III
Depuis plusieurs années qu’il poursuivait vainement John Strobbins, James Mollescott n’avait encore éprouvé de joie comparable à celle que venait de lui occasionner le récit du détective Anthony Preston.
L’honorable chef de la Sûreté de San-Francisco pensait bien, cette fois-ci, prouver la culpabilité de John Strobbins, l’appréhender et assister à son électrocution.
Déjà une fois, Mollescott avait crû prouver la culpabilité de John Strobbins dans un assassinat mais, devant la découverte du vrai coupable, l’innocence du détective-cambrioleur avait dû être reconnue.
Depuis… Depuis, John Strobbins s’était joué de Mollescott, qui, par une sorte d’habitude, pensait aussitôt à lui chaque fois que se commettait un crime de quelque envergure.
C’est pourquoi, à la vue du bouton de manchette, marqué J. S., Mollescott s’était aussitôt écrié :
— J. S. ! c’est John Strobbins !
… Arrivé à la maison de l’attorney général, James Mollescott commença son enquête.
Aux côtés d’Anthony Preston, il gagna la chambre du crime, tandis que les quatre autres détectives qui l’accompagnaient fouillaient les moindres recoins de l’élégant cottage.
Ses recherches, du moins celles effectuées dans la maison, ne donnèrent d’abord aucun résultat. Elles démontraient simplement 1° que l’attentat avait été prémédité ; 2° que les assassins connaissaient la maison.
Ils savaient certainement que, depuis trois jours, M. Harry Boulder avait donné congé à son domestique : l’attorney général avait, en effet, annoncé à tous ses amis qu’il partait en villégiature à Pasadena – c’est pourquoi, nul ne s’était inquiété de sa disparition. On le croyait parti ! Et, sans la rencontre fortuite du détective Anthony Preston, le crime n’eut été découvert que bien plus tard !
Une chose également était évidente : les assassins s’étaient colletés après le crime.
Cette dernière hypothèse était la plus hasardeuse, mais James Mollescott l’admettait, en attendant mieux.
Ses investigations terminées, le chef de la Sûreté de San-Francisco fit prévenir par téléphone le service anthropométrique pour que celui-ci eût à prendre livraison de la porte où un des assassins avait laissé sa sanglante empreinte. James Mollescott, n’ayant plus rien à faire dans la maison de l’honorable Harry Boulder, se retira avec ses hommes et regagna l’hôtel de la Police, tandis que ses détectives, habilement « camouflés » commençaient leurs recherches.
À onze heures, James Mollescott reçut les conclusions du médecin légiste qui avait été chargé d’examiner le cadavre de l’infortuné attorney.
Ces conclusions étaient effarantes : elles affirmaient que le meurtre avait été commis depuis plus de quarante-huit heures…
Mais alors ?… étaient-ce bien les assassins qu’Anthony Preston avait vus ?… James Mollescott, n’y comprenait plus rien : il tenta de s’expliquer ce mystère en se disant que les criminels, ayant sans doute oublié quelque chose : les boutons de John Strobbins, peut-être – étaient venus le chercher.
Midi sonna que le chef de la Sûreté réfléchissait toujours. James Mollescott se disposait à aller déjeuner lorsqu’un planton pénétra dans son cabinet et lui remit une enveloppe cachetée.

Elle émanait du service anthropométrique.
James Mollescott la reconnut aussitôt : Ses yeux luirent.
Il saisit un coupe-papier et, fébrilement, ouvrit l’enveloppe. Il lut :
Monsieur James Mollescott,
« L’empreinte laissée sur la porte de l’honorable Harry Boulder est sans le moindre doute possible, celle de John Strobbins. Sa netteté, son étendue, m’ont permis de la comparer avec celles que nous possédons déjà de ce délinquant et avec lesquelles elle est absolument identique.
Le chef du service anthropométrique,
SCHMITZ.
— By god ! J’en étais sûr ! Le bandit ! cette fois-ci, il ne pourra pas nier ! Je l’aurai ! À nous deux, John Strobbins ! s’écria le chef de la Sûreté de San-Francisco en se levant, joyeux. Il regarda le planton immobile devant lui et dit :
— C’est bien ! Vous pouvez disposer !

L’homme se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Il fut presque renversé par un homme qui, la face rouge et suante, se précipita dans le cabinet du chef de la Sûreté.
— Quoi ? que voulez-vous ? s’écria Mollescott ; croyant avoir affaire à quelque fou. Il saisit le revolver posé sur son bureau et le braqua dans la direction de l’inconnu. Celui-ci s’arrêta net :
— Ho ! ne tirez pas ! Je suis un citoyen honorable !… Stanley Howard, directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy !
« Depuis ce matin, je vous cours après ! Partout, on me dit que vous venez de partir ! J’ai été à Florida Street : vos détectives ne m’ont pas laissé entrer ! L’un d’eux m’a menacé de m’arrêter si j’insistai… Enfin, je suis venu ici… J’ai profité de ce que les hommes allaient dîner pour passer… J’ai vu votre porte s’ouvrir, et, alors, je suis entré…
— Et que me voulez-vous ? fit froidement Mollescott qui avait écouté parler Stanley Howard sans l’interrompre.
— Heu !… Vous savez que ma compagnie a assuré avant-hier John Strobbins sur la vie pour la somme de trois millions de dollars, et je voudrais savoir…
— Je sais, je l’ai vu sur les journaux de ce matin ! Quelle réclame !
« Eh bien, je vais vous dire ce que vous désirez savoir, répondit James Mollescott avec une joie féroce.
« John Strobbins, coupable d’assassinat – c’est d’ores et déjà prouvé – sur la personne de l’honorable Harry Boulder, va être capturé incessamment. Il sera jugé à mort et exécuté !
« Et votre compagnie devra payer trois millions de dollars ! Cela vous apprendra à traiter avec des assassins !
« Maintenant, gentleman, je vous prie de vous retirer ! Good Bye !
Stanley Howard, abattu comme s’il venait de recevoir un coup de massue, ne trouva rien à répondre. Titubant, il gagna la porte à reculons et disparut.
James Mollescott posa son revolver sur son bureau. Il était content de lui. Il passa son pardessus, coiffa son chapeau et sortit. Il déjeuna rapidement dans un restaurant du voisinage et rejoignit au poste de police de Blower-Street, Anthony Preston, à qui il avait donné rendez-vous.
Le détective paraissait profondément abattu.
— Rien de nouveau, patron ! dit-il d’un ton triste… Avec les camarades, j’ai interrogé tout le voisinage. Personne n’a rien vu, rien entendu.
« Seul, un locataire de la maison faisant face à celle de l’honorable Harry Boulder, croit se rappeler avoir vu vers une heure du matin deux gentlemen très bien vêtus entrer chez l’attorney général… Il pensa que c’était M. Boulder lui-même et un de ses amis, et n’y fit pas attention. Cependant, il se souvient parfaitement qu’un des deux hommes était vêtu d’un court pardessus couleur mastic et de souliers vernis. C’est tout !
— Vous dites, deux hommes ? Pourtant, vous en avez vu sortir trois ?
— C’est ce que j’ai fait observer au témoin, mais il a maintenu ses dires !
— Et l’automobile ? Personne ne l’a vue ?
— Personne… C’était une voiture très silencieuse !… Les assassins ont dû la garer du côté du port !… Et les empreintes, chef, étaient-elles bien de John Strobbins ?
— Oui ! le Chef du service anthropométrique les a reconnues ! Il faut absolument que nous nous emparions de ce bandit ! Jusqu’ici l’opinion publique, amusée par ses tours, le soutenait ! Cette fois-ci, sa popularité est finie !
Les deux hommes conversèrent encore quelques instants puis James Mollescott songeur, sortit et se dirigea vers l’hôtel de la police.
Un cigare en bouche, il marchait lentement en se demandant par quel moyen il s’emparerait de John Strobbins.
Le détective-cambrioleur avait dû, certes, prendre ses mesures avant d’accomplir son crime, et, à l’heure présente, il était loin et bien caché.
Peu à peu, Mollescott perdit sa bonne humeur ; ses démêlés avec John Strobbins n’avaient, jusqu’ici, prêté qu’à rire. Mais s’il ne parvenait pas à arrêter le cambrioleur devenu assassin, il sentait bien qu’il n’aurait plus qu’à résigner ses fonctions !… perdre douze mille dollars par an – sans compter le reste. – Cette perspective était triste.
Ainsi, tout en marchant, James Mollescott envisageait l’avenir. Une chose le tracassait : quelle relation y avait-il entre l’assurance sur la vie souscrite par John Strobbins et l’assassinat de l’attorney général ?… Mollescott l’expliqua en pensant que le détective-cambrioleur, résolu à se venger, avait fait le sacrifice de sa vie, et avait voulu que sa mort profitât à ses amis… Ses amis ? Lesquels ?
— Je vais demander cela à M. Howard ! Le nom du bénéficiaire de la police me fournira peut-être une piste intéressante !
Cette réflexion fit hâter le pas à James Mollescott :
— Oui… c’est cela… John Strobbins aura voulu se venger de l’attorney général qui l’a, sans doute, fait condamner…
Soudain, le chef de la Sûreté de San-Francisco s’arrêta net, comme médusé.
Un frisson le secoua : il se trouvait à ce moment à l’intersection de la Wyoming-avenue de la 21e rue, et, à moins de vingt mètres devant lui, un homme marchait lentement en lisant un journal qu’il tenait devant sa figure. Sa lecture semblait l’intéresser énormément, car il ne faisait pas attention aux poussées et aux bourrades que ne lui ménageaient pas les passants pressés.
Cet homme était vêtu d’un court pardessus couleur mastic et portait aux pieds d’élégants souliers vernis !
— C’est John Strobbins ! murmura Mollescott en sentant son sang refluer, de joie, vers son cœur. Il jeta un rapide regard autour de lui : aucun policeman en vue ! Quelle malchance !
L’homme au pardessus mastic, cependant, continuait à lire son journal… James Mollescott s’arrêta. Il dissimula dans la poche de son manteau sa main armée d’un révolver, et, d’un pas tranquille, il marcha dans la direction de l’individu.
Il en fut bientôt à un mètre et, sortant son revolver, il le braqua sur lui en criant :
— Les mains hautes, rascal, ou je tire !
L’homme tressaillit. Ses doigts s’ouvrirent et laissèrent échapper son journal que le vent emporta. James Mollescott aperçut je visage : un visage complètement rasé, aux lèvres un peu pendantes. Les yeux étaient grands ouverts et exprimaient une stupeur profonde. La bouche, tremblante, avait une expression ignoble… C’était cela, le véritable visage de John Strobbins ? James Mollescott ne se le demanda pas. Il répéta :

— Hand’s up ! (mains en l’air)
L’homme obéit, tandis que la foule accourait, rendant maintenant toute fuite impossible.
Le chef de la Sûreté de San-Francisco tira de sa poche une paire de menottes qui ne le quittait jamais et ordonna :
— Allons, canaille, tends tes mains, ou je tire !
L’homme obéit encore.
James Mollescott, d’un geste professionnel, lui passa les menottes et dit :
— Maintenant, suis-moi, canaille !
— Oh, là, là, on vous suit, quoi ! fit le prisonnier d’une voix rauque, et il emboîta le pas au policier.