II

Le lendemain de la visite de John Strobbins au digne M. Howard, tous les journaux de San-Francisco publièrent en gros caractères la note suivante :
« Quel est le critérium de l’honorabilité d’une entreprise et de sa fidélité à tenir ses engagements ? Sans hésiter, nous pouvons dire : c’est l’estime des voleurs.
« L’estime des voleurs ? La San-Francisco Life Insurance Company a mieux que cela.
« Par un choix flatteur entre tous, le célèbre détective-cambrioleur John Strobbins s’est adressé à elle pour faire mentir le proverbe qui dit que « Bien mal acquis ne profite jamais ».
« John Strobbins – et on ne peut que l’en féliciter – a voulu que ses compagnons, s’il venait à mourir, récupérassent en partie la perte que leur causerait sa disparition. Il s’est assuré sur la vie pour la coquette somme de trois millions de dollars à la San-Francisco Life Insurance Cy.
« Le plus faible commentaire affaiblirait la portée d’un pareil acte : la confiance de John Strobbins, homme méfiant par nécessité, témoigne de la réputation d’intégrité qu’a su se faire la San-Francisco Life Insurance Cy depuis sa fondation, qui remonte à 1869.
« Nous tenons à la disposition des incrédules la copie authentifiée par la municipalité de la police souscrite par John Strobbins.
« Pour-tous renseignements, s’adresser à M. Stanley Howard, directeur. »
… Ce jour-là, comme tous les autres, M. Stanley Howard arriva à neuf heures à son bureau. C’était un homme de principes. Il s’assit dans son fauteuil, et, suivant sa coutume, attira à lui les journaux épars devant lui pour les lire.
Ayant signé la veille le contrat d’assurance de John Strobbins, il avait, dans la soirée, envoyé aux journaux la note citée plus haut, avec ordre de la faire passer en première page et ne doutait pas qu’une annonce aussi sensationnelle ne décuplât le chiffre d’affaires de la San-Francisco Life Cy.
Aussi, ce fut avec un sourire satisfait qu’il ouvrit la première feuille qui lui tomba sous la main. C’était le Pacific Times.
… Il est certain que M. Stanley Howard s’attendait à voir le nom de John Strobbins imprimé en lettres grasses sur la première page de ce journal ; mais il est encore plus certain que le Directeur de la San-Francisco Life n’espérait pas que ce soit en si gros caractères. Car le nom de John Strobbins flamboyait sur la manchette du Pacific Times en lettres hautes de trois centimètres !
À la vérité, les mots dont était entouré le nom de John Strobbins détruisaient entièrement toute l’influence que cette publicité inattendue aurait pu avoir sur les clients éventuels de la San-Francisco Life Cy !
« L’attorney général Harry Boulder assassiné par John Strobbins. Le magistrat a été retrouvé ce matin, poignardé dans son appartement de la Florida Avenue. Notre enquête. »
Pendant quelques instants, Stanley Howard se demanda s’il ne rêvait pas… John Strobbins, assassin ! Lui qui ne tuait, ne blessait même jamais personne ! Et cela, le lendemain du jour où il s’était assuré sur la vie ! Non, ce n’était pas possible. Assassin, John Strobbins ? mais dans ce cas, il était passible de la chaise électrique, et alors ?… Alors la San-Francisco Life Insurance Company devrait payer 3.000.000 de dollars, puisqu’au su de toute l’Amérique, maintenant, le célèbre détective-cambrioleur était assuré pour cette somme.
Ah ! il avait eu une bonne inspiration, Stanley Howard, de traiter avec John Strobbins. Il aurait pourtant dû s’en douter !
Malgré ces réflexions pessimistes, le directeur de la San-Francisco Life conservait encore quelque espoir. Somme toute, on l’avait vu bien d’autres fois, la police pouvait se tromper. Il convenait de s’enquérir avant de désespérer.
Stanley Howard essuya de son mouchoir la sueur humectant ses tempes, aspira une large goulée d’air, et, s’étant bien carré dans son fauteuil d’acajou, lut attentivement le récit du crime de la Florida Avenue :
« Cette nuit, quelques minutes avant deux heures du matin, le détective Anthony Preston, qui, son service fini, regagnait son logis, était arrivé devant le numéro 261 de la Florida Avenue, lorsqu’il vit la porte de cette maison, qu’il connaissait pour être la demeure de l’attorney général Harry Boulder, s’ouvrir brusquement.

« Deux hommes, qui en soutenaient un troisième, sortirent, et, sans même refermer la porte, coururent vers la 33e rue, qui débouche 40 mètres plus loin, dans la Florida Avenue, et disparurent bientôt après avoir tourné l’angle.
« L’homme qu’ils entraînaient devait être blessé, car il paraissait se tenir avec peine sur ses jambes.
« Pris d’un pressentiment, et, de plus, intrigué par ce qu’il venait de voir, Anthony Preston s’élança à la poursuite des trois hommes.
« Arrivé au coin de la trente-troisième rue, il aperçut une puissante automobile, dans laquelle les deux inconnus poussaient leur camarade.
« Anthony Preston, d’ailleurs, n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à l’auto. Il en était encore à plus de vingt mètres lorsque les deux hommes et leur camarade y étaient montés, elle démarra avec une vitesse foudroyante dans la direction du port.
« Anthony Preston remarqua que ses lanternes en cuivre et de dimensions énormes n’étaient pas allumées, et que son moteur, sans doute très puissant, était silencieux à un tel point que le détective était arrivé à vingt mètres de la voiture sans en entendre le ronflement caractéristique.
« Le détective, comprenant l’impossibilité où il se trouvait de rejoindre l’automobile, siffla pour avertir les policemen environnants. Malheureusement, et sans doute parce que c’était l’heure de la relève, personne ne répondit à son appel.
« Se voyant seul, Anthony Preston résolut d’examiner la maison d’où étaient sortis les trois inconnus. Il rebroussa chemin et atteignit rapidement le 261 de la Florida Avenue. La porte en était toujours ouverte.
« Sans hésiter, le détective franchit le seuil. Dans le vestibule, une lampe électrique, fixée au plafond, éclairait la pièce où rien ne paraissait avoir été dérangé.
« Anthony Preston alla fermer la porte de la rue. Il saisit son revolver, par mesure de précaution, et entra dans la première pièce dont la porte s’offrit à lui. Elle était obscure et silencieuse. Grâce à la clarté de la lune filtrant à travers les lames des volets clos, le détective reconnut qu’il était dans un salon. Il éleva la voix pour appeler :
« — Holà ! quelqu’un ! »
« Il attendit quelques instants sans recevoir de réponse. De plus en plus intrigué, il répéta son appel, toujours sans succès.
« Il regagna le vestibule, et, au hasard, monta au premier étage. Il vit plusieurs portes, toutes fermées. Il frotta une allumette-bougie à la lueur de laquelle il aperçut le commutateur d’une lampe électrique qu’il tourna. Au plafond, une lampe s’alluma.
« Sur une des portes, peinte en blanc, le détective reconnut distinctement l’empreinte d’une main humaine imprimée en rouge.
« Nul doute. Un crime avait été commis.
« Anthony Preston, son revolver au poing, ouvrit délibérément la porte et entra. La lampe électrique du palier éclairait assez la pièce pour qu’aucun détail n’échappât au détective.
« Il était dans une chambre à coucher, garnie de somptueux meubles de palissandre – dans la propre chambre à coucher de l’honorable Harry Boulder, attorney général de l’État de Californie.
« Sur l’épais tapis, deux chaises gisaient renversées. Un des rideaux de velours de Gênes garnissant la large fenêtre avait été arraché de son support. Déchiré en deux, il était tombé, entraînant l’embrasse de cuivre doré. Sur le tapis, des taches de boue et de pas indiquaient une lutte féroce.
« Anthony Preston, ayant découvert le commutateur de la lampe électrique posée sur la table de nuit, le tourna. Une vive lueur illumina la pièce.
« Le détective en profita pour continuer son inspection. Soudain, il retint une exclamation d’horreur : dans un angle de la pièce, un grand paravent fait de feuilles de palissandre incrusté était posé.

« Anthony Preston, ayant replié ce paravent, découvrit derrière un homme, un vieillard – l’attorney Harry Boulder, pour tout dire, assis sur une chaise et penché, immobile, sur un petit secrétaire.
« Harry Boulder était immobile, parce qu’il était mort. Une robe de chambre de laine brune l’abritait, et, un peu plus bas que sa nuque, le manche d’ivoire d’un poignard, enfoncé jusqu’à la garde, luisait sous la clarté du lampadaire électrique. Le magistrat avait dû être frappé sans qu’il s’en aperçut, car ses traits étaient restés calmes.
« Il semblait dormir.
« De la plaie, peu de sang avait coulé ; la robe de chambre l’avait bu car pas une goutte ne tachait le tapis. Devant le magistrat, quelques papiers, ceux qu’il examinait sans doute lorsqu’il avait été frappé, avaient été laissés par les assassins !
« Sans doute, ceux-ci, leur forfait accompli, s’étaient disputés, d’où les traces de lutte relevées dans la chambre à coucher ! Anthony Preston, redevenu calme, continua ses investigations. Il ne découvrit plus rien. Les meubles étaient intacts. Aucun d’eux n’avait été touché. Le détective fouilla rapidement la maison : elle était vide.
« Personne.
« Les assassins savaient sans doute que le vieillard était seul.
« Anthony Preston allait s’en aller, lorsqu’il aperçut dans la chambre à coucher une moitié de bouton de manchettes en or portant ces initiales entrelacées J. S. Il la ramassa.
« Sans s’attarder plus longtemps, le détective sortit de la maison du crime, ferma soigneusement la porte derrière lui et courut à l’hôtel de la police, où, quelques minutes plus tard, M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco le rejoignait.
« Anthony Preston lui fit aussitôt le récit de sa découverte et lui remit le bouton de manchette trouvé dans la maison de la Florida Avenue.
« — J. S. ! s’écria M. James Mollescott ; c’est John Strobbins ! Il n’y a que lui pour perpétrer un crime aussi audacieux ! D’ailleurs, je possède l’empreinte de ses doigts ! Nous serons vite fixés !
« Sans tarder, M. James Mollescott, accompagné d’Anthony Preston et de quatre autres détectives, se rendit au domicile de l’infortuné attorney général…
« Vu l’heure avancée et la nécessité de procéder au tirage de notre journal, nous n’avons pu continuer notre enquête. Cependant, nous croyons savoir que les empreintes vues par le détective Preston sont bien celles de John Strobbins. »
Ainsi se terminait l’article du Pacific Times.
D’un geste rageur, M. Stanley Howard froissa le journal et se leva. Les employés de la San-Francisco Life Insurance le virent, hagard et congestionné, sortir comme fou.
Il courait chercher des détails.