TROISIÈME PARTIE.
SALON DE M. LE PRINCE DE TALLEYRAND.
Dès le 31 mars au soir, une députation partit de l'hôtel de M. de Morfontaine, de ce même homme qui, ayant épousé la fille de la nation et d'un régicide, aurait dû être plus silencieux dans son amour pour le retour d'une chose pour l'abolition de laquelle son beau-père avait donné sa vie. Cette députation partit donc de chez lui, et fut à l'hôtel de M. de Talleyrand trouver l'empereur Alexandre, qu'ils ne virent pas, mais bien M. de Nesselrode, qui faisait de grandes phrases à la reine Hortense d'un côté, et de grandes phrases aux royalistes de l'autre; enfin tout allait ainsi ce jour-là: ne nous plaignons pas, nous avons vu bien pis depuis!...
Lorsque l'empereur de Russie entra dans le salon de M. de Talleyrand, il y trouva l'éternel Pasquin de M. de Pradt, le général Dessoles, qui crut bien beau de venger ce qu'il appelait l'offense de Moreau en frappant sur le héros souffrant, et l'abbé de Montesquiou, le seul pur dans ce salon et le seul loyal; ils demandèrent les Bourbons, et M. de Talleyrand appuya. Il parla d'abord et fit parler l'abbé Louis et l'abbé de Pradt, ainsi que Dessoles.
—Consultez ces messieurs, sire, dit M. de Talleyrand; c'est connaître l'opinion de la France.
Ce mot n'a aucune portée en raison de son exagération.
Enfin, dans l'une de ces séances, M. de Talleyrand se leva et dit:
—Sire, il n'est que deux choses possibles: les Bourbons ou Bonaparte; Bonaparte, si vous pouvez, mais vous ne le pouvez plus, car vous n'êtes pas seul. Qui mettriez-vous à sa place?... un soldat? Nous n'en voulons plus. Si nous en voulions un, nous garderions celui que nous avons, car c'est le premier du monde.
—Sire, ou Bonaparte, ou Louis XVIII; hors ces deux noms, tout le reste est une intrigue.
M. de Talleyrand se conduisit avec une extrême adresse ou une grande loyauté... mais tout ce qu'il fit ensuite à Vienne a décelé la haine qu'il avait au cœur. Je voudrais reconnaître la loyauté, mais je ne le puis... Il fut pour Bonaparte et les Bourbons avec égalité, mais dans ses paroles... L'un ou l'autre! disait-il toujours... Et ses actions démentaient ce qu'il disait.
Ce fut dès le 31 mars, à une heure après midi, que l'empereur Alexandre, pressé par les uns et attiré par M. de Talleyrand, signa la déclaration par laquelle il s'engageait à ne plus traiter avec Napoléon ni aucun membre de sa famille.
Et le Roi de Rome, cet enfant innocent, que vouliez-vous donc qu'il devînt?... Et voilà ce qu'on appelle de la loyauté!...
Lorsque les maréchaux vinrent de Fontainebleau à Paris, ils virent M. de Talleyrand dans son salon avant d'entrer chez l'empereur de Russie. M. de Talleyrand leur dit:
—Messieurs, que voulez-vous faire? Si vous réussissez, vous compromettez tous ceux qui sont entrés dans cette chambre depuis le 1er avril, et le nombre en est grand. Je ne me compte pas; JE VEUX ÊTRE COMPROMIS.
Singulière parole!
—Louis XVIII est un principe, avait-il dit la veille à Alexandre. Qu'est-ce que ce mot?... Voilà l'abus des phrases chez nous; en voilà une qui paraît bien ronflante en 1814, et qui en 1830 n'a plus le sens commun pour le même homme, comme elle avait cessé de signifier pour lui POUVOIR ET RICHESSE; car le principe pour lui est dans ces deux choses.
Le salon de M. de Talleyrand devait être un lieu bien fait pour être le sujet d'une profonde observation, pendant cette nuit où les maréchaux Macdonald, Marmont et Ney, ainsi que le duc de Vicence, étaient dans le cabinet d'Alexandre pour lui demander la régence au nom de l'armée! Le salon de M. de Talleyrand était alors rempli de cette foule inquiète qui avait jeté le gant et ne le pouvait plus ramasser; car ce n'était pas la volonté qui manquait à un homme comme Bourrienne, par exemple... Qu'allait dire l'empereur de Russie? Qu'allait-il prononcer?... Il régnait un silence profond seulement interrompu par les pas plus ou moins agités de ceux qui ne pouvaient demeurer assis et commander à leur inquiétude... Tout à coup la porte du cabinet de l'empereur de Russie s'ouvrit!... Ce fut un moment dramatique dans son effet... Hélas! s'il y avait eu dans cette chambre un seul ami de Napoléon, il eût à l'instant reconnu que toute espérance était anéantie... Aussitôt tous ces fronts obscurcis reprirent de la sérénité... Macdonald[83] sortit le premier... sa tête, qu'il porte habituellement très-élevée, l'était encore plus en ce moment, et l'expression de toute sa physionomie était celle d'un noble mécontentement. En le voyant, Beurnonville, cet homme que le Moniteur lui-même note comme ayant été le révolutionnaire le plus déterminé (ceci est un fait), Beurnonville alla vers Macdonald et voulut lui prendre la main:
—Laissez-moi, monsieur, lui dit Macdonald; ne me dites rien... moi, je n'ai rien à vous dire. Vous me faites oublier une amitié de trente ans!...
Un autre homme était à côté de Beurnonville, c'était Dupont. En le voyant, la physionomie du maréchal s'anima et sa voix devint plus sévère:
—M. le général, lui dit-il, votre conduite envers l'Empereur et votre pays est aussi blâmable qu'elle peut l'être... Si Napoléon fut sévère pour vous, vengez-vous de lui... mais non aux dépens de votre patrie...
La voix du maréchal était animée, et Caulaincourt chercha à le calmer...
—Songez où vous êtes, M. le maréchal, lui dit le grand-écuyer.
En ce moment, M. de Talleyrand, qui était avec l'empereur de Russie, sortit de son cabinet, et toujours avec ce même calme qu'il apportait en apparence avec lui, et cette voix ou plutôt ce sotto voce avec lequel il disait une parole légère, comme il annonçait la destruction d'un empire:
—Messieurs, dit-il aux maréchaux avec une intention méchante et comme parlant toujours à ces hommes du sabre, messieurs, si vous voulez disputer, descendez chez moi.
—Cela serait inutile, monsieur, répondit le maréchal Macdonald, mes camarades et moi nous ne reconnaissons pas le gouvernement provisoire.
Et aussitôt les trois maréchaux et le duc de Vicence sortirent de l'hôtel de M. de Talleyrand et se rendirent chez le maréchal Ney, pour y attendre la réponse de l'empereur de Russie, qui la leur avait promise après avoir vu le roi de Prusse.
Comme cette scène dut être profondément saisissante!... quel dramatique dans les moindres mots! car ici tout était, dans le fait lui-même, dans cette destinée à laquelle tant d'autres se rattachaient, et que tant d'autres aussi cherchaient à ébranler.—Dans ce même cabinet de l'empereur de Russie était un homme que l'empereur Napoléon avait toujours comblé de bontés et de faveurs, bien qu'il fût l'ami de Moreau et presque l'ennemi de Napoléon; c'était le général Dessoles.—Qu'avait-il fait pour être plus que des généraux de division comme lui? Et pourtant l'empereur Napoléon fut pour lui ce qu'un grand prince, comme il l'était en effet, devait être.—Il en fut l'ennemi presque le plus acharné.—Il parle bien; il a même des formes douces, agréables; il est homme du monde; mais tous ces avantages il les employa dans cette terrible nuit à faire naufrager en entier le vaisseau de l'Empire, comme si lui-même n'y était pas passager!...
—La régence, sire! s'écria-t-il en entendant Macdonald prononcer ce mot; la régence! mais c'est Bonaparte déguisé!
Macdonald fut au moment de lui répondre et de lui demander en même temps pourquoi donc il répudiait ainsi la gloire militaire de la France... Et cet homme, poursuivit Macdonald la voix tremblante d'émotion... et cet homme, qui nous a si souvent conduits à la victoire, devons-nous donc l'abandonner?...
—Sire, poursuivit le maréchal, Votre Majesté a déclaré, tant en son nom qu'en celui de ses alliés, qu'elle n'était pas venue en France pour imposer un gouvernement à la France.
—Je ne suis pas seul, répondit Alexandre, je dois consulter le roi de Prusse.—Ceci est une circonstance des plus graves; je ne puis rien sans lui.
Caulaincourt et Macdonald sortirent du cabinet de l'empereur de Russie le cœur serré!... Il n'y avait plus d'espoir à conserver... trop d'ennemis se dressaient contre cette noble tête!... Ce fut cette décision que les maréchaux furent attendre chez le maréchal Ney.
Cependant une grande inquiétude restait aux alliés et aux royalistes: c'était l'armée qui la causait.—On avait appris le mouvement insurrectionnel, comme on l'appelait, du corps de Marmont, et ce mouvement alarmait avec raison.—Marmont, qui était éloigné du corps d'armée lorsque le général Souham l'avait emmené, faillit être massacré par ses troupes lorsqu'il se présenta devant elles.—Les choses se calmèrent je ne sais comment, et la nouvelle vint que le corps d'armée du duc de Raguse avait quitté ses rangs.—J'écris le mot à regret, mais on n'a pas deux mots pour une même chose.—Je ne sais s'il est content de la manière dont Bourrienne lui fait sa part dans le chapitre où il parle de lui.... mais elle est singulière.
Bourrienne dit très-positivement que le corps de Marmont pouvait si facilement être imité par le reste de l'armée, que la plupart des membres du gouvernement provisoire furent dans une telle inquiétude, que deux furent presque au moment de partir. On envoyait de dix minutes en dix minutes, dit-il, des exprès de Versailles pour avoir des nouvelles, et aussitôt que le maréchal parut dans le salon de M. de Talleyrand avec la nouvelle funeste et même mortelle pour l'Empire, mais heureuse pour la Restauration, de ce qu'il avait fait, tout le monde s'empressa autour de lui et l'embrassa avec une effusion de tendresse profonde.—On venait de sortir de table chez M. de Talleyrand.—Marmont arriva de Versailles, couvert de poussière, accablé de fatigue, et n'ayant pas dîné.—Il était harassé et il mourait de faim. Il était en ce moment le héros de la journée[84]. M. de Talleyrand dit avec vérité qu'il fallait le faire dîner avant de le faire parler.—Aussitôt on apporta une petite table dans le salon même de M. de Talleyrand, et le duc de Raguse se mit à dîner.
Chacun de nous, dit Bourrienne, allait à lui pour le complimenter!...
Une justice que je dois rendre au duc de Raguse, c'est qu'en 1814 il lutta pour que l'armée n'abandonnât pas les couleurs nationales, et il désira qu'on mît un article dans le Moniteur (en date, je crois, du 5 ou 6 avril) qui rassurât et fît voir qu'on garderait les trois couleurs. L'article fut rédigé par Bourrienne devant le maréchal, qui l'approuva. Le lendemain, on chercha l'article; il n'y était pas du tout, pas même mutilé.—Marmont se plaignit à l'empereur Alexandre, qui à son tour se plaignit à M. de Talleyrand, qui se plaignit plus haut que tout le monde. Cela devait être.
C'était une question grave que celle des couleurs... Que fit M. de Talleyrand? car c'était sur lui que tout portait dans ces journées si remplies de grands événements.—Il fit dire, à Rouen, au maréchal Jourdan, que le duc de Raguse avait pris et fait prendre la cocarde blanche à ses troupes: ce n'était pas vrai.—Le maréchal Jourdan fit un ordre du jour où il annonça que la couleur blanche était celle de l'armée, et il écrivit au gouvernement provisoire pour lui annoncer qu'il suivait l'exemple du duc de Raguse.
Le même jour, le duc de Raguse arriva le matin même chez M. de Talleyrand...
—Eh bien! M. le maréchal, que faites-vous pour les cocardes? Il faut arborer la blanche.—Cela m'est impossible, monseigneur.—Il le faut cependant, dit le Méphistophélès; car vous ne pouvez donner deux drapeaux à l'armée! Tenez, lisez!
Et il donna à Marmont l'ordre du jour de Jourdan.
—Mais je n'ai pas pris la cocarde blanche! s'écrie le malheureux maréchal, qui comprend toute la gravité de cette circonstance...
—C'est fâcheux, j'en conviens, répond M. de Talleyrand avec son flegme accoutumé; mais que voulez-vous y faire?... Le démentir? Ce sera cent fois plus fâcheux pour vous... Arborez le drapeau blanc, croyez-moi.
Il le fallut bien!...
Enfin l'abdication fut signée. L'Empire fut détruit par cet homme qui aurait pu le conserver, et qui, seize ans plus tard, travailla à renverser le même gouvernement qu'il avait nommé.
Le 2 mai, le Moniteur contenait les nominations suivantes:
Le prince de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères; l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur; l'abbé Louis, aux Finances; le général Dupont, à la Guerre! Malouet, à la Marine, et M. de Vitrolles, ministre secrétaire d'État... je ne sais de quoi.
Voilà comment fut composé le ministère. Maintenant, je n'ai rien à dire qui ne soit connu sur le prince de Talleyrand au congrès de Vienne; il y montra plus de haine pour l'Empereur que d'amour pour la France, et son ambition fut trompée au moment des Cent-Jours, lorsque, conduisant l'intrigue qui ôta M. de Blacas, heureusement pour nous, à Louis XVIII, il chercha à prendre sa place. Louis XVIII, au désespoir de perdre son favori, ne voulut pas donner ses dépouilles à M. de Talleyrand: il fut aussi fin que le rusé.
M. de Talleyrand, apprenant que le Roi était seul et avait quitté Gand, se hâta, de son côté, de quitter Vienne aussitôt que le congrès fut terminé, et alla trouver Louis XVIII, qu'il joignit à une petite ville qu'on appelle, je crois, Roye. Arrivé le soir, il attendit que le Roi le fit demander... Rien!... la nuit s'écoule... toujours rien... Enfin, le matin, M. de Talleyrand apprend que le Roi va partir: il s'empresse de traverser la place qui le séparait de la maison où logeait le Roi, et, arrivé comme Louis XVIII était hissé dans sa voiture:
—Ah! M. le prince de Talleyrand, lui dit-il en l'apercevant, je veux vous dire quelques mots...
Le Roi se fait remonter, et demeure un quart d'heure avec M. de Talleyrand. Ce terme écoulé, ils redescendent tous deux: l'un, porté par ses Haiducques; l'autre, traînant sa jambe... Lorsque le Roi fut dans sa voiture, il fit de la main un signe au prince de Talleyrand, et la voiture partit... Le prince retourna chez lui; en y arrivant, il trouva un ou deux affidés.
—Eh bien! monseigneur, vous avez vu le Roi?
—Oui.
—Comment l'avez-vous trouvé? bien, j'espère?
—Oui.
—Et que vous a-t-il dit, monseigneur?
Le prince de Talleyrand regarda d'abord, avec une fixité qui tenait du somnambulisme, celui qui lui avait fait cette question; puis il lui dit lentement et très-fortement accentué:
—Il m'a dit que les rois étaient tous des ingrats...