tout le tact et le talent nécessaires pour agir dans une semblable circonstance; mais que faire contre une double manœuvre qui agit sans que vous sachiez où sont ses mouvements? M. de Talleyrand avait ses rouages, ses fils, que faisait mouvoir Izquierdo, et M. de Beauharnais avait d'autres renseignements et presque d'autres ordres. Il se conduisit même avec une admirable modération, en rétablissant la paix entre le prince des Asturies et son père. Mais Godoy ne voulait pas de paix; il voulait, je crois, la mort du prince des Asturies. Je ne puis m'expliquer autrement cette rage haineuse qui l'animait contre l'infant. Enfin les choses en vinrent au point que le roi et l'infant portèrent la cause au tribunal de Napoléon.—Il donna raison au père. Le fait est que le père était un imbécile, le fils un méchant et Godoy le plus misérable des hommes. Quant à la reine, elle ne sut être ni épouse, ni femme coupable, ni mère, ni souveraine. Voilà les acteurs de ce drame si imposant joué à Bayonne en 1808.

Les querelles devinrent sérieuses. On envoya des troupes en Espagne: ce fut une faute; nous n'en avions pas le droit... On a prétendu que Godoy, voulant emmener le vieux roi loin de Madrid pour le faire aller en Amérique, avait demandé des troupes afin de l'effrayer. Le fait est qu'Izquierdo partit en courrier de Paris et arriva à Aranjuez le mardi-gras. Il alla aussitôt chez Godoy... Il le trouva masqué, déguisé en moine, et faisant et disant toutes les folies qui passaient par sa pauvre tête. Izquierdo était un misérable niais, mais il avait assez de talent pour comprendre la gravité de leur position; il leva les épaules et fit bien.

Pendant ce temps, l'armée française, sous les ordres de Murat, franchissait les Pyrénées, et Murat entrait dans Madrid, où il fut mal accueilli. Murat n'était pas l'homme qu'il fallait aux Castillans, peuple sérieux, positif, austère, et l'opposé des fanfaronnades et des jactances de Murat.

Il crut avoir pris l'Espagne pour lui; mais l'Empereur lui écrivit qu'il fût tranquille et qu'il songerait à son affaire. Alors se firent entendre les pleurs et les grincements de dents. La grande-duchesse de Clèves, de Berg et de Juliers n'était pas contente... Mon Dieu! quelle extravagance et quel délire!

Quand Murat vit que l'Espagne n'était pas pour lui, il fit tout ce qu'il put pour faire perdre la couronne du royaume d'Espagne au pauvre Charles IV, et puis ensuite à tout autre qui la prendrait, c'est-à-dire qu'il embrouilla tout, au point que personne ne s'y reconnut. Godoy, qu'on allait pendre, ne le fut pas, et l'on vit un petit-fils de Louis XIV solliciter à genoux de quitter une couronne, un royaume qu'il ne pouvait plus partager avec son privado, demandant pour toute grâce un dernier asile où ce trésor fût en sûreté. C'est alors que Murat, sur les recommandations écrites et expresses de M. de Talleyrand, rendit la liberté à don Manuel Godoy. Ceci était après la révolution d'Aranjuez.

La nation fut furieuse. Godoy était tellement détesté, qu'on avait besoin de sa mort comme d'une expiation. Le peuple, les grands, la bourgeoisie, tous la voulaient et la demandaient par un seul cri.

C'est alors que l'Empereur arriva à Marrac. Il manda les parties devant lui. Ferdinand arriva le premier, et fut suivi de son père et de sa mère, qui ne quittaient pas leur inséparable Godoy. On sait la fin de cette histoire, du moins dans sa première partie... M. de Talleyrand y parut peu en dehors, n'étant plus alors aux Affaires étrangères; mais M. le duc de Cadore n'était pas dans ce chaos, tandis que M. de Talleyrand y était tout entier. Ses partisans, depuis cette époque, en voyant le blâme universel s'étendre sur cette affaire, voulurent le disculper, mais n'y purent parvenir; ils dirent seulement que s'il fût demeuré au portefeuille des Affaires étrangères, les choses se fussent passées plus convenablement.

Les princes d'Espagne allèrent à Valençay, chez M. de Talleyrand même, et le roi Charles IV à Marseille, avec sa femme et Manuelitto Godoy. Quelle profonde étude à faire dans toute cette tragi-comédie, jouée et composée par ceux mêmes qui sont en scène!

La conduite de Ferdinand VII, pendant sa captivité, lui fut, dit-on, suggérée pour le rendre méprisable aux yeux de ses sujets. Ceci est une de ces calomnies comme la méchanceté n'en fait que trop souvent. Ferdinand VII était un homme que j'ai connu, et qui n'avait nullement besoin d'être poussé pour faire des actions basses et indignes de son rang. Conspirant sans cesse contre lui-même, parce que ses tentatives étaient stupides; jouant ou faisant jouer la comédie, séduisant des maritornes dans les basses-cours du château, il laissa le duc de San-Carlos filer une plus noble passion auprès de madame de Talleyrand, qui, dit-on, ne lui fut pas cruelle; et lorsqu'elle vint à Paris et que nous y vîmes aussi le duc de San-Carlos, nous pensâmes que le duc s'était trompé. Mais la princesse ne l'entendait pas ainsi.

Une chose dont je n'ai pas parlé dans la première partie de cet article, c'est de la petite Charlotte. Qu'est-ce que Charlotte? Charlotte était une petite fille qu'un beau jour on vit apparaître dans le salon de M. de Talleyrand. Comme madame Grandt la caressait beaucoup, on crut qu'elle était sa fille et celle de M. de Talleyrand. Écoutez donc, il est de fait que la chose paraissait probable; mais ce n'était pas cela. Charlotte était fille de quelqu'un, parce qu'on a toujours une mère et un père. Le père, je n'ai jamais bien connu son nom, à moins qu'il ne s'appelât M. Charlotte; car la petite n'eut jamais d'autre nom, même quand au titre de mademoiselle on ajoute autre chose; on ne put trouver que mademoiselle Charlotte. Enfin, telle qu'elle était, cette petite, M. de Talleyrand en était idolâtre. Elle venait pincer les jambes du cardinal Caprara, qui lui souriait comme un martyr, parce qu'il venait de chez l'Impératrice, où les deux carlins lui avaient mis les jambes en marmelade. Elle touchait impunément à la coiffure du comte de Grandcourt; et un jour le comte de Bentheim l'ayant soulevée dans ses bras, elle lui ôta tout son rouge sans qu'il se plaignît. On connaissait son pouvoir sur M. de Talleyrand, et nul ne résistait à l'enfant. Mais le plus curieux, c'est que cette petite était aimée de madame de Talleyrand comme de son mari. Lorsqu'on avait dîné, Charlotte arrivait en se cachant derrière une immense coupe d'agate ou de porphyre, dans laquelle brûlaient des parfums. Une autre fois, elle arrivait habillée en Espagnole, en Polonaise, en Napolitaine, et puis elle dansait le boléro, la mazourka ou la tarentelle; M. de Talleyrand, alors, était dans le ravissement, et les applaudissements de tout le salon étaient plus vifs que ceux de l'Opéra pour mademoiselle Elssler. Le fait est que cette petite n'était pas jolie, avait des dents fort avancées, et ne dansait pas mieux qu'une autre; elle avait de plus l'air d'un chien habillé, avec son toquet sur l'oreille, et était parfaitement ridicule: elle m'a toujours fait cet effet au moins. J'ai parlé d'elle aussi longuement, parce qu'elle faisait partie du salon de M. de Talleyrand comme objet de curiosité. Si M. de Talleyrand avait davantage songé à l'avenir qu'il lui réservait, il aurait mis plus d'attention à la tenir dans un demi-jour convenable; mais en lui élevant un théâtre où il l'exposait, c'était lui donner la célébrité avec toutes ses conséquences.

La cause de la disgrâce de M. de Talleyrand, c'est-à-dire du prince de Bénévent, est inconnue; on ne peut que la présumer. Le cardinal Maury, qui ne l'aimait pas et n'en était pas plus aimé, me disait un jour que l'Empereur était ennuyé de tout ce qu'on lui rapportait des bêtises de madame de Talleyrand.—Mais qu'est-ce que cela fait? demandai-je au cardinal?... le mari est-il solidaire des torts de sa femme?...

—Oui. Pourquoi l'a-t-il épousée?

MILLIN.

Pourquoi, monseigneur? mais il ne l'a pas voulu. Ne savez-vous pas comment s'est fait ce mariage?

LE CARDINAL.

Non vraiment, et ne m'en soucie guère.

MILLIN.

M. de Talleyrand reçut ordre de l'Empereur d'être marié dans huit jours; l'Empereur espérait que ce court délai ferait peur à M. de Talleyrand pour s'accoutumer à ce mariage, et qu'il ferait plutôt une alliance étrangère. Pas du tout, M. de Talleyrand n'osa demander conseil à personne, et le huitième jour au matin il s'avisa seulement d'en parler à M. de Narbonne; alors il n'était plus temps, et madame Grandt devint madame de Talleyrand le même soir...

LE CARDINAL.

Mais ce n'est pas d'un homme d'esprit cette conduite-là.

MILLIN.

Je ne vous la donne pas pour telle, non plus; mais que voulez-vous y faire? Le fait est qu'il est difficile de faire plus de gaucherie que la pauvre femme n'en fait. Les ambassadeurs écrivent tous les jours des notes pour savoir si ce n'était pas avec intention que madame la princesse de Bénévent avait fait telle chose ou telle autre.

LE CARDINAL.

Était-ce avec intention qu'elle a demandé à Denon des nouvelles de ce pauvre Vendredi?... Elle le prenait pour Robinson Crusoé!

MILLIN.

Allons! allons! la chose n'est pas prouvée... Et puis après tout... Tenez, monseigneur, je n'y crois pas.

LE CARDINAL.

Denon me l'a certifié encore avant-hier... C'est positif.

MOI.

Oui, malheureusement, car les étrangers se moquent de nous lorsqu'ils savent de pareilles histoires... Savez-vous celle du verre d'eau, monseigneur?

LE CARDINAL.

Celle du verre d'eau! non, vraiment; et comme je suis très-friand de ces sortes d'histoires, je vous la demanderai.

MOI.

Tenez, voilà quelqu'un qui est un habitué du salon Talleyrand et qui vous la racontera à merveille.

LE COMTE DE NARBONNE, qui entre.

Qu'ai-je à dire, ma belle amie?... Une histoire? Vraiment, pourquoi ne contez-vous pas?

MOI.

Non, c'est l'histoire du verre d'eau de madame de Talleyrand. C'est à madame votre fille que la chose est arrivée.

M. DE NARBONNE.

Oh! pardieu, l'histoire est des meilleures. Voici le fait, monseigneur: M. de Talleyrand venait d'être nommé prince de Bénévent, chose heureuse et que je lui souhaite jusqu'à la fin de ses jours. J'ignore si Votre Éminence sait jusqu'à quel point madame sa femme est à l'affût de tout ce qui a rapport à l'étiquette et à la convenance des places et dignités... Et tenez, demandez à madame la gouvernante... elle peut vous le dire...

LE CARDINAL se retournant vers moi.

Qu'est-ce donc que cette nouvelle aventure? Vous ne m'en avez pas parlé.

MOI.

C'est que cela n'en vaut pas la peine.

M. DE NARBONNE.

Comment! cela n'en vaut pas la peine! cela vaut son pesant d'or.

MOI.

Eh bien! monseigneur, vous saurez que madame de Talleyrand me fit écrire il y a huit jours par sa demoiselle de compagnie une espèce de lettre, de billet, je ne sais dans quel style ni dans quelle forme, sur du papier à ministre, pour me demander quel jour et à quelle heure je pourrais la recevoir. Je m'empressai de répondre à cette demande d'audience un petit mot sur du papier à billet ordinaire, pour lui dire que je serais à ses ordres tous les jours jusqu'à la fin de la semaine. À une heure je la vis arriver avec sa demoiselle de compagnie, dans sa grande et lourde berline, avec deux grands valets de pied tout bleus et son cocher de même; la voiture, les gens, les chevaux, le contenu, le contenant, tout cela lourd et massif comme plomb. En arrivant, madame la princesse me fit une de ces révérences de présentation à laquelle je répondis par un bonjour amical, et prenant sa main je la conduisis à mon canapé; alors elle entama l'entretien. Que croyez-vous qu'elle venait me dire, monseigneur?... devinez!

LE CARDINAL.

Elle venait vous demander conseil pour une parure.

MOI.

Au lieu de me demander conseil elle venait m'en donner.

LE CARDINAL.

La bonne folie! Et sur quoi?

MOI.

Elle me dit que je ne me mettais pas en gouvernante de Paris; que j'allais à l'Opéra coiffée en cheveux, et que cela n'était pas convenable.—Mais madame, lui dis-je, je n'ai que vingt-quatre ans!—N'importe. Tenez, si vous voulez sonner, je vais vous montrer ce que je vous ai fait faire.—Et sonnant elle-même, elle fait apporter un carton dans lequel était une façon de toque faite pour une femme de soixante-dix ans au moins, ornée de quatre plumes immenses posées comme pour un cheval de carrosse.

—Voilà, dit-elle, une coiffure pour la gouvernante de Paris.—Et puis, je voudrais que vous fissiez reprendre les vieux usages. Ainsi, par exemple, les trois révérences avant d'arriver à la maîtresse de la maison... Je vous en ai fait une tout à l'heure.

Et, retournant à la porte du boudoir, la voilà qui fait encore une, deux, trois révérences... De ma vie, je crois, je n'avais autant ri.

LE CARDINAL.

Je le crois, ma foi, de reste! Et que vous dit-elle ensuite?

MOI.

Elle me demanda si je voulais introduire chez moi cette coutume, de me retirer, les jours de réception, en saluant mon monde pour rentrer dans mes appartements.—Oh! pour le coup, je me fâchai; et je pris la chose pour une mystification; mais, hélas! la chose n'était que trop vraie... Elle m'objecta les princesses sœurs de l'Empereur.

—Je suis altesse sérénissime, me dit-elle.

—Cela va pour vous, madame, lui dis-je; mais comme je ne suis pas encore altesse, même altesse agitée, je me bornerai à me lever quand on sortira, et à reconduire jusqu'à la porte de mon salon. Je ne le puis pour les jours de réception, parce que j'ai trop de monde, mais au moins je ne me retirerai que la dernière.—Après cette question, celle du verre d'eau eut son tour; quant à celle-là, je laisse la parole à M. de Narbonne, qui fut témoin comme moi, mais qui raconte bien mieux.

M. DE NARBONNE.

Je ne vous contredis pas, parce que c'est malhonnête. Vous saurez donc, monseigneur, que lorsque madame de Bénévent, première du nom, comme madame Grandt fut altesse sérénissime, comme elle le dit elle-même, elle entreprit d'introduire les belles manières dans sa maison, comme si Talleyrand était un mal-appris ou qu'il fût né d'hier; elle s'en alla donc questionnant Réchaud[79], d'une part, et Robert[80], de l'autre, et parvient à savoir que chez l'Empereur et chez les princes de sa famille on ne demande ni on ne porte à boire dans le salon où ils se trouvent. Ravie de sa découverte, et ne voulant parler de rien à M. de Talleyrand pour le surprendre agréablement comme pour ce pauvre Vendredi, elle choisit un jour de la semaine dernière où il y avait grand dîner et foule à être étouffé dans le salon de la rue d'Anjou, et elle donna l'ordre à Courtiade[81] de ne donner à boire à qui que ce fût, à moins que ce ne fût elle, le prince... et puis réfléchissant, elle se demanda, à ce que j'ai su depuis, si le prince de Nassau ne pouvait pas boire devant elle... Elle trouva que la chose se pouvait... mais comme elle n'aimait pas le prince de Nassau, qui se moque d'elle avec Montrond, elle ajouta, en se reprenant dans son ordre à Courtiade:

À moi ou à Son Altesse le prince de Bénévent seulement.

—Mais, madame, si l'on demande à boire? dit Courtiade avec la prévoyance que devait faire naître la petitesse de l'appartement.

—Eh bien! eh bien!... vous mènerez boire dans la salle à manger...

Ma fille, madame de Braamcamp, avait dîné chez madame la gouvernante, qui lui proposa d'aller faire ensemble une visite à la princesse de Bénévent, et la divertit beaucoup en lui racontant l'histoire dont elle nous a fait fête tout à l'heure. Ces dames arrivèrent tard et trouvèrent à peine une place dans le salon; ma pauvre fille eut soif et demanda un verre d'eau, tout étonnée que les plateaux de rafraîchissements ne circulassent pas comme à l'ordinaire.... Apercevant quelqu'un qu'elle connaissait intimement[82], elle l'appela et le supplia de lui faire venir un verre d'eau...

C'étaient surtout les verres d'eau sucrée que la princesse avait en aversion... Aussitôt qu'elle aperçut le petit plateau d'argent sur lequel Courtiade apportait le verre d'eau, car en apprenant qu'il était pour madame de Braamcamp, fille du meilleur ami de son maître, il avait passé outre; aussitôt, dis-je, que la princesse l'aperçut, elle cria de sa voix fausse et nasillarde:

Je vous avais défendu d'apporter ici des verres d'eau.

Ma pauvre fille devint rouge comme une cerise, et demeura fort surprise d'une telle attaque... Enfin, on alla souper lorsque la foule fut partie. Les femmes se mirent à table; Talleyrand, moi et quelques autres, nous quittâmes le jeu et vînmes nous établir autour de la cheminée... Quelques-uns de nous eurent soif, on demanda du vin de Madère et de l'eau.—Le valet de chambre qui apporta le plateau, fier de l'ordre du prince, levait ce plateau tant qu'il le pouvait devant la princesse. Aussi, en le voyant, elle s'écria du haut de sa tête:—Je vous ai défendu de porter des verres d'eau dans la pièce où se trouve le prince ou moi...

—Princesse, dit le valet de chambre, ce n'est pas un verre d'eau... c'est de l'eau et du vin.

—À la bonne heure, répondit la princesse en se rasseyant.

—Comment trouvez-vous le mot, monseigneur?

LE CARDINAL.

Trop beau pour elle... oui, ce mot lui demeurera comme une chose D'ELLE..., et j'en suis fâché, car il est de vous...

Cette histoire donne l'idée de la manière dont madame de Talleyrand tenait son salon.... elle n'avait pas plus de mesure pour juger les gens. M. de Talleyrand, si fin, si plein de tact et de bonnes manières, souffrait, à la vérité, de cette continuelle souffrance d'avoir incessamment une femme à côté de soi qui vous fait rougir par ses bêtises.

M. DE NARBONNE.

Mais je ne crois pas que l'Empereur rende Talleyrand responsable de tout ce qu'elle fait.

MILLIN.

J'en répondrais; et puis, après tout, madame la princesse de Bénévent est très-bonne pour chacun, et elle a des partisans.

LE CARDINAL.

Vous verrez que ce diable de Millin aura fait une méprise avec sa vue basse; il aura pris l'Altesse Sérénissime pour une antique, et le voilà amoureux d'elle... Pauvre Millin, ce que c'est que d'être presbyte!

MILLIN.

Mais je ne suis pas amoureux de madame de Talleyrand; c'est bon pour Grandcourt, ces pasquinades-là; moi je suis trop vieux pour jouer au mardi-gras.

LE CARDINAL.

C'est bien aussi ce que je disais, mon antiquaire; mais si l'on fait ce qu'on peut, on ne fait pas toujours ce qu'on doit.

À cette époque, M. de Talleyrand avait une attitude fort mauvaise; l'Empereur s'éloignait de lui. On faisait revivre l'histoire du duc d'Enghien avec celle des Bourbons d'Espagne, et l'on disait qu'il voulait donc épuiser tout le sang des Bourbons qui coulait dans la grande veine politique de l'Europe, et qu'en vérité il y avait abus de sa part, après les gages qu'il avait donnés à la Révolution.

Cette question du duc d'Enghien est encore toute neuve à discuter, et elle le sera toujours dès que Fouché n'a pas parlé sur le personnage mystérieux qui était à Paris en même temps que Georges et Pichegru. Mais laissons là ce sujet. M. de Talleyrand a trouvé moyen de jeter un voile aussi sombre sur cette mystérieuse histoire, qu'un épais linceul sur le malheureux qui mourut sa victime sur le rocher de Sainte-Hélène.

Maintenant, M. de Talleyrand a-t-il conspiré longtemps avant 1814? je ne le crois pas. L'Empereur eut tort, probablement, de rompre aussi violemment avec lui, et de lui faire une scène aussi cruelle la veille de son départ de Paris. Je sais que lors du départ pour Moscou, l'Empereur fut au moment de le rappeler au ministère; il est peut-être fâcheux que cela n'ait pas eu lieu. M. de Talleyrand ne haïssait pas l'Empereur, et il était bien vu des puissances étrangères, l'Autriche exceptée. La Russie l'aimait alors; je sais qu'en 1815 il n'en fut pas de même, mais l'Empereur Alexandre avait des préventions pour et contre: il y avait de grandes chances, du moins je le crois. Ainsi donc, lorsque l'Empereur n'emmena pas M. de Talleyrand à Varsovie, je le répète, je crois que ce fut fâcheux, et d'autant plus que ce fut M. de Pradt que l'Empereur emmena avec lui, pour en être mal servi dans ses derniers jours prospères, et caricaturé dans ses jours malheureux.

Les malheurs vinrent encore plus vite que nos victoires n'avaient été rapides; le désastre de Moscou survint, et avec lui la ruine de la France.

De retour en France, Napoléon, que son génie n'abandonna pas dans ces circonstances critiques, comprit tout ce que cet événement portait avec lui de chances funestes pour l'avenir... il assembla un conseil privé composé des ministres, des ministres d'État et de quelques grands officiers de sa maison, comme Duroc et Caulaincourt; M. de Talleyrand fut appelé à ce conseil. Interrogé par l'Empereur, il se prononça pour la paix; Cambacérès de même. Et ce fut le duc de Feltre, M. Clarke, qui osa dire en plein conseil, devant des témoins dont beaucoup vivent encore, que l'Empereur était DÉSHONORÉ s'il abandonnait un pouce de terrain, ou une prétention!....

—Voyez la conduite de cet homme pendant la Restauration!...

Lorsque l'Empereur partit, et qu'il laissa Marie-Louise régente avec un conseil, M. de Talleyrand fit partie de ce conseil. J'ai parlé de l'étrange scène que l'Empereur fit à M. de Talleyrand la veille de ce même départ; je n'en rappellerai donc ici que quelques mots: l'Empereur reprocha à M. de Talleyrand de rejeter sur lui les fautes de l'affaire d'Espagne.

—C'est vous qui me les avez conseillées, monsieur, lui disait l'Empereur d'une voix tonnante; c'est vous qui m'avez présenté un traité qui était déjà presque fait entre moi et le Prince de la Paix pour le faire roi des Algarves: osez le nier!... Ce traité devait vous donner vingt millions.

La colère de l'Empereur fut si forte enfin qu'il frappa M. de Talleyrand au menton... La scène fut des plus vives... L'Empereur eut tort.

Demeuré à Paris, libre, surveillé seulement par cet homme qui n'avait pas su se garder lui-même dans l'affaire de Mallet, M. de Talleyrand, l'âme ulcérée et vindicative, jura de se venger. L'Empereur aurait dû se rappeler son Machiavel et ne pas laisser derrière lui un ennemi libre.

Pendant l'héroïque défense de la Champagne, M. de Talleyrand sut agir. Ses amis, et il en eut, du moment qu'il cria vive le roi, parmi les gens qui le repoussaient la veille, ses amis le soutinrent et de leur fortune, et de leur crédit dans les partis alliés, de tout ce qui enfin était en leur pouvoir. Aussi, lorsque le jour du 31 mars arriva, tout était prêt pour l'attaque du côté du drapeau blanc; rien ne l'était pour la défense des aigles de l'Empire.

M. de Talleyrand logeait alors dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Florentin. Je savais qu'il y recevait tous les jours une nombreuse foule tout ardente pour arborer la cocarde blanche: madame de Dino s'y préparait la première, la duchesse de Courlande... Que nous voulaient ces femmes? Elles n'étaient pas Françaises.

L'Impératrice quitta Paris. Si M. de Talleyrand n'eût pas été offensé, je suis certaine qu'il se fût opposé à son départ et à celui du Roi de Rome... Mais son parti était pris et le gant jeté, il fallait seulement trouver un moyen de ne pas partir.

Bourrienne, ce misérable, comblé des bienfaits de l'Empereur, et qui se dévoua à la honte et à la haine comme un autre à une noble conduite, trouva un moyen pour empêcher le départ de M. de Talleyrand; il fit aller à la barrière par laquelle devait sortir M. de Talleyrand un bataillon de garde nationale dévoué, avec des ordres secrets... M. de Talleyrand part et monte dans sa voiture; le duc de Rovigo, qui avait ordre de ne partir qu'après M. de Talleyrand, retourne alors chez lui, monte en voiture, et bientôt il est sur la route de Blois. Mais arrivé à la barrière convenue, M. de Talleyrand voit sa voiture entourée par un bataillon de garde nationale.

—Monseigneur, vous ne partirez pas!

—Mes amis, laissez-moi faire mon devoir. Je dois partir.

—Non, monseigneur, vous ne nous quitterez pas!

—Mes amis!... mes amis, je vous conjure!...

Et le résultat de cette comédie fut le retour de M. de Talleyrand dans sa maison, lorsque M. de Rovigo, comme un simple qu'il était, croyait en être suivi sur la route de Blois...

On sait le reste...

Lorsqu'on vit l'empereur Alexandre prendre l'hôtel de M. de Talleyrand pour y loger, la chose fut résolue, et on sut, avant qu'elle ne fût proclamée, quelle serait la forme du gouvernement qu'on allait avoir.