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Classiquesen Ligne

SALON DES PRINCESSES DE LA FAMILLE IMPÉRIALE.

L'Empereur ordonnait à tous ceux qui avaient une position dans l'État de beaucoup recevoir, et surtout d'inviter les étrangers de distinction. Il y avait alors à Paris deux ou trois maisons, dans ce que l'Empereur appelait le camp ennemi, où l'opinion contre l'Empire était prononcée avec une telle netteté que c'était avouer une bannière que d'y aller. Les étrangers n'en étaient pas là: aussi ceux qui s'ennuyaient à Paris, où leurs fonctions les retenaient, et qui en avaient fini avec les agréments de la société française lorsqu'ils avaient été aux Tuileries les jours de grands cercles ou de spectacle à la cour, ne manquaient pas d'aller finir leur soirée chez la duchesse de Luynes, chez madame de Jumilhac ou bien encore madame de La Ferté, lorsqu'ils avaient admiré le beau coup d'œil que présentait la salle des Maréchaux, quand, éclairée par des milliers de bougies, elle était remplie de jeunes et jolies femmes, couvertes de pierreries et d'habits magnifiques, ainsi que d'une foule d'hommes dont les costumes resplendissants recevaient un nouvel éclat des plaques, des épaulettes, des ganses de chapeau, des montures d'épée, en diamants[85].

C'était une belle chose que cette salle des Maréchaux les jours de concert et de grands cercles, lorsque l'Empereur et l'Impératrice y passaient après le jeu: l'Empereur passait le premier, l'Impératrice le suivait, et puis venaient les princes et les princesses de la famille et les deux grands dignitaires. Ils se plaçaient tous dans le fond de la salle, du côté qui regarde le jardin... l'Empereur dans un fauteuil, l'Impératrice à sa gauche, et ses frères, ou bien un des rois dont alors il ne manquait pas, à sa droite... Des deux côtés, sur des banquettes qui se prolongeaient jusqu'aux portes, étaient assises les femmes de la cour... Les hommes étaient derrière elles...

Pendant le concert, l'Impératrice composait sa table de souper..., c'est-à-dire qu'elle désignait les femmes qu'elle voulait avoir à sa table, et son chambellan[86] de service auprès d'elle venait vous dire de vous rendre à la table de l'Impératrice. Les princesses faisaient de même, et les officiers de leurs maisons remplissaient le même office; en prenant l'Almanach impérial de ce temps, et même des années 1805 et 1806, j'y vois des noms encore vivants aujourd'hui et qui s'acquittaient très-joyeusement de l'emploi que je viens de dire plus haut: ils doivent parfaitement se le rappeler.

Le concert fini, on passait dans la galerie de Diane, où étaient dressées les tables pour le souper... celle de l'Impératrice, celles de la reine Hortense, de la reine d'Espagne et de la grande-duchesse de Berg, lorsqu'elle était à Paris... Quant à la princesse Pauline, sa mauvaise santé l'empêchait de venir aux Tuileries, et je ne crois pas me rappeler avoir vu sa table plus de deux ou trois fois dans tout le temps de l'Empire. Madame Mère n'allait jamais à la cour non plus; elle n'y vint qu'une fois ou deux, lors du mariage et du baptême, et, de toute manière, ce fut à son corps défendant.

Après les tables des princesses, il y avait celle de la dame d'honneur, celle de la dame d'atours, et puis douze ou quinze autres pour les dames du palais; toutes ces tables étaient entourées de femmes ayant des roses sur la tête, le sourire à là bouche, et, avec tout cela, bien souvent des larmes dans les yeux: c'est que la vanité, qui partout est souveraine, tient surtout sa cour à la cour... Là, tout est faveur, tout est disgrâce... Un mot, un regard distrait du souverain ou de la souveraine, c'est un malheur! un malheur grave!.. Qu'on juge de ce que produit alors une invitation omise ou accordée!... La table de l'Impératrice n'avait que dix ou douze couverts, et celles des princesses, huit ou dix. Il n'y avait donc que soixante ou quatre-vingts femmes de préférées, et ce nombre, que pouvait-il faire sur huit cents ou mille femmes qui étaient aux Tuileries les jours de grands cercles..., encore faut-il ôter du nombre des Françaises les ambassadrices, qui, de droit, étaient toujours invitées à la table de l'Impératrice ou des princesses. L'ambassadrice d'Autriche, même avant le mariage, était toujours à la table de l'Impératrice. On doit alors présumer combien de coups de poignard recevaient les pauvres femmes dont l'œil quêteur suivait le chambellan chargé du message!... Comme elles le foudroyaient lorsqu'il passait devant elles pour s'en acquitter!... M. de Beaumont, que son esprit aimable et la bonté de son cœur rendaient un des hommes les plus excellents et les plus agréables à voir, était bien amusant à entendre lorsqu'il racontait comment le traitaient, dans ce cas-là, les yeux de la maréchale Lefebvre, qui, du reste, n'étaient beaux dans aucun moment... Aux ambassadrices, il faut ajouter sept à huit d'entre nous qui, par la position de nos maris, étions presque toujours à la table de l'Impératrice ou à celle des princesses. On voit alors combien les préférences étaient restreintes, et par cela même désirées! Le coup d'œil de la galerie de Diane, lorsqu'elle était garnie dans toute sa longueur de ses tables magnifiquement servies, au milieu desquelles s'élevait celle de l'Impératrice, chargée d'un service entier en or, entremêlé des porcelaines de Sèvres les plus précieuses, et de cristaux brillants comme des diamants, était ravissant... Les hommes circulaient dans la galerie, mais lorsque l'Empereur y était resté, avec une grande circonspection, même ceux qui parlent aujourd'hui du Corse avec un grand courage d'insulte; ceux-là (je les ai vus, et je n'étais pas seule), étaient les plus craintifs, devant l'ombre même de son chapeau.

Une belle chose encore à voir était la salle de spectacle des Tuileries un grand jour de représentation. Chaque corps de l'État avait sa loge dans laquelle allaient les femmes. Les maris étaient tous au parterre, quel que fût leur rang. Le corps diplomatique et les grands dignitaires demeuraient seuls dans l'étage supérieur, au même rang que nous et l'Empereur.

Mais une année (1808), quelque curieux que fût le spectacle que nous donnaient l'admirable talent de Crescentini et celui non moins adorable du jeu tragique de la Grassini dans Roméo et Juliette[87], celui qu'offrait l'intérieur de la salle était encore plus curieux.

La salle de spectacle du château des Tuileries forme une ellipse allongée; dans le bout circulaire est une sorte de salon ou de loge qui domine toute la salle, et dans laquelle l'Empereur se mit d'abord quelquefois avec l'Impératrice et la famille impériale; mais, cette année dont je parle, l'affluence des princes étrangers fut si grande à Paris, que ne pouvant leur donner de loges séparées, l'Empereur prit avec l'Impératrice les loges d'avant-scène, et abandonna la grande loge à tous les princes allemands. C'était d'abord le roi de Bavière, l'excellent prince Max, adoré de tout ce qui l'avait connu avant son élévation, à laquelle il ne pouvait s'attendre lorsqu'il vivait à Paris dans une compagnie qui certes n'était pas la première, mais qu'il aima toujours à retrouver; et sa main serra la main de Vestris[88] avec la même cordialité que s'il n'eût pas été roi. Au fait, le vieux Vestris n'avait-il pas nommé son fils le diou de la danse! Il n'y avait donc pas dérogeance; avec lui était la reine de Bavière, qui ne plaisait pas autant, il s'en fallait. C'étaient encore le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi de Westphalie, la reine, et puis une foule de princes allemands. Lorsque tout ce monde chamarré de croix et de cordons était dans cette manière d'immense loge avec les officiers de chaque souverain derrière leur maître, c'était véritablement un coup d'œil unique dans le monde, et qui depuis ne s'est pas renouvelé, car je n'appelle pas une même chose ce qui s'est renouvelé en 1814!...

L'Empereur, si simple dans tout ce qui tenait à lui personnellement, aimait que sa cour fût brillante. Les ministres devaient recevoir selon sa volonté; mais soit qu'il y en eût dont l'humeur ne fût pas tournée à ce genre de dépense, je n'ai jamais vu une maison ministérielle, excepté celle de M. de Talleyrand et celle de M. de Bassano, qui fût ce qu'on peut appeler maison ouverte. Le duc d'Abrantès fut celui qui tint le premier un grand état sous l'Empire.

Voulant donner du mouvement à sa cour, en même temps que de la représentation, l'Empereur imagina un moyen. Il ordonna à ses sœurs, aussitôt après le mariage du roi de Westphalie, de se partager la semaine et de donner un bal un jour fixé qui reviendrait à huitaine. La princesse Caroline avait les vendredis, la reine Hortense les lundis et la princesse Pauline les mercredis.

Les bals dont je parle étaient fort restreints. La liste de la princesse Caroline n'excédait pas, j'en suis sûre, trois cents personnes, trois cent cinquante au plus; et dans la galerie de l'Élysée et ses vastes salons, ce nombre n'était pas même assez fort pour qu'il y eût la foule nécessaire. Mais ce qui d'abord avait paru devoir être un défaut fut une chose dont ensuite on reconnut l'agrément. Ces bals, où presque toujours les mêmes personnes étaient invitées, furent avant la fin de l'hiver un point de réunion où chacun se trouvait avec plaisir; n'importe la femme à côté de laquelle on se trouvait, on causait avec elle, car on la connaissait et elle vous connaissait. Il en était de même des hommes; ils étaient non-seulement de la cour, mais de notre société intime, faisant tous partie des maisons des princes... L'Empereur avait vu les listes dans l'origine, et Duroc les revoyait encore de temps à autre pour y ajouter quelque nouvel élu.

Que de jalousies! que d'intrigues! que de démarches pour obtenir d'être admis une seule fois dans ce que les exclus croyaient être, Dieu me le pardonne, un paradis... Les hommes étaient aussi solliciteurs que les femmes, et il existe encore aujourd'hui dans Paris un homme qui ne peut l'avoir oublié et qui m'écrivit trois billets depuis onze heures du matin jusqu'à six pour savoir si j'avais pu obtenir une invitation pour lui...

Ce fut dans l'hiver de cette même année que le prince de Neuchâtel se maria avec la princesse de Bavière. Elle avait un frère, le prince Pie, qui était la personne la plus comique du monde: il était moins grand que moi, parlait je ne sais comment, portait une perruque rousse et retapée comme un vieux gazon de la fin d'août, et pourtant il n'était pas vieux. Cet homme, ainsi bâti, avait la fureur non-seulement de danser, mais de danser avec moi, surtout le grand-père! c'était là son triomphe. Il avait alors un sourire gracieux et un clignement d'yeux qui avaient bien leur prix, ainsi que deux petites mains gantées de gants de gastor, dont les bouts se tenaient raides, ce qui allongeait ses mains d'un pouce au moins; cela ne l'empêchait pas de les agiter en arrivant à vous pour le balancé en signe de réjouissance... du reste, le plus digne, le plus excellent, le plus parfait des hommes... comme aurait dit Brantôme.

Il arrivait quelquefois des histoires assez amusantes à ces bals des princesses. Un jour, la princesse Caroline, la grande-duchesse de Clèves et de Berg, certainement aussi jolie que pouvait l'avoir été son homonyme la princesse de Clèves, voulut faire un quadrille. Il y eut grand conseil à cet effet, auquel furent appelées, comme étant alors de l'intimité de la princesse, plusieurs de nous qu'elle préférait aux autres femmes de la cour: c'étaient madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, moi, madame Duchâtel, la princesse de Ponte-Corvo, dont la Suède n'avait pas encore fait une reine, mademoiselle de Lavauguyon[89], madame Gazani... et plusieurs autres, entre autres madame Alphonse de Colbert; elle était bien jolie et avait ce qu'elle a toujours, toutes les qualités qui font aimer une femme. Madame Adélaïde de Lagrange, dame pour accompagner de la princesse, remplissait l'office de greffier.

Après beaucoup de costumes présentés, adoptés, discutés, rejetés, il en parut un qui semblait réunir tous les avantages et qui fut choisi, au grand plaisir des femmes à cheveux noirs. Ce costume venait, disait-on, du Tyrol: je veux le croire; le fait est qu'il était fort joli. Un voile de mousseline de l'Inde, très-claire, tenait à un petit bonnet de même étoffe, qui cachait les cheveux; c'était la seule chose du costume que je n'aimais pas, mais le reste était charmant. Le corsage était en même mousseline claire, mais souple, point empesée et gaufrée à petits plis, ainsi que de longues manches fort larges et retenues au-dessus de la main par un petit poignet. Le corsage de dessus était formé par de larges bandes écarlates bordées en or et posées en manière de bretelles, et la jupe était en mérinos gros bleu, très-courte. Pour bordure, il y avait une large bande de laine blanche brodée de différentes sortes de fleurs bizarrement imitées dans lesquelles se trouvait de l'or en lames; les bas étaient rouges et les coins brodés en or.

Ce costume eût été ravissant avec une autre coiffure, mais elle était trop lourde. Si nous n'avions pas su que la princesse Caroline se mettait très-mal habituellement, et surtout très-mal à son avantage, nous aurions été étonnés qu'avec une tête beaucoup trop forte pour sa taille, et son corps en général, elle choisît une coiffure qui augmentait encore le volume de sa tête; mais elle ne manquait pas d'avoir toujours quelque chose qui dérangeât l'harmonie de sa toilette. Par exemple, on portait des chéruskes[90] dans les premiers temps de l'Empire; cette mode était des plus funestes aux épaules un peu hautes: qu'on juge de l'effet qu'elle devait faire sur celles qui l'étaient beaucoup. Quelle que soit la mode, lorsqu'elle va mal à une femme, elle ne la prend pas ou elle la modifie: voilà ce qui fait dire qu'une femme se met bien ou mal; et non pas d'avoir une robe élégante faite par madame Camille, ou bien une autre faite par une couturière obscure.

La princesse ne voulut pas, je ne sais par quel motif, que le quadrille se rassemblât chez elle. Ces dames dûrent toutes venir chez moi, d'où je devais ensuite les conduire à l'Élysée; nous étions seize. Aux femmes que j'ai nommées il faut ajouter la princesse de Bavière, qui n'était pas encore mariée; mais elle était alors ce qu'elle a toujours été et sera toujours, une bonne et digne et excellente femme. Tout le monde l'aimait à la cour, et je ne crois pas qu'on lui ait jamais reproché une tracasserie. Elle était prévenante, polie, ce que n'était pas madame la duchesse de F*****, sans que rien pût motiver son impertinence envers les femmes qui étaient autant et même plus qu'elle. En parlant d'elle, je crois qu'elle était du quadrille, sans en être sûre cependant.

J'ai raconté, dans mes Mémoires sur l'Empire, comment, au moment de partir pour l'Élysée avec le quadrille, on vint m'avertir qu'une compagne portant notre uniforme me demandait un moment d'audience. J'ai dit comment, en entrant dans un petit salon assez peu éclairé, j'avais été saisie à bras le corps par une grosse et sphérique personne mise en effet en paysanne du Tyrol, comme nous, mais avec des épaules qui pour le coup n'auraient pas supporté la chéruske. J'ai dit encore comment cette personne, qui voulait paraître femme, n'était autre chose que M. le prince Camille Borghèse, dont j'eus toutes les peines du monde à modifier la grosse gaieté et surtout la tendresse; il était tellement persuadé que le temps du carnaval est un temps où l'on peut tout faire, que je ne sais s'il n'a pas voulu s'en aller courir les carrefours vêtu comme il était...

È tempo di piacere, criait-il comme un sourd, et pas du tout comme un prince, è tempo di maschera!...

Je n'ai jamais su pourquoi madame Adélaïde de Lagrange fit le bailli précédant toutes les jeunes Tyroliennes. Elle était, au reste, bien bonne et bien spirituelle avec sa grande robe noire, sa perruque magistrale et sa grande baguette blanche... Nous fîmes une fort belle entrée, après avoir pris dans nos rangs la grande-duchesse, que nous trouvâmes toute prête, ainsi que la princesse de Ponte-Corvo, qui, en raison de je ne sais pas quoi, se dispensait déjà de faire comme tout le monde, et n'était pas venue chez moi se joindre au quadrille; il y avait déjà un parfum de royauté qu'elle avait probablement respiré, mais qui devait être pourtant en aversion à la femme du sévère républicain Bernadotte. Il est vrai qu'il avait déjà accepté le titre de prince et d'altesse sérénissime, comme M. de Talleyrand... Oh!... la république était alors bien loin pour ces messieurs.

Après avoir dansé une ronde que Despréaux[91] nous avait apprise, et qui était fort jolie, nous allâmes quitter nos costumes afin de mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y amuser à intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque beaucoup d'entre elles sont démasquées, qu'on peut intriguer et demeurer cachée. La grande-duchesse crut apparemment que c'était une prérogative princière de n'être pas connue, car nous la vîmes reparaître un moment après, portant un costume, parfaitement fidèle, de facteur de la poste. Elle y avait ajouté une perruque rousse comme celle du prince Pie, et se croyait déguisée et masquée jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouillé ses petites mains, qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au reste, même les hommes. Aussitôt qu'elle parut, nous la reconnûmes à l'instant. Elle avait alors une démarche facile à retrouver au milieu de mille autres; dès qu'elle eut fait un pas, je la reconnus. Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les distribuait à ceux dont le nom était sur sa suscription. Cette idée était jolie pour un bal masqué à la cour; mais, pour cela, il eût fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pût lire et entendre lire tout haut, même des malices, pourvu qu'elles fussent de bon goût. Le comte de M*********, du corps diplomatique résidant à Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi difficile à soutenir en face de la terrible puissance qui s'élevait dans Napoléon, reçut une de ces lettres qui lui était adressée et qu'il eût mieux aimé recevoir chez lui, car, au fait, ce n'était probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.

L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-là, comme s'il eût été encore sous-lieutenant. Il était excessivement facile à reconnaître; sa démarche saccadée, et pourtant remarquable, parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, était connue, non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'étaient pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractère d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu'à lui et n'ai retrouvé dans personne, même dans aucun souverain[92]; elle le décelait autant que sa démarche. Mais comme le respect empêchait de témoigner qu'il était reconnu, il se croyait bien caché, et continuait à s'amuser, comme si le plus grand incognito l'eût entouré. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnût, et le témoignait en ne reparlant jamais à la personne qui l'avait nommé. À une époque plus avancée que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal déguisé; il la trouva fort belle, ce qu'elle était alors en effet, lui parla et lui dit des choses assez fortes sur des aventures arrivées en Hollande... La duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant à rire et en disant:—Ah! je vous reconnais bien: vous êtes l'Empereur!

—Vraiment! dit-il...

Et, se levant aussitôt, il s'éloigna d'elle; et jamais depuis il ne lui parla dans un bal masqué.

Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont une femme eût été jalouse. Ses mains devaient le faire reconnaître dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.

On sait à quel point Isabey était amusant. Son charmant talent de peinture, ce talent européen, avec lequel il donnait de la ressemblance à un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni beauté ni même d'agrément, et qui pourtant donnait l'idée d'une jolie femme, ce talent qu'il n'a transmis à aucun de ses élèves, n'était pas le seul en lui; son esprit était charmant de finesse et de gaieté. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans méchanceté et une rapidité de conception étonnante. L'Empereur l'aimait, et lui accordait même beaucoup de confiance. En voici une preuve.

Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme mime parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le fît lui-même comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient en Europe; en conséquence, il dit un jour à Isabey qu'il fallait qu'il se fît passer pour lui le lendemain dans un bal déguisé des princesses. Isabey demeura confondu de la mission.

—Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouché, et Savary. Je ne me présente pas à un masque pour causer un moment, que je ne sois aussitôt entouré de cinquante personnes, parce qu'on a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi... Acceptez-vous?

—Si j'accepte, sire! s'écria Isabey avec joie et bonheur... Mais, reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose à ce que j'aie l'honneur de représenter Votre Majesté.

—Quelle raison?...

Isabey avança ses deux mains sans parler, et semblait les montrer d'un air dolent qui fit rire Napoléon. Le fait est que les deux mains d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.

—Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se ressemblent guère... mais comment faire?

—Je crois que j'ai trouvé un moyen, dit Isabey après avoir réfléchi un moment; et il rendra Votre Majesté encore plus difficile à reconnaître. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de gros gants et même cinq si cela est nécessaire. Moi j'en mettrai également, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux masques sosies ne seront pas près l'un de l'autre, on ne pourra comparer, et trouver celui qui est plus ou moins ganté.

La chose réussit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes connaissaient bien l'Empereur, et qui ont été dupes surtout des gants. Quant à la démarche, aux gestes, à la tournure, au portement de tête, tout était si bien observé que jamais on n'aurait reconnu Isabey pour être lui-même sous ce déguisement. Ce fut Duroc qui me découvrit le secret un jour, pour me préserver de l'Empereur, qui arrivait quelquefois comme une bombe auprès de nous et faisait les plus étranges questions... mais il me fit jurer de n'en pas parler, et, en effet, je n'en prévins personne, et ne nommai pas Isabey.

Maintenant que la chose peut être connue, et qu'on peut donner à chacun ce qui lui revient, il me faut arrêter un moment l'attention sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la pensée qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue. C'est d'un noble caractère. Eh bien! voilà encore un homme dont le type disparaît chaque jour, et c'est fâcheux... comme il jouait la comédie!... comme il improvisait un proverbe!... comme il faisait bien toutes ces charges qui réunissaient la gaieté et l'esprit, et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient oublier Dugazon et ses scènes les plus burlesques.

Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur les bras des fauteuils, imitant un singe mangeant et épluchant une noix!...

Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compère! lorsque celui-là faisait le nain et l'autre le géant!... On ne savait quel était le plus comique des deux[93].

Le jour de ce bal où le quadrille des paysannes du Tyrol fut dansé, pour revenir au sujet dont je me suis écartée pour parler d'Isabey, il y avait un autre quadrille, et cette seconde mascarade faillit amener la discorde comme dans le camp des Grecs.

La reine Hortense était enceinte du prince Louis, celui qui a survécu à tous ses frères. Elle était, quoique d'une taille élégante et svelte dans son état naturel, tout à fait tour dans les dernières semaines de cette grossesse; cependant, comme elle était toujours très-gaie, elle voulut aussi faire un quadrille: elle allait y renoncer, lorsqu'elle eut la pensée de se déguiser en vestale. C'était alors la plus grande vogue de l'opéra de la Vestale, dont le poëme est si dramatique et la musique si belle dans quelques parties. L'idée fut trouvée charmante et le quadrille eut lieu. Il était d'autant plus comique et plus carnaval que la vestale était enceinte de huit mois; cela rendait le supplice où elle marchait moins injuste. Une autre idée, que suggéra, je crois, M. de Longchamps[94], secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'était pas aussi facile qu'on pourrait le croire de trouver une folie qui voulût revêtir un pantalon de tricot qui ne laissât pas deviner si une jambe était bien ou mal faite. Moi je prétendais, parce que je le croyais, que ce serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose fût-elle même bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune fille, tout au plus âgée de dix-huit ans, qui revêtit les insignes de la folie sans se faire prier du tout. Elle était jolie comme un ange, et semblait bien plutôt faite pour rendre les gens fous d'amour pour elle-même que par le personnage mythologique qu'elle représentait. Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les danses de cette époque: le fandango avec ses castagnettes, les bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du châle avec une écharpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habillée en Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien à l'éducation de mademoiselle Gui......t.

C'était le nom de la jolie Folie...

Maintenant il faut savoir, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que le grand-duc de Berg, fort beau cavalier, comme aurait dit M. Prudhomme, avait des yeux, non-seulement bons à voir, mais aussi fort excellents pour voir autour de lui ceux qui lui paraissaient dignes de converser avec les siens. Apparemment que ceux de la jolie Folie lui avaient paru réunir toutes les qualités requises, car elle avait excité au plus haut point la jalousie de la grande-duchesse, et lorsque son nom était prononcé devant elle, elle devenait toute autre qu'elle n'était habituellement, et savait fort bien imiter alors le Jupiter Tonnant de la famille.

Elle venait de faire sa distribution de lettres comme un facteur bien à son affaire... On parlait même déjà dans le bal de l'effet que produisait l'arrivée du courrier. L'archichancelier avait une lettre, ainsi que M. de Talleyrand; on en était à parler sur ce courrier, dont quelques parties étaient étranges; on se demandait si le grand-duc venait d'envoyer de Madrid quelques dépêches importantes, que madame la grande-duchesse, pour plus d'exactitude, se croyait obligée de distribuer elle-même, lorsque tout à coup on entendit un bruit inusité, et en effet fort insolite, dans un palais comme le sien... C'étaient des mots, des injures même fort grossières... Les femmes sont curieuses... Nous voulûmes toutes savoir de quoi il s'agissait, et nous apprîmes que les sanglots que nous entendions étaient ceux de la jolie Folie, parce que madame la grande-duchesse ne voulait et n'entendait pas qu'elle vînt faire ses folies jusque dans son palais... La grande-prêtresse plaidait pour sa folie comme une prieure ou une abbesse aurait prié pour sa nonne... Elle disait, avec assez de raison, qu'elle ne ramènerait jamais la Folie dans un lieu si sage, mais que puisqu'elle y était il l'y fallait laisser, ne fût-ce que pour cette nuit-là; mais la grande-duchesse n'entendait à rien: aussi donna-t-elle dans cette soirée-là une haute idée de sa sagesse et de son grand sens, par l'effroi qu'elle témoigna devant une simple marotte... On ne savait qu'imparfaitement que la jalousie en avait sa bonne part, et cette même jalousie eût-elle été entièrement connue, cette grande colère eût toujours paru très-étrange à des gens qui croyaient que depuis longtemps la grande-duchesse était plus forte et plus philosophe qu'elle ne le témoignait dans cette circonstance. Cela était-il vrai... ou voulait-elle seulement prouver qu'elle aussi était habile en diplomatie?

Quoi qu'il en soit, tout cela fit une sorte de petite scène où les deux belles-sœurs se parlèrent sur un ton un peu aigre-doux. La reine Hortense était fort irritée, et cela avec raison, qu'une personne venue avec elle fût accueillie de cette manière, quelle que fût la cause du mécontentement de la grande-duchesse. Maintenant, voulez-vous savoir le résultat de cette belle affaire? le voici.

La reine Hortense, suffoquée de ce qui s'était passé, tint conseil avec sa mère sur ce qu'on pouvait faire pour se venger de la grande-duchesse, qui avait ainsi méprisé la protection que toutes deux avaient accordée à mademoiselle Gu......t. La chose fut promptement résolue. L'Impératrice n'avait pas de lectrice; elle allait partir pour Bayonne avec l'Empereur: il fallait qu'elle obtînt de donner cette place de lectrice à mademoiselle Gu......t, ce qui fut exécuté avec la célérité de femmes qui veulent prouver à une autre femme qu'elles peuvent se venger si elles le veulent... Mais le résultat fut différent de ce qu'espéraient la mère et la fille. Mademoiselle Gu......t était charmante, comme je l'ai dit. Madame Gazani avait habitué l'Empereur aux belles lectrices; il fut donc charmé que l'Impératrice n'eût pas dérogé à l'habitude qu'elle en avait prise; mais il paraît qu'il témoigna son admiration un peu trop vivement. Je ne sais si ce fut à mademoiselle Gu......t, à elle seule, ou bien tout simplement à Joséphine. Ce qui est certain, c'est que la pauvre mademoiselle Gu......t pleura et sanglota de nouveau à Bayonne comme dans l'Élysée, et qu'elle repartit pour Paris avec la douleur d'être sacrifiée n'importe à quoi, n'importe à qui, mais enfin sacrifiée. Le fait est qu'elle était bien assez jolie pour n'être sacrifiée à personne.

Il arriva dans le même temps une aventure assez comique... Vers le milieu de l'hiver, on partait déjà pour se rendre à Bayonne et à Bordeaux. Tout l'état-major du prince de Neufchâtel, qui était composé de jeunes gens les plus agréables de la cour et de Paris, était en course pour porter des ordres: M. de Canouville (Jules), M. de Pourtalès (James), M. Lecouteulx, M. de Flahaut, et dix autres encore... M. de Girardin seul demeurait, parce qu'il était le favori de Berthier. Mais nous étions dépourvues de danseurs.—Vous voilà bien embarrassées, dit l'Empereur à la grande-duchesse; faites engager des officiers de ma garde, ils en seront honorés et moi très-content.

On dit au maréchal Bessières ce dont il s'agissait. Le maréchal, qui n'aimait pas les bals et ne s'en souciait guère, mais qui était exact au service et à l'ordre, fait venir deux ou trois colonels, et leur transmet celui de l'Empereur. Les colonels, rentrés chez eux, font absolument comme le maréchal, et comme le bal était pour le soir même, il fallait se dépêcher. On fit monter quelques ordonnances à cheval, et tout fut expédié avant midi.

Mais en se hâtant, il y a toujours quelques parties qui manquent dans un tout, quelque peu important qu'il soit. L'un des colonels, en faisant la liste des officiers qu'il jugeait les plus beaux de son corps, pour aller figurer dans un avant-deux chez la grande-duchesse le même soir, oublia complétement que l'un des capitaines désignés par lui trottait avec sa compagnie depuis deux jours sur le chemin de l'Espagne.

Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y avait des bals chez les princesses et à la cour des Tuileries, ne laissait pas écouler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller. Elle se figurait que l'Élysée, par exemple, méritait réellement son nom, et qu'il était un lieu de délices et d'enchantement. Son mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas priée, ne l'avait jamais demandé. La chose en était donc restée là, lorsque tout à coup le billet d'invitation parvint à la femme. En le voyant, elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui était de ne pas voir de près les merveilles qu'elle avait admirées des Champs-Élysées, le jour de la fête donnée par la princesse Caroline au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg. Sa seconde pensée fut que peut-être elle pourrait profiter de l'invitation de son mari. À la fête donnée au roi de Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme de différence, qu'est-ce que cela? c'est bien égal! il doit y avoir toujours le même nombre de personnes...—Je me mettrai n'importe où, se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque le régiment est invité... j'irai. À peine eut-elle pris ce parti, qu'elle s'occupa de sa toilette... et Dieu sait si ce fut par là qu'elle nous amusa.

Le bal était commencé depuis une demi-heure, lorsque tout à coup nous vîmes partir, avec la rapidité du tonnerre et la lourdeur d'une pierre, un homme et une femme qui commençaient leur tour de valse dans la belle galerie de l'Élysée où nous ne valsions jamais que trois ou quatre pour avoir toute liberté sans confusion. J'ai déjà dit que nous nous connaissions toutes parfaitement entre nous; les hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous étaient également connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque nous vîmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment singulière, la mise encore plus étrange dans un lieu comme celui-là, où toutes les femmes étaient de la plus riche élégance, devaient faire nécessairement un grand contraste.

—Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous à l'un des hommes qui étaient derrière nos banquettes.

—Non, Dieu m'en garde!

—Et le monsieur?

—Eh! c'est un officier de la garde!

C'était vrai; mais la manière dont lui et sa compagne valsaient était bien la plus comique chose qu'on pût donner à regarder. C'étaient des pas tantôt petits, tantôt immenses, et puis des regards, des sourires, et enfin des passes!... Ce furent les malheureuses passes qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors était au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun. Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'était un officier invité par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui était-elle?

La princesse appela madame de Beauharnais[95], sa dame d'honneur, et lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au caveçon[96]. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait dire comment elle était là. Elle répondit cela avec sa douceur accoutumée.

—Mais, madame, lui dit la princesse, à qui donc voulez-vous que je m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est à vous, qui êtes chargée du soin des invitations? Allez demander à cette personne son nom et de quel droit elle est ici.

Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle arriva auprès de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment de repos, elle demanda le nom de la danseuse à l'officier. Ce nom était celui d'un capitaine de la garde impériale. Aussi, la dame, qui comprenait l'appui de ce nom, se hâta-t-elle de dire elle-même:—Je suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.

—Puis-je vous demander comment vous êtes ici?

—Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la princesse.

—C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.

—Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.

—Monsieur votre mari, oui; est-il ici?

—Il est en Espagne, répondit la dame en tordant le bout d'une ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux; elle m'aurait fait de la peine, si je n'étais endurcie contre ces femmes qui s'exposent à une pareille scène pour dire: J'ai été dans un bal où étaient l'Empereur et ses sœurs!

Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La princesse donna l'ordre de faire sortir cette femme... Ici la chose devenait toute différente, et la capitaine prenait le pas sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de s'en aller, elle répondit qu'elle était invitée, qu'elle ignorait si c'était une erreur de la dame d'honneur ou de son secrétaire, mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait à son mari de ne pas se laisser mettre à la porte. Enfin, si ce n'eût été la tournure vraiment hétéroclite de cette femme, ses cheveux mal peignés et en serpenteaux, sa robe de crêpe blanc, mal faite, mal portée, sa tournure entière et sa figure... si ce n'eût été tout cela, je l'aurais prise en pitié. Le fait est quelle ne sortit pas tout de suite; on n'insista pas, quoique la princesse en eût bonne envie. L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-là. S'il eût été là, la capitaine aurait valsé, dansé, et même dansé le grand-père[97], tout autant qu'elle eût voulu.

Nous remarquâmes que lorsque la capitaine sortit, elle fut accompagnée par plus de sept à huit officiers qui ne rentrèrent pas. Je suppose que c'étaient des officiers du régiment de son mari...

Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi, mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes qui étaient spirituelles et causaient; car c'est une justice que je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-là plus que celui des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu échapper à la maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou dévotes, ou joueuses, ou gourmandes... dévote... je ne crois pas; restent les deux autres choses...

Les habitués intimes étaient, pour presque tous les jours, M. le comte de Ségur, le grand-maître, l'archichancelier, M. de Talleyrand, M. le comte Lavalette, le duc d'Abrantès surtout, et quelques hommes de la cour, quelques étrangers de haute distinction. C'est ainsi que le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des beautés et perfections de la princesse, chantait dans les petites soirées intimes... J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est-à-dire un nocturne chanté par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc de Wurtzbourg. C'est un souvenir à ne jamais perdre et à bien conserver pour un moment de grande tristesse: car Héraclite aurait ri en les écoutant, malgré le respect et la convenance.

Ce qui n'était pas de même, c'était lorsque madame de Colbert (Mme Alphonse) chantait: une bonne méthode, une belle voix, une jolie personne bien bonne et charmante, voilà ce qui était devant le piano...

Les femmes étaient en petit nombre, quoique la grande-duchesse invitât plusieurs de nous à y aller habituellement; les invitations là n'avaient rien d'officiel et n'étaient que verbales. Madame Adélaïde de Lagrange, sœur du marquis de Lagrange, et dame de la princesse, était une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa maison n'avait rien alors de très-remarquable. M. d'Aligre était poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait à lui entendre conter; mais M. de Cambis et tout le reste, excepté M. de Longchamps, n'étaient remarquables ni en bien, ni en mal.

Les mercredis de la princesse Pauline étaient singulièrement organisés. Sa maison était, comme formation, parfaitement agréable, et pourtant c'était la princesse qui recevait le plus mal et faisait le moins prospérer cette société renouvelée que voulait l'Empereur. La princesse était fort indolente sur tout, excepté sur sa toilette. Aussi dès le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste lui était égal. La composition de sa liste se faisait toujours avec Duroc comme celles de ses sœurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il racontait toutes les gentilles mines, les câlineries qu'elle lui faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait. Elle était si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son équité naturelle le faisait hésiter:

—Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes? disait-il.

—Eh bien! ne serai-je pas là, moi? Ne me verrez-vous pas tout à votre aise?

Et la séduisante créature souriait en montrant ses dents perlées... et presque toujours alors la femme qui l'effrayait était rayée. Cependant elle avait auprès d'elle une bien belle personne, madame de Barral, qui était même sa favorite à cette époque. Madame de Barral était une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse voir; un esprit fin, de la gaieté, de l'agrément et de la bonté. C'était une personne acquise de droit à la cour, car jamais on ne porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite madame de Bréhan[98], femme de beaucoup d'esprit, ayant des manières excellentes et en même temps fort agréables; sa figure et sa tournure étaient celles d'une jolie femme; sa taille était parfaite et bien proportionnée, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalité. Elle est peut-être un peu mordante, mais sûre, fidèle en amitié et bonne à aimer... et puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des dents pour ne pas sentir celles des autres.

Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, était l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son mari; mais elle n'était pas amusante, elle était même ennuyeuse et ne savait pas faire que notre princesse sût s'amuser comme tout le monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au delà des Alpes, était encore moins gaie que madame de Cadore.

Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la princesse; je ne sais si elle était plus ennuyeuse qu'autre chose, ou plus autre chose qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la Turbie, qui, depuis, épousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai déjà dit dans mes Mémoires sur l'Empire tout le bien que j'en pensais.

Une dame du palais de la princesse Pauline, qui était aussi bien belle, c'était madame de Mattis, mais seulement jusqu'à la ceinture. Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout la tête, qui était très-forte, et puis le reste était de la hauteur d'un enfant. Le visage de madame de Mattis était lui-même d'un genre de beauté sévère; malgré cette admirable chevelure blonde qui semblait appartenir à la tête d'une Galatée. Rien ne donnera l'idée de ces magnifiques cheveux, pas même ceux de la duchesse de Guiche, qui, certes, étaient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut très-aimée de l'Empereur et résista longtemps, ce que la princesse trouvait fort étrange.

—Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire non à une volonté exprimée par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa sœur, s'il me disait: Je veux, je lui répondrais: Sire, je suis aux ordres de Votre Majesté.

Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aïeule qui prêcherait la morale à sa petite-fille.

M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse, et qui jadis avait été son ami fort intime, était toujours bon, aimable, le meilleur des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en même temps pour le rencontrer comme homme agréable et spirituel. Je le connais depuis mon enfance, et je lui conserve une profonde amitié.

M. de Clermont-Tonnerre, également écuyer de la princesse, avait une gaieté continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son esprit n'était pas supérieur, mais on causait avec lui.

Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et même de la société française alors; c'était M. de Forbin!... Quel être charmant était alors M. de Forbin!... que d'esprit... de talents, d'agréments sans nombre, que les autres hommes n'ont guère que partiellement et que lui réunissait! Une figure charmante ajoutée à ces dons du Ciel... et maintenant que reste-t-il de cette œuvre du Créateur?... Cette pensée fait bien mal!.. quel retour sur soi-même!...

Les salons des princesses avaient tous un caractère particulier. Chez la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'être jugée de deux manières: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin... Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte... on y allait avec la certitude de s'y amuser... Mais chez la princesse Pauline, on s'y prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la princesse ne portait son attention que là-dessus. Une fois je vois arriver à moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:

—La princesse veut vous parler immédiatement.

—Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous êtes bien sérieux!

—Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.

Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis bientôt, et en arrivant près d'elle j'étais toute prête à recevoir ce qu'elle allait me communiquer, comme disait M. de Forbin, et je me penchai vers son fauteuil.

—Ma chère Laurette[99], me dit-elle, comment avez-vous pu choisir aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?

—Mais, madame, ce sont les mêmes que celles de ma robe.

J'avais une robe de tulle jaune, doublée de satin jaune et garnie avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de la poudre d'iris de Florence très-forte, ce qui donnait une vapeur embaumée à la robe lorsque je dansais...

—Je sais bien que ce sont les mêmes. Mais il ne fallait pas les prendre comme cela... il fallait garnir votre robe en scabieuses, par exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des cheveux noirs comme les vôtres ont l'air de tripler vos boucles... Cela vous donne l'air dur... fi donc!... Promettez-moi de changer ces fleurs-là.

—Oui, madame, lui répondis-je, fort amusée de cette puérilité d'enfant qui lui faisait prendre attention à des choses de cette nature.

Ce qu'elle me reprochait, au reste, était vrai: rien ne sied plus mal que des violettes dans des cheveux noirs.

Ce même jour, la princesse fit un effet vraiment étonnant au moment de son entrée dans le salon, tant elle était belle! Ce fut un murmure d'admiration... Elle portait une robe de tulle rose, doublée de satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des agrafes de diamants d'une admirable beauté... Les touffes de plumes étaient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la taille et flottaient sur la robe; le corsage était en satin avec de petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage était garni ou plutôt cousu de diamants; à chaque patte tombait une poire en diamants d'une eau et d'une taille admirables; les manches étaient en tulle bouillonné, et chaque bouillon formé par des rangs de diamants[100] qui le serraient. Sur sa tête, il y avait deux ou trois des mêmes marabouts rattachés avec des diamants, et, pour contenir le paquet de plumes, était un bouquet de diamants posé sur la tige des trois marabouts.

J'ai dit plus haut que chez la reine Hortense on n'avait aucune de ces craintes puériles, et c'est vrai. Elle était bonne, indulgente; si au contraire l'Empereur trouvait à blâmer, elle prenait la défense de l'opprimée: aussi nous y allions convenablement, mais ne craignant ni le blâme de la maîtresse du lieu, ni sa raillerie.

Ses bals étaient charmants. Sa maison me semblait faite pour recevoir; on y trouvait tout ce qui amuse. Si par hasard on n'avait pas voulu danser, ou qu'on fût malade, on se mettait devant une table ronde dressée dans l'un des salons de la princesse, on y trouvait toujours des livres, des dessins, des couleurs, des gouaches, tout ce qui peut divertir des amis des arts. Pendant ce temps, la princesse dansait, à moins qu'elle ne fût dans l'état où elle était le jour de la Vestale. Alors, elle venait dans le salon où étaient la table et les aquarelles, elle s'asseyait à cette table et causait; et on ne s'en trouvait que mieux chez elle.

—Voyons, tournez-vous un peu, que je fasse votre portrait, disait-elle à une jeune femme nouvellement mariée et dont la timidité était si grande qu'elle devenait pâle au lieu de rougir quand on lui parlait. À la proposition de la Reine, elle devint pâle d'abord, et puis rouge, et enfin toute tremblante. Mais la Reine lui parla avec une telle bonté, un accent si doux, qu'avant un quart d'heure cette jeune femme causait et riait avec son peintre, qui ne pouvait plus, nous disait-elle ensuite en riant, la faire tenir tranquille.

La maison de la reine Hortense était mélangée comme agréments. Plusieurs personnes étaient bien, quelques autres beaucoup moins, et d'autres pas du tout. Madame de Viry, la mère, était aussi ennuyeuse qu'on peut l'être; quelques autres aussi dans les dames pour accompagner: je n'en excepte que madame de Broc, madame de Lery, madame d'Arjuzon, et mademoiselle Cochelet, dont l'amère laideur ne l'empêchait pas de se coiffer en bacchante et à la Camille des Horaces; mais elle avait beaucoup d'esprit; elle était lectrice.

Mais les bals du lundi, chez la reine Hortense, dépendaient peu, pour leur agrément, des personnes de sa maison. Elle était elle-même la plus charmante maîtresse de maison, faisant attention aux femmes qui étaient mal placées pour qu'elles fussent mieux, veillant à ce que les hommes fissent danser les jeunes filles, qui souvent dansaient moins que nous, qui étions jeunes d'abord et puis ayant une maison et recevant, ce qui, au bal, nous le savons toutes, nous faisait inviter de préférence à des femmes beaucoup plus jolies que nous.

Il y avait aussi dans l'hiver des bals d'enfants dont les jeunes princes faisaient les honneurs. Nos enfants y allaient déguisés, ils étaient charmants... Mes filles y furent un jour; l'aînée, qui alors était déjà une ravissante créature, était habillée comme mademoiselle Mars dans la Jeunesse de Henri V, et sa sœur en petit page. Ces deux costumes eurent un grand succès.

C'était ces jours là que la Reine était bonne et faite pour être aimée! Elle était là comme la mère de toute cette jeunesse qui tourbillonnait autour d'elle! On tirait une loterie pour les enfants où tous les numéros gagnaient; elle y présidait, dirigeait les lots, changeait ce qui ne plaisait pas, et devenait mère de chaque enfant pour lui donner une joie. Combien mon cœur se serre en pensant à l'exil[101] d'une personne qui ne fit jamais que du bien, qui ne provoqua jamais un sentiment, je ne dis pas de haine, mais seulement répulsif!... Toujours de l'amour et du respect!... et pourtant elle est bannie de sa patrie! et dans quel moment...? lorsque sa santé détruite réclame l'air de la patrie, le seul où l'on respire la vie!

Dans l'année 1814, dans ce même moment où elle sut prouver qu'elle pouvait être à la fois aussi bonne qu'aimable, et courageuse, et grande, la reine Hortense, sachant que l'empereur de Russie était venu chez moi, me demandait assez souvent d'aller chez elle, ne voulant pas lui donner des figures nouvelles. Un soir, nous étions fort peu de monde, la conversation tomba sur le talent de conter; la Reine contait à ravir, et, sans lui faire un compliment qui pouvait être plat en le lui adressant à elle-même, nous lui dîmes qu'elle serait bien aimable de nous raconter quelque chose.

—Non, non, dit-elle, je ne suis pas assez pénétrée d'un sujet, quel qu'il soit, pour entreprendre de raconter ce soir; il n'est pas toujours temps pour l'esprit de conter. Mais ce qui aurait surpris Votre Majesté, ajouta-t-elle en s'adressant à l'empereur de Russie, c'est d'entendre raconter une chose intéressante à l'Empereur, ou bien de lui entendre improviser une histoire.

L'empereur de Russie sourit.

—Croyez-vous que je ne connaisse pas cette charmante variété de son esprit? croyez-vous donc qu'il ne m'a pas charmé autant qu'il le pouvait?... Je l'ai entendu un jour à Tilsitt raconter à la reine de Prusse un fait arrivé, disait-il, dans les montagnes de la Corse. C'était un homme qui se vengeait à la fois d'une maîtresse infidèle et d'un ami perfide. En vérité, je vous jure qu'il fut terrible au moment de la catastrophe... Plus tard, à Erfurth, étant seulement avec le malheureux Duroc, Talma et moi, Napoléon improvisa une histoire dont le sujet était pris dans l'histoire d'Orient, et où il fut admirable. Ce fut ce jour-là que Talma s'écria: Mon Dieu, où sont donc les imbéciles qui disent que je vous donne des leçons de pose et de diction? j'en recevrais plutôt de vous, sire!

—Il ne vous a jamais raconté une histoire italienne? demanda la Reine.

—Non, répondit l'empereur Alexandre, voilà tout ce que je connais de lui.

—Eh bien, sire, je veux que vous entendiez le conte de Giulio, dit la Reine; il fut improvisé à la Malmaison, comme la duchesse d'Abrantès peut vous le certifier; elle était avec moi ce même jour où l'Empereur raconta cette histoire, qui, du reste, est vraie pour le fond, et le fait principal du meurtre et de sa cause s'est passé dans un couvent[102] de Lyon. La galerie venait d'être terminée, et on s'y tenait presque tous les soirs; l'Empereur, lorsqu'il était de bonne humeur, aimait beaucoup ce qui était extraordinaire; il aimait à faire impression, et c'était presque toujours sur nous, pauvres femmes, qu'il aimait à exercer son pouvoir.—Il y a aussi l'histoire d'un élève de Brienne; elle est aussi tragique que celle de Giulio, et comme elle est vraie, elle nous cause toujours une grande émotion... Mais celle de Giulio était terrible!.. Je l'ai assez présente, et, si vous me soutenez, mesdames, Sa Majesté aura l'histoire entière...

Nous nous rapprochâmes de la table ronde autour de laquelle nous étions déjà tous; on enleva deux lampes et on n'en laissa qu'une, sur laquelle encore était un abat-jour. Il est vrai de dire que l'Empereur prenait ainsi toutes ses mesures probablement pour obtenir plus d'effet.

La Reine commença:

C'était pendant une soirée d'automne; nous étions rassemblés à la Malmaison dans la grande galerie, et assez tristes du mauvais temps. L'Empereur, qu'un ciel gris et orageux impressionnait aussi, sentit le besoin de rompre le charme qui agissait sur nous; il dirigea la conversation, et bientôt elle tomba sur l'amour et ses effets. Ma mère parla de l'amour des créoles; madame la duchesse d'Abrantès, de celui de l'Espagne, d'où elle revenait pour la première fois[103], et moi de l'amour dans notre belle France. Mais l'Empereur nous imposa silence à toutes, et nous dit d'écouter l'histoire qu'il avait à nous raconter; ensuite nous verrons, dit-il, quel est le pays qui produit les passions les plus violentes... Écoutez.

Et se plaçant au milieu de la galerie, il commença son récit:

Un jour, il parut à Rome un être mystérieux dont l'âge, le nom, et le sexe même, furent d'abord inconnus; les bruits les plus étranges circulèrent bientôt dans la ville sainte. Les Romains aiment le merveilleux; ils voulurent voir dans cet être bizarre de forme, et dans ses mœurs habituelles, un objet sur lequel l'inquisition devait avoir les yeux. Bientôt la curiosité redoubla; la foule visita le quartier désert où cet individu s'était retiré, dans le palais Gandolfo, demeure solitaire et ruinée où jamais un être vivant n'avait choisi sa demeure.

Un seul serviteur, silencieux comme son maître ou sa maîtresse, était le compagnon de l'habitant du palais Gandolfo; il sortait seulement pour aller aux provisions, puis il rentrait, et de huit jours l'herbe qui croissait entre les pierres des galeries abandonnées n'était foulée par un pied humain.

Un jour, le bruit se répandit que le mystérieux inconnu dévoilait l'avenir, qu'il prédisait, enfin, et que ses prédictions étaient effrayantes presque toujours pour ceux qui allaient les chercher.

Quelque voilée que fût la personne de la sibylle, cependant on finit par trouver qu'elle était femme, ou du moins que les indices qui révélaient qu'elle était femme étaient suffisants.—Bientôt sa renommée fut grande: on ne parlait plus que de la sibylle. Ce nom lui resta.

Deux jeunes Romains vivaient alors à Rome dans toute la douceur d'une sainte amitié: l'un se nommait Camille, l'autre Giulio; tous deux jeunes, tous deux beaux, tous deux riches de cette espérance qui rend l'âme si radieuse à vingt ans. Camille, brave et déterminé, voulut aller aussitôt chez la sibylle; Giulio, plus timide ou plutôt plus craintif, redoutait l'avenir et ne voulait pas avancer le moment où cet avenir se dévoilerait à lui. Il refusa longtemps. Enfin Camille l'entraîna, et un soir, au moment où le soleil se couchait sur le mont Quirinal, les deux amis franchissaient la porte redoutée du palais de la sibylle.

En entrant dans les vastes cours dont les dalles de marbre résonnaient sous leurs pas, ils ne virent pas un être humain venir à leur rencontre. Giulio sentait ses jambes fléchir sous lui... son front était humide et brûlant... il souffrait... mais attiré par un charme qu'il ne pouvait vaincre, il suivait Camille au travers des vieilles chambres, des salles désertes et des décombres du palais maudit.

Tout à coup, en traversant une galerie, les deux amis furent arrêtés à la vue d'un immense rideau noir qui la partageait; au moment où ils entrèrent dans cette pièce, une voix d'une douceur infinie prononça ces mots:

—Si vous voulez connaître votre sort, jeunes gens, passez derrière ce rideau... mais auparavant, préparez-vous par la prière à cet acte solennel.

Involontairement Giulio tombe à genoux et prie. Camille s'incline légèrement; puis il se relève, et mettant la main sur son poignard, il écarte le rideau qui s'ébranle sous sa main et, se séparant tout à coup, leur laisse voir le sanctuaire qu'ils étaient venus chercher.

Au mouvement de son ami, Giulio s'était relevé et se disposait à le suivre, en mettant comme lui la main sur son poignard; mais la surprise qu'ils éprouvèrent tous deux fit retomber leur main à leur côté.

Ils ont enfin devant les yeux l'être mystérieux qui défie toutes les recherches depuis bien des mois dans la ville de Rome... C'est une femme!... elle est jeune... belle même... ou du moins elle le serait, sans une pâleur de la tombe, une fixité dans la prunelle de ses yeux qu'elle tient ouverts et attachés sur les deux amis. Ses traits sont beaux; mais cette pâleur cadavéreuse glace la pensée qui est à côté du mot de beauté, et l'effroi est le seul sentiment que les deux jeunes gens éprouvent en la voyant.

—Que voulez-vous de moi? leur demande-t-elle avec cette même voix harmonieuse qu'ils avaient entendue.

—Connaître notre sort, répond Camille, plus hardi que son ami.... Giulio baisse les yeux sans répondre.

—Et vous? dit la sibylle...

Giulio veut parler, sa langue glacée ne peut articuler un mot; enfin il prononce à voix basse:

—Je ne veux rien savoir.

—Téméraire! dit la pâle et belle créature... ne sais-tu pas que tout mortel qui franchit ce noir rideau doit venir à ma science et partager la punition que Dieu m'infligera pour avoir osé pénétrer dans ses décrets?...

—Je vais, si vous le permettez, dit Camille, passer le premier devant votre intelligence. Giulio sera plus assuré à mon retour.

La sibylle fronça son noir sourcil sur son front d'ivoire et parut hésiter un moment; mais en remarquant la terreur visible de Giulio, elle parut le prendre en pitié, et, faisant un geste de la main à Camille, elle disparut avec lui derrière une vaste draperie noire qui masquait une autre partie de la galerie. Quelques instants suffirent pour la conférence de Camille et de la sibylle; il revint auprès de son ami le sourire sur les lèvres.

Mon horoscope est des plus heureux; mais elle n'a pas fait un grand effort de science pour me le révéler. Elle m'a prédit que j'épouserais ta sœur Giuliana, et que notre mariage serait seulement retardé par une cause légère... Comme notre contrat est déjà signé et que la ville entière le sait, la sibylle travaillait à l'aise!... N'importe, va, mon Giulio, je t'attends; bonne chance!

Giulio gagne en chancelant le lieu où l'attend cette femme étrange, dont le rapport d'elle à lui est si terrible et si influent... Cette draperie légère que sa main soulève lui semble être de plomb!... Enfin il disparaît, et les longs plis de la noire et lugubre draperie retombent et l'enveloppent comme un linceul.

Pendant plusieurs minutes le plus profond silence régna dans la partie séparée de la galerie où la sibylle était avec Giulio... Tout à coup un cri perçant vient frapper l'oreille de Camille. Il s'élance, son poignard au poing, et trouve Giulio à genoux, les cheveux hérissés, les yeux hagards et attachés sur la sibylle, qui, debout devant lui, une baguette de saule à la main, ornée de bandelettes noires, et toujours avec le même calme et le même regard atone, prononçait des mots incohérents dont Camille ne put saisir le sens; le seul qu'il entendit fut MEURTRE et SACRILÉGE, amour sans bornes!...

À la vue de Camille, la sibylle parut courroucée:—Qui vous a demandé? lui dit-elle avec hauteur; éloignez-vous! Mais il ne l'écouta pas. Giulio était vraiment mal; il ne savait comment l'emmener; sa raison était presque égarée, et rien ne le rappelait à lui. Enfin il se laissa entraîner, et une fois hors de cet antre, de cet autre Averne, l'air frais et balsamique de la nuit rafraîchit le front brûlant du jeune homme. Mais il parle à peine et d'une manière incohérente... il prononce des mots séparés, parmi lesquels on entend surtout ceux de MEURTRE et de SACRILÉGE[104].

Camille le remit chez lui, et à peine le vit-il plus calme qu'il courut, avec plusieurs de ses domestiques et quelques-uns de ces bravi qu'on trouve à volonté à Rome, au palais Gandolfo; il voulait contraindre la magicienne à confesser ce qu'elle avait dit à son malheureux ami. Mais le palais était encore plus désert que dans la soirée qui venait de s'écouler; personne dans aucune de ses vastes galeries, personne dans aucun des plus obscurs réduits. Partout la solitude, partout le silence, et pas une trace du séjour même momentané de cette femme... Tout a disparu...

Camille revint consterné. Il commence à croire qu'il y a un mystère qu'il ignore dans l'âme de Giulio... Il retourne près de lui et le trouve accablé. Le lendemain, il paraît mieux; mais il ne parle pas de son aventure, et Camille lui-même ne chercha pas à la lui rappeler.

Quelques semaines s'écoulèrent. Les préparatifs du mariage de Camille et de Giuliana se faisaient avec toute la pompe que de nobles familles mettent toujours dans une occasion aussi solennelle. Le bonheur était sur le front de la jeune fiancée; Camille aussi était heureux; mais il l'eût été davantage sans la connaissance qu'il avait du fatal secret de son malheureux ami, ce secret qu'il ne savait qu'imparfaitement encore!... et ne connaissait que par la douleur qui frappait chaque jour la jeune tête de Giulio d'un nouveau coup...—Si je pouvais te consoler, au moins! disait Camille à son ami!

Giulio secouait lentement sa tête pâle, et répondait:—Tu n'y peux rien, ni moi non plus, c'est ma destinée!...

Enfin le jour du mariage arriva. Dès le matin, tous les serviteurs de la maison de la mère de Camille mettaient en ordre le palais héréditaire pour recevoir leur jeune maîtresse. Camille était tout à fait joyeux. Depuis l'avant-veille, Giulio était enfin plus calme et semblait avoir repris toute sa tranquillité. Le marquis de Cosmo, son père, heureux également de le voir sourire, lui dit de se préparer pour le départ. Le vieux marquis descendit en même temps et monta à cheval pour aller jusqu'à Sainte-Marie-Majeure voir si tout était prêt. Mais au moment de monter à cheval, le cheval se cabra, et le marquis fit une chute qui, sans être nullement dangereuse, fit remettre le mariage à la semaine suivante.

Comme la famille du marquis entourait son lit, Camille dit étourdiment:—Ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà la prédiction de cette maudite sibylle accomplie, et mon mariage retardé!

Giulio pâlit en entendant ces paroles; un souvenir terrible le saisit aussitôt... Il se retira dans son appartement, et ne voulut voir personne qu'un vieux moine qui l'avait élevé et dont il était tendrement aimé.

Le marquis de Cosmo fut promptement rétabli, le jour du mariage fixé, et, de ce moment, la joie revint dans les deux familles.

Le matin du mariage, Camille vint de bonne heure au palais de sa fiancée; Giulio était sorti, mais il avait fait dire qu'il se rendrait à l'église. On partit, et le mariage fut célébré avec toute la pompe que demandait cette solennité, à laquelle étaient intéressées les premières familles de Rome. Mais, lorsqu'on revint au palais de Cosmo, Giulio se trouva encore absent. L'inquiétude s'empara alors vivement de son père et de sa sœur, ainsi que de Camille. On envoya chez tous ses amis... Vers le soir, au moment où le vieux marquis était pensif, occupé à écouter la relation que lui faisait Camille de la soirée passée au palais Gandolfo, un inconnu laissa une lettre pour lui et s'éloigna aussitôt.

Cette lettre était de Giulio:

«Mon père, disait-il, disposez de vos richesses en faveur de ma sœur. Je suis mort pour le monde. Je dois fuir une destinée funeste, et vous devez préférer ne plus voir votre fils à le voir indigne de vous.

«Épargnez-vous d'inutiles recherches, ma résolution est inébranlable.

«Adieu, mon père, bénissez votre enfant, car il est et sera toujours digne de vous.»

Cet incident frappa d'une teinte lugubre les noces de Giuliana. Camille épousait en elle la plus riche héritière de l'Italie depuis la retraite de son frère; mais il aimait Giulio, et son souvenir empoisonna longtemps le bonheur dont il jouissait.

Le marquis de Cosmo découvrit enfin que le moine qui avait été précepteur de Giulio connaissait la retraite de son fils. Il le manda devant lui.

—Mon père, lui dit-il, vous savez où est Giulio.

LE MOINE.

Oui, monseigneur.

LE MARQUIS.

Est-il à Rome?

LE MOINE.

Je ne puis le dire.

LE MARQUIS.

La puissance paternelle est la première de toutes, et c'est un père qui vous commande de lui dire où est son fils.

LE MOINE.

La puissance paternelle elle-même n'est rien devant celle de Dieu, monseigneur... et celle-là m'ordonne le silence.

LE MARQUIS.

Quelle est votre excuse?

LE MOINE.

Je me suis opposé longtemps aux projets de Giulio, mais je l'ai vu si déterminé que je n'ai plus eu de force que pour le guider dans leur exécution.

LE MARQUIS.

Et quelle est-elle?

LE MOINE.

Il est entré dans un couvent pour y prononcer ses vœux.

LE MARQUIS.

Il n'a pas l'âge nécessaire pour disposer de lui, et je m'oppose à cette résolution. Je vous ordonne de me dire le nom du monastère où cet insensé s'est retiré.

LE MOINE.

Je vous répète que je ne le puis, monseigneur.

LE MARQUIS.

Vous ne le pouvez!

LE MOINE.

Non, monseigneur, j'ai reçu cette confidence sous le sceau de la confession, je ne puis parler.

LE MARQUIS, après avoir réfléchi.

Le grand-pénitencier peut-il vous relever de votre silence?

LE MOINE.

Oui, monseigneur.

LE MARQUIS.

Eh bien! il vous fera parler.

Mais le lendemain même de cette conversation le moine disparut, et on ne le revit jamais.

Où était Giulio, cependant?... il était parti pour la Sicile; là il avait vu le père Ambroise, prieur du couvent des dominicains de Messine, à qui il était recommandé par le moine de Rome. Le père Ambroise était un homme selon Dieu, un véritable apôtre. En voyant Giulio, il comprit l'âme troublée de ce jeune insensé et lui refusa positivement l'habit de frère qu'il lui demandait, et le contraignit à faire son noviciat.

Giulio était né avec une imagination ardente et vagabonde; l'éducation singulière qu'il avait reçue n'avait pas modifié cette nature indomptée qui ne savait quelle route elle devait choisir pour arriver au bonheur. La mère de Giulio, d'une santé faible, était idolâtre de cet enfant, et il fut constamment à ses côtés. Il ne la quittait que pour aller prier à l'église ou dans la chapelle du château lorsque la famille était à Torre di Monte, habitation antique et féodale des marquis de Cosmo, dans les Abruzzes. Lorsque la mère de Giulio le voyait abattu et pâle, elle passait sa main dans les longs cheveux du jeune homme, et lui souriant doucement, elle l'envoyait respirer un air plus pur dans la haute montagne. Alors Giulio prenait un fusil et s'enfonçait dans les sauvages solitudes des Abruzzes. Il aimait à découvrir des sites inconnus, des retraites inaccessibles, des grottes creusées dans le granit par les eaux d'un torrent; alors il souriait à la vue de sa conquête, il regardait autour de lui comme s'il eût été le roi de la montagne; puis il rêvait longtemps, il pensait combien il serait heureux dans ces déserts avec une jeune fille qui prierait le Seigneur avec lui au milieu de cette nature si grande et si belle... Cette jeune fille serait le bonheur de Giulio; après son amour pour Dieu, elle serait tout pour lui... Souvent il rêvait ainsi d'amour, de retraite et de bonheur, et puis tout à coup il se réveillait au son lointain de la cloche d'un ermitage, ou bien au bruit d'un coup de fusil tiré par un chasseur d'aigle dans ces hautes régions; alors le jeune homme, rappelé à la vie matérielle, reprenait en soupirant le chemin du château dont un jour il devait être seigneur, et ne jetait sur ses hautes tours, ses vastes remparts, qu'un coup d'œil de mépris... Ses domaines à lui étaient dans un autre monde.

Depuis l'enfance, Giulio avait été lié avec Camille; celui-ci, franc et jovial, riait et chantait tout le jour; il n'avait que deux affections, son amitié pour Giulio, son amour pour Giuliana. N'ayant ni père ni mère, il avait été élevé par le marquis de Cosmo, qui avait géré son immense fortune comme si déjà il eût été son fils. La connaissance de cette affection arrêtait le remords dans l'âme de Giulio.—Je laisse un fils à mon père, se disait-il.

Quelque temps avant l'aventure de la sibylle, Giulio perdit sa mère; cette perte fut affreuse pour lui plus que pour un autre fils. Sa mère avait toute sa tendresse. Elle l'aimait tant!...

—Pauvre Giulio, lui disait-elle, que deviendras-tu, si un jour tu aimes d'amour, mon fils?... Jamais ton cœur n'aura la tendresse qu'il donnera... Tu seras malheureux... N'aime jamais, mon enfant bien-aimé, ou bien... n'aime que Dieu!...

Mais ce n'était pas à une âme de feu, à un cœur tout amour, qu'il fallait demander de ne pas battre et de ne pas désirer. Giulio avait vingt ans: il sentait souvent courir son sang en ruisseaux de feu dans ses veines; alors il s'élançait dans la campagne, il partait pour une longue chasse avec son fusil, son rosaire et son poignard; il parcourait le pays ainsi, seul, sans même emmener Camille avec lui. Il marchait pendant des heures entières; puis, quand il se reposait, il priait Dieu et songeait.

Alors ses rêves descendaient et l'entouraient comme un nuage d'or. Il n'était plus sur la terre, et rêvait des félicités inconnues avec un être que Dieu lui envoyait; mais au réveil son œil devenait sombre, et il répétait la parole de sa mère:

—Pauvre Giulio, tu ne seras jamais aimé comme tu aimeras.

Ce fut en ce temps que cet être mystérieux vint à Rome pour avoir cette funeste influence sur la vie de Giulio; tourmenté par cette crainte d'aimer un jour sans être aimé, l'esprit déjà fatigué par cette tension vers un même objet, affaibli intellectuellement par la prière et de longs jeûnes prescrits par le moine, son précepteur, qui, ayant reçu ses confidences, lui conseillait la prière comme son unique refuge, Giulio fut accablé en écoutant l'oracle de la sibylle.

Amour! passion! sacrilége! meurtre! voilà les mots que trois fois le malheureux prédestiné avait entendu tonner à ses oreilles. En arrivant au palais de son père, il avait appelé le moine.

—Que dois-je faire? lui demanda-t-il.

Le moine l'aimait, mais il avait cette religion ignorante et superstitieuse qui est loin de celle de saint Pierre, et plus encore de celle de Jésus-Christ.

Giulio combattit, mais les liens qui le retenaient étaient faibles, tandis qu'une main puissante l'attirait à elle. Cependant, il résistait encore, lorsque cette première partie de la prédiction de la sibylle, le retard du mariage de sa sœur, le frappa d'épouvante!... et il partit déterminé à fuir dans le cloître les passions, le sacrilége et le meurtre. Sa raison n'était pas saine, et son sang, agité par une année presque entière d'épreuves et de tourments imaginaires, était tout prêt à recevoir les plus vives impressions. Dominé par cette étrange superstition qui ne lui laissait de salut que dans la vie monastique, Giulio tressaillait encore sous les arcades froides et sombres du cloître, en se rappelant les paroles terribles de la femme du palais Gandolfo: Amour! passion sans bornes! sacrilége! meurtre! Le malheureux croyait railler le sort derrière les grilles massives du couvent, comme si les murs d'un monastère arrêtaient la destinée!

L'année du noviciat s'écoula; le père Ambroise, considérant la jeunesse de Giulio, qui n'avait que vingt-deux ans, sollicita de l'archevêque de Messine de prolonger d'une autre année le noviciat du jeune homme. L'archevêque y consentit; mais Giulio reçut cette nouvelle comme une douleur qu'on lui imposait. Toutefois, il ne murmura pas, et remplit ses devoirs avec une si scrupuleuse exactitude, qu'enfin le père Ambroise lui donna l'habit, au grand contentement de tout le couvent, dont il était l'édification.

Giulio était beau, et d'une beauté qui devait frapper d'abord; aussi, lorsqu'il y avait une cérémonie dans l'église des dominicains de Messine, on admirait la taille élégante du jeune frère et l'expression céleste de ses beaux traits, qui, du moment où il avait reçu l'habit, avaient repris leur calme accoutumé, et frappaient par leur expression profondément sentie. Mais Giulio était comme ignorant de tels avantages, et jamais son œil ne s'était levé sur lui, lorsqu'avant de quitter le monde, il avait pu contempler son image.

Plusieurs années s'écoulèrent; Giulio était toujours l'exemple du couvent, mais quelquefois il se demandait s'il était heureux! Son cœur battait avec violence, sa tête brûlait d'un feu qu'il ne pouvait calmer. Il souffrait d'un mal qu'il ne pouvait expliquer... Il n'était soulagé que lorsqu'à la récréation du soir il respirait l'air frais et embaumé du jardin; mais alors, si ses yeux s'élevaient au-dessus des murs, il disait:—Que ces murs sont élevés!

L'extrême régularité de Giulio, l'éducation soignée qu'il avait reçue, lui avaient fait confier deux missions importantes, la prédication et la confession; mais pour cette dernière fonction, il était lui quatrième avec le père prieur. On aimait à l'entendre; il était doux et onctueux dans la parole, et les Messinois, accoutumés à des moines plus intolérants, l'aimaient et le vénéraient en même temps. Il prêchait aussi fort souvent, et, préférant cette mission à l'autre, il confessait peu.

Un jour, il était dans sa cellule occupé à corriger un sermon pour la fête de sainte Rosalie, lorsque le père Ambroise le pria de le suppléer au confessionnal auprès d'une personne qui attendait, les occupations du prieur ne lui permettant pas de descendre à l'église.

Giulio avança son capuchon sur ses yeux, rabattit ses manches sur ses mains, d'une remarquable beauté, et, après avoir fait sa prière devant le maître-autel, il entra dans le confessionnal, où le pénitent l'attendait déjà. C'était une femme.

Giulio tira le petit volet de la grille, et dit à cette femme qu'il était prêt à l'entendre... Mais il ne reçut pour réponse que des soupirs et des larmes... Un secret terrible semblait peser à l'âme de la pécheresse.

Enfin elle parla, mais d'une voix brisée par les sanglots.

—Mon père, dit-elle... puis-je espérer la miséricorde divine? J'ai offensé Dieu!... Croyez-vous qu'il me pardonnera?

—Sa bonté est infinie, ma fille; elle surpasse nos fautes.

—Mon père, j'aime... j'aime avec passion, avec un amour qui me brûle, me dévore... J'aime... Oh! jamais je ne pourrai dire une telle horreur!...

—Ma fille, lui dit Giulio d'une voix sévère, douter de Dieu c'est la plus grande de toutes vos fautes...

—Eh bien! mon père, vous saurez tout. J'aime un homme que je ne dois pas aimer... car je suis mariée, et cet homme n'est pas mon mari!...

Un silence suivit cette dernière parole. Il semblait que la malheureuse femme qui s'accusait ne pouvait articuler. Giulio était ému... il souffrait... Enfin la pénitente reprit d'une voix plus basse:

—Mon père, non-seulement cet homme n'est pas mon mari... mais il n'est pas libre... il est lié aussi; mais il chérit ses liens... et moi, je déteste les miens.

Elle pleura amèrement.

—Et cet homme est-il jeune? demanda Giulio.

—Jeune! oh oui! et si beau! Mais ce n'est pas cette beauté qui m'a séduite... c'est ma destinée qui m'a jetée à cet amour comme une proie à dévorer.

À ce mot de destinée, Giulio frémit.

—Oui, dit la femme avec égarement, il fallait une destinée influencée par Satan pour que j'aimasse ainsi un homme séparé de moi par des barrières d'airain.

—Quel est donc cet homme? demanda Giulio.

—Cet homme, mon père!... Eh bien! maudissez-moi au nom de Dieu... dites qu'il n'y a pas de pardon pour mon crime. Celui que j'aime est un religieux.

—Malheureuse!...

Mais la femme ne l'entendait plus; accablée sous le poids de sa faute et de la honte de la révélation, elle se laissa tomber presque sans connaissance sur les marches du confessionnal... Frappé d'horreur et de crainte, Giulio jette les yeux sur la grille, et voit une créature d'une céleste beauté, pâle et mourante, les yeux fermés, et paraissant près d'expirer.

—Ma fille, prononça-t-il doucement, ma fille, dites-vous, je le répète, que la miséricorde de Dieu est infinie; revenez à vous...

Sa voix s'étant élevée à ces derniers mots, la jeune femme tressaillit...

—Quelle est cette voix! s'écria-t-elle... Puis, comme si elle eût eu honte d'elle-même, elle ramena son voile sur son visage baigné de larmes, et se remit à genoux pour continuer sa confession.

—Mon père, dit-elle avec un accent déchirant, cet amour est ma vie, et il causera ma mort. Je sais que je suis coupable, et jamais celui qui est la cause de cette ruine de moi-même ne le saura de moi. Je mourrai donc, car je ne puis vivre sans lui; mais dites-moi que Dieu me pardonnera. Oh! si je pouvais l'entendre lui-même m'annoncer la divine parole!... s'il m'était permis de revenir l'entendre lorsqu'il parle comme un messager du Ciel, dans cette chaire de vérité où je le vis pour la première fois!—Dites, mon père... le croyez-vous possible?

Giulio ne répond pas... il pleure lui-même et prie avec ferveur. Il vient d'entrevoir une horrible lumière; il craint qu'elle ne le guide à un affreux mystère... il ne peut, il ne veut pas parler.

—Priez et repentez-vous, malheureuse femme, dit-il enfin, et redoutez le SACRILÉGE.

—Mon Dieu, dit la pécheresse d'une voix étouffée... mon Dieu, quelle est cette voix!... c'est celle qui m'a perdue!... Mon Dieu! mon Sauveur! ayez pitié de moi!

Giulio se recueille; il reçoit encore quelques aveux, et prononce d'une voix entrecoupée l'absolution conditionnelle sur la tête de celle qui pleure avec tant d'amertume... Pour lui, il ne peut faire un mouvement, toute son âme est dans ses yeux... ils suivent cette femme lorsqu'elle sort du confessionnal pour aller se mettre à genoux sur un carreau de velours qu'un valet de chambre vêtu de noir a placé pour elle à quelque distance du confessionnal. Cette femme est belle, d'une exquise beauté; en s'inclinant, son voile tombe, soit par le mouvement, soit par une cause moins naturelle, et laisse voir une profusion de cheveux dorés entourant un visage aux traits doux et purs d'une madone. Ses mains, encore dégantées, sont d'une beauté égale à toute la personne de cette femme, dont les vêtements et l'entourage annoncent une noble et puissante dame de Messine.

Giulio, les yeux attachés sur cette vision évoquée pour lui par l'enfer, n'en peut détourner sa vue. Le souvenir de la sibylle pâlit devant ce visage d'ange, cette taille de vierge, si pure dans tous ses contours; Giulio, jusqu'à cette heure, a vu bien des femmes jeunes et belles, aucune n'a touché une des cordes de son cœur... Le regard de celle-ci ne s'est pas levé sur le sien, et son cœur bat en pensant à ce qui vient de se passer. Ah! c'est que la magie de l'amour vrai a une puissance inconnue à tout ce qui touche vulgairement le cœur. Celui de Giulio a sommeillé jusqu'à présent; c'est en voyant Thérésa qu'il vient de s'éveiller.

Cette femme passionnée, qui aime un religieux, cette femme, belle comme la plus belle des vierges du ciel, cette femme est donc l'ange de perdition qui doit accomplir l'œuvre de la destinée. Déjà Giulio voit la première partie de la prédiction de la sibylle: AMOUR SANS BORNES!... et le sacrilége!... Oui, le sacrilége est accompli, le religieux est aussi coupable que cette femme!.. car lui aussi l'aime de toutes les forces de son âme...

C'est en proie à des combats, des tourments, des souffrances amères, premiers fruits de l'abandon de la vertu, que Giulio voit s'écouler et les jours et les mois; il fuit l'église, il fuit cette chaire de vérité où le religieux, dans toute la dignité de la mission apostolique, enseignait aux hommes la divine loi des chrétiens. Il lutte avec lui-même; il fuit aussi cette femme qu'il a revue d'abord, et qui l'a enivré du poison de son regard d'amour... Maintenant, elle aussi le cherche et ne le trouve plus... emportée par sa passion, elle sent quelle ne peut vivre sans celui à qui sa vie appartient...

—Giulio! dit l'infortunée lorsque, prosternée devant l'autel de sainte Rosalie, elle paraît prier, et ne pense qu'à celui qu'elle aime, ne voit que lui, n'implore que lui... Mais Giulio est retiré dans le lieu le plus solitaire du monastère; couvert d'un cilice, offrant à Dieu cet amour qui le brûle et le dévore, il pleure et prie. Ignorant le sujet de cette austère pénitence, les moines admirent sa ferveur; le père prieur le donne pour exemple à ses frères.

—Mon fils, lui dit-il un soir, où, prosterné sur les marches de pierre du maître-autel, Giulio paraissait transporté dans un autre monde dans l'extase de la prière, mon fils, levez-vous et écoutez-moi.

Giulio finit sa prière, et, se relevant de la pierre où depuis plusieurs heures il priait, il attend les ordres de son supérieur.

—Le marquis de Campo-Santo vous requiert pour une œuvre sainte, mon fils. Madame la marquise est à l'agonie; il veut qu'elle soit exhortée par le frère le plus pieux de notre communauté... N'ayez pas d'orgueil de ce que je vais vous dire, mon fils... mais je vous ai choisi... Allez... allez porter à madame la marquise des paroles de paix et de consolation comme vous savez les dire.. Le marquis de Campo-Santo est un vieillard estimable et vénéré dans Messine... Allez, mon frère, et que la bénédiction de saint Dominique soit avec vous!...

Giulio s'agenouille pour recevoir la bénédiction du prieur... En se relevant, il voit près de lui un vieillard dont la haute taille voûtée, les cheveux blancs, accusent le grand âge. Sur sa pâle et noble figure était l'expression d'une peine profonde, mais que la résignation à la volonté de Dieu tempérait...

—Le frère Giacomo[105] est prêt à suivre Votre Excellence, dit le père prieur.

—Mon carrosse est à la porte du monastère, répond le marquis.

Et tous deux sont bientôt loin du couvent.—La route fut silencieuse: le marquis, oppressé par une violente douleur, demeurait avec ses pensées; Giulio, préoccupé de la scène de mort qu'il allait avoir sous les yeux, priait à l'avance pour la compagne de ce vieillard, qui laissait seul dans la vie celui avec qui elle l'avait parcourue... et c'était le vieillard qu'il plaignait.

La marquise avait été transportée dans une villa près de Messine pour que la pureté de l'air fût encore plus parfaite... Cette villa était sur le bord de la mer dans une ravissante position, qui recevait un charme de plus de cette nature magique dont la Sicile est dotée... En approchant de l'élégante habitation dont les colonnes de marbre blanc se voyaient au travers des orangers et des arbres fleuris, qui, par leurs émanations, embaumaient l'air à cette heure de la journée, le moine sentit au cœur une douleur vive et profonde; il lui parut que la nature insultait sans pitié à la mort de cette femme, qui expirait peut-être en ce même moment au milieu des joies de la création et de toutes ses pompes... Le soleil se couchait en cet instant, et la bande de feu dont il bordait l'horizon entourait cette mer de Sicile d'un cercle d'or étincelant de rubis... Le ciel était pur, l'air était doux et tranquille; la mer, unie comme un miroir, servait de champ aux courses nocturnes de tous les jeunes garçons et les jeunes filles des hameaux de la côte; des barques remplies de jeunes gens s'éloignaient du rivage aux dernières lueurs du crépuscule: on entendait leurs chansons, leurs joyeux éclats de rire... On était alors au moment de la vendange, et la joie des bacchanales étouffait la voix mourante de la femme qui avait été une mère pour toute cette foule qui n'écoute même pas le son de la cloche qui appelle les serviteurs du château aux prières des agonisants!... La route avait été silencieuse... En arrivant devant la porte de la maison, le marquis retrouva sa jeunesse pour s'élancer au-devant d'un jeune homme pâle et défait qui vint au-devant de lui.

—Ah! s'écria le marquis en voyant la physionomie du jeune homme, est-il donc trop tard? votre mère!...

—Calmez-vous, mon père! ma mère vit encore. Hélas! elle semble attendre votre retour pour rendre à Dieu sa belle âme!... Elle demande constamment si vous avez ramené avec vous le révérend père Ambroise.

—Le père prieur n'a pas pu venir, mon ami, répondit le marquis tout en allant vers l'appartement de la malade; mais il m'a donné le religieux le plus renommé de son couvent pour le suppléer...

Le jeune homme gémit profondément et pleura, et les précéda pour les annoncer. Le marquis fut contraint de s'arrêter.

—Ah, mon révérend père! voilà comme elle est aimée!... Ce jeune homme n'est pas son fils!.... il serait son frère, car elle est jeune et belle...; et c'est une tête de vingt ans que la mort va frapper!...

Giulio s'approcha de lui pour lui donner un peu de force et de résignation, mais il ne trouva rien à lui dire: lui-même était frappé par une puissance inconnue.

—Laissez-moi seule avec le révérend père, dit la marquise lorsqu'elle sut qu'il était arrivé.

La voix de cette femme fit tressaillir Giulio. Tout le monde se retira.

—Mon père, dit la mourante, d'une voix que la faiblesse et l'émotion rendaient à peine distincte, je vous ai fait appeler pour vous demander votre pardon et vous supplier de me le faire accorder par un homme que j'ai peut-être bien offensé... en attaquant sa vertu!... Mais je vais mourir, et ma mort m'acquittera envers lui, n'est-ce pas, mon père?...

Giulio tombe à genoux devant ce lit qui contient sa seule affection maintenant sur la terre... Sa seule religion, son seul Dieu, son seul avenir..., cette femme qui vient de parler..., c'est Thérésa... C'est la femme du confessionnal..., c'est la femme qui aime le religieux d'une passion insensée..., c'est celle que lui aussi adore D'UN AMOUR SANS BORNES!... Il a déjà accompli les deux premiers arrêts de la destinée prononcés par la sibylle...; il ne lui reste plus qu'à être meurtrier!...

Après la soirée où se fit cette confession terrible dans l'église du monastère de Messine, Giulio avait revu Thérésa plusieurs fois. Fidèle à sa religion, il avait repoussé l'enchanteresse; mais il avait bu le philtre entier par les regards, par les paroles, par tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait exprimer par cette créature toute de flamme et d'amour, qui adorait et ne voulait qu'être aimée...

Enfin, le moine trembla pour elle et pour lui à la voix de Dieu qui, un jour, parla plus haut que celle de la passion effrénée. Il s'éloigna; Thérésa ne le revit plus. Elle retourna vainement à l'église; la chaire n'était plus occupée, le confessionnal était vide..., car, pour ELLE, c'était Giulio qui était un être humain, le reste était néant. Elle pleura...; elle souffrit, car elle aimait, l'infortunée! de cet amour qui donne le ciel lorsqu'il est heureux, mais qui tue lorsqu'il est méconnu!... Sa santé s'altéra, et bientôt sa jeune vie fut atteinte et marquée. Alors elle voulut que son dernier adieu parvînt à Giulio par une bouche sévère, peut-être, mais sûre, et elle fit demander le père Ambroise... Sa destinée, toujours inflexible, lui envoya Giulio.

En entendant, en reconnaissant cette voix aimée dont le pouvoir sur lui est bien autrement puissant que celui de Dieu, le moine s'écrie et ne peut plus longtemps se cacher à Thérésa.

—C'est moi, lui dit-il, moi qui veux mourir avec toi... moi qui t'aime plus que tu ne m'aimes peut-être!... moi qui me perds!... moi que tu rends sacrilége... Vis, Thérésa!... car, je te le répète... je t'aime.

Et ses larmes tombent sur le front de la mourante, sur son sein, sur ses mains déjà froides... elles lui redonnent la vie... elles lui montrent l'amour de Giulio.—Elle ne mourait que de sa douleur... maintenant elle vivra... elle vivra pour l'amour, puisqu'elle est aimée.

Giulio et Thérésa échangent à peine quelques mots... ils étaient inutiles dans leur situation... La jeune femme ne pouvait parler, mais elle voyait Giulio, elle pressait sa main, interrogeait son œil; et lui, la serrant dans ses bras, il rappelait au foyer de la vie tout ce qui la fait doublement sentir quand on aime comme il était aimé.

Cependant il fallait feindre... toute une famille attentive était là pour observer et peut-être punir si la moindre lumière frappait des yeux trop confiants... mais rien ne parut faire impression sur le vieillard trompé... La guérison presque miraculeuse de la marquise fut attribuée à la vertu des prières du frère Giacomo, et sa renommée grandit encore.

Thérésa fut bientôt en entière convalescence, et quelques semaines s'étaient à peine écoulées que l'église des Dominicains la revoyait encore devant son autel, priant un Dieu qu'elle offensait et qui ne devait pas lui pardonner.

Giulio l'aimait avec une égale passion; cependant il éprouvait des remords et Thérésa n'en avait pas. Bientôt la vie du religieux devint malheureuse. Il aimait toujours; mais l'excès même de cet amour lui causait une terreur qui le rendait insensé... Il passait souvent des nuits entières en prières, il s'infligeait les plus dures pénitences, et toujours les mêmes terreurs venaient l'assaillir et troublaient son âme jusque dans les moments où le charme de l'amour de Thérésa lui faisait d'abord tout oublier.

Elle s'aperçut enfin qu'un secret, un grand mystère était dans l'âme de celui qu'elle aimait. Elle résolut de tout connaître, de partager son sort, quel qu'il fût, et de lui faire voir qu'une femme, dans son amour, n'est jamais dévouée à moitié.

Elle lui demanda de lui confier la cause de ses souffrances, de ses inquiétudes... Giulio résista d'abord... puis il lui avoua ce qui s'était passé dans la terrible soirée du palais Gandolfo, et la prédiction de la sibylle.

Thérésa lui sourit doucement:

—Tu es insensé, mon ami, lui dit-elle... Eh quoi! c'est ce mot qui devrait effacer l'impression causée par les deux autres qui éveille ta terreur!... Eh quoi! n'y a-t-il pas dans ces paroles de quoi faire pâlir tout danger... toute inquiétude: Amour sans bornes! Oh! Giulio, si tu m'aimais comme je t'aime!... nous serions heureux!

Et pourtant il l'aimait ardemment!... Quelquefois, entraîné par sa passion, Giulio fixait sur Thérésa un regard qu'il n'osait pas rencontrer... Elle frémissait, son cœur battait, et le tumulte de la passion était longtemps à s'apaiser dans cette âme ardente, qui ne vivait que pour l'amour et par l'amour. Et pourtant cet amour était pur comme celui de deux anges!

Un jour, le prieur envoya Giulio à Naples dans une maison de leur ordre pour une mission très-grave. Giulio partit sans avoir pu voir Thérésa, et lui écrivit seulement en promettant son retour pour la semaine suivante; mais un mois s'écoula dans cette absence... En arrivant à Messine, le premier soin de Giulio fut de courir au palais de la marquise... Il la trouva seule, sur une terrasse, au bord de la mer... regardant les flots... pensant à lui... et pleurant... En le voyant, elle oublie la retenue d'une femme, les vœux de celui qu'elle aimait; elle se jette dans ses bras, le serre sur ce cœur dont il était la vie, et pour la première fois comprend que son bonheur, jusque-là si parfait en voyant chaque jour son ami, pouvait encore être doublé par lui.

Giulio partage et devine son émotion... Bientôt la sienne est trop vive. Il serre Thérésa avec violence contre sa poitrine; puis, la repoussant avec une égale rudesse, il s'éloigne du palais de Campo-Santo, la raison égarée et murmurant avec terreur le mot: Sacrilége!

Il passa la nuit en prières... Le matin le trouva priant encore... Il écrivit alors à Thérésa:

«Séparons-nous, Thérésa... je ne puis supporter, et pour toi, et pour moi, cette odieuse pensée d'une éternelle perdition!... Éternité!... sais-tu ce que c'est que ce mot? Éternité!... et quand la colère de Dieu l'a prononcée comme anathème, cette parole terrible, comment avoir son pardon?... Et c'est à de telles peines que je te condamnerais, Thérésa!... Jamais!... Je saurai souffrir!... Séparons-nous!...»

Thérésa était passionnée comme une Italienne, mais en même temps elle était femme... Elle adorait Giulio... mais le sombre mystère de la vie de cet homme l'effrayait en même temps qu'elle l'adorait. Cette prédiction était pour elle comme une énigme; ce qu'elle y voyait, c'est que cette prédiction attaquait la vie du malheureux par la puissance de la terreur... Alors encore une fois elle se sacrifia; elle insista pour revoir Giulio!... Hélas! il avait raison! elle crut le consoler en lui disant de douces paroles... et tous deux se perdirent!...

À dater de ce moment, l'existence de Giulio devint si malheureuse que Thérésa dut pleurer en larmes amères la funeste pensée d'avoir voulu le revoir!... Avant ce moment, Giulio n'avait pas de remords... Maintenant il n'osait plus prier... Où donc était son refuge? Enfin il ne put supporter un tel état... Il cessa de voir Thérésa, et bientôt ne lui écrivit plus.

Ce fut encore une nouvelle douleur pour la malheureuse femme!... Mais lorsqu'elle avait souffert jadis, elle était innocente... C'était un ange de pureté, une sainte colombe immolée sur l'autel du devoir!... Et maintenant, qu'était-elle devenue?... Cette pensée la rendait insensée; alors elle songeait à la mort... Hélas! la mort aussi était un crime.

Mais bientôt un devoir lui fut imposé. Ce devoir, elle le comprit... il lui redonna de l'espérance... Il existait d'ailleurs maintenant un motif pour qu'elle aimât la vie... Elle devait seulement quitter l'Italie... aller en Espagne; en Amérique... Elle voulait revoir Giulio une fois pour lui communiquer son plan... Il fallait qu'il l'accompagnât... puis, s'il en avait la force, il la quitterait... Mais Giulio se refusait à toutes les tentatives faites pour le voir... Enfin Thérésa n'hésite plus, elle a organisé leur fuite à elle seule... Et quand tout est prêt, elle se rend un soir, au moment de la bénédiction, à l'église du monastère de Giulio... Enveloppée dans un long voile noir, Thérésa, cachée derrière un des piliers massifs de la nef, attend, dans une angoisse inexprimable, le moment où Giulio restera seul pour sa méditation... Il passait devant Thérésa, enfoncé dans sa rêverie, les bras croisés sur sa poitrine, et ne voyant aucun des objets qui l'entouraient: tout à coup Thérésa s'offre à lui... elle l'arrête et lui parle avec cette énergie que prêtera toujours le cœur lorsqu'il est profondément ému... Elle lui révèle un secret aussi, elle... car elle en a un comme lui, la malheureuse!... Giulio recule devant le précipice ouvert devant lui... Tout est prêt, lui dit-elle.—Jamais!—Eh bien! alors, un dernier adieu, ce soir, à minuit... Tu as une clef du jardin du couvent qui ouvre une porte du côté de la mer... donne-la moi, et ce soir je viendrai te dire adieu pour toujours.

Giulio égaré, interdit, entend marcher; il laisse tomber la clef dans la main de Thérésa et s'enfuit rapidement. Thérésa, sûre de le revoir, s'éloigne avec joie.

À minuit, malgré la terreur qui la domine, Thérésa se rend au couvent; elle traverse une grève solitaire, ouvre la porte et se trouve dans le jardin du monastère... L'insensée! sa vie, celle de son amant, tout est joué sur un coup du hasard!...

Thérésa ne voit rien; la nuit est sombre; pas de lune, pas une étoile ne luit au ciel; elle entend marcher enfin... c'est Giulio! Mais il n'est plus incertain, il a pris des forces, il les a prises dans une pensée infernale.

—Que me veux-tu? demande-t-il à Thérésa, d'un ton brusque et sévère. Je ne puis, je ne veux pas partir; laisse-moi, et retire-toi en paix; prie pour toi et pour moi... je prierai aussi pour tous deux... pour nous faire pardonner par Dieu notre faute. Adieu, Thérésa, adieu pour la dernière fois.

Mais Thérésa est bien forte... elle prie au nom d'un autre! Elle se jette à genoux; elle supplie, pleure, baigne de larmes brûlantes les mains de Giulio... Il se laisse attendrir; lui aussi pleure sur le front de Thérésa... Elle l'entraîne vers la porte du jardin; la barque est prête... Un moment, et Thérésa triomphe!...

—Non! dit Giulio hors de lui, je ne puis!... pitié!..... Mais Thérésa insiste avec plus d'ardeur; la porte est ouverte... déjà ils en ont presque franchi le seuil, lorsque la cloche de la chapelle sonne les premières matines; Giulio l'arrête et frémit. Thérésa l'enlace de ses bras.—Laisse-moi, s'écrie le moine tout à fait égaré... Et saisissant un poignard qu'il portait toujours, il le plonge dans son sein...

Elle tomba sous ce seul coup... Giulio ne fit pas un mouvement... Le jour commençait à poindre; le moine regarda longtemps le corps sanglant de la malheureuse femme; puis, tout à coup, il souleva le cadavre, et, courant vers le rivage, il le jeta à la mer; retournant ensuite avec la même rapidité vers l'église où déjà il y avait du monde, il y entra avec sa robe teinte de sang et son poignard passé dans la ceinture de sa robe. On le saisit, on le questionna; il répondit avec vérité, quoiqu'il fût positivement fou en ce moment... Les moines l'entraînèrent dans l'intérieur du monastère... On ne le revit jamais.

—Eh bien! sire, dit la reine Hortense à l'empereur de Russie, comment trouvez-vous que Napoléon conduisait un drame?

L'empereur Alexandre avait été profondément intéressé, ainsi que chacune de nous, quoique nous connussions déjà le conte. L'empereur en demanda une copie qu'il emporta à Pétersbourg. Il n'avait pas de titre, et nous fûmes toutes d'accord de le nommer «la Destinée