IV
Dix minutes plus tard, James Mollescott, triomphant, entrait avec son prisonnier à l’hôtel de la police. À la vérité, il ne reconnaissait pas John Strobbins dans l’homme au visage bestial, à la voix crapuleuse qu’il avait arrêté. Mais John Strobbins avait tant de fois changé d’apparence qu’il convenait d’attendre avant de se prononcer.
D’autre part, l’homme pouvait être un des assassins de l’attorney général sans être pour cela John Strobbins, puisqu’ils étaient trois !
Traînant à ses côtés son prisonnier qui, il faut bien le dire, n’opposait aucune résistance, James Mollescott traversa les couloirs au milieu de l’admiration des détectives.
Il parvint ainsi à son bureau, et sonna :
— Priez M. Schmitz de venir ! ordonna-t-il au planton accouru. Et appelez-moi deux hommes pour maintenir le prisonnier.
— Oui, chef !
L’homme sortit, et, presque aussitôt, deux détectives arrivèrent. James Mollescott leur confia John Strobbins – ou, du moins, celui qu’il appelait de ce nom.
Débarrassé de sa prise, James Mollescott posa sur son bureau son revolver qu’il n’avait pas lâché, tira son mouchoir et s’épongea le front. Il avait chaud, autant par l’effet de sa course que par l’émotion que lui causait ce qu’il considérait comme un exploit admirable. Il toussa et dit :
— Eh bien, John Strobbins, vous voilà pris ! Je suppose que vous accepterez votre sort avec bonne grâce, et que vous tenterez, par d’opportuns aveux, de vous concilier la bienveillance de vos juges, bien que, vraiment, vous en soyez indigne !
— Je ne suis pas John Strobbins !
— C’est ce que nous allons voir !… En tous cas, vous êtes un des assassins de l’honorable Harry Boulder ! Et, je vous le répète, seuls, de francs et immédiats aveux peuvent vous sauver de la chaise électrique !
Le prisonnier ne répondit pas.
James Mollescott, agacé, tambourina nerveusement sur sa table.

Dans le vaste bureau, le silence régna, qui permit soudain d’entendre deux coups légers frappés contre la porte.
— Entrez ! fit le chef de la Sûreté.
Par la porte entr’ouverte, un vieillard, vêtu de noir, le visage rasé orné de lunettes à montures d’or, entra et s’inclina devant James Mollescott. Celui-ci, d’un geste, lui désigna le prisonnier et dit :
— Mes hommages, monsieur Schmitz… Je vous serais reconnaissant de bien vouloir prendre les empreintes de cet homme… D’après sa démarche et sa stature, j’ai tout lieu de croire, bien qu’il s’en défende, qu’il est John Strobbins !
— Ah ! ah !
Le chef du service anthropométrique jeta sur le prisonnier un coup d’œil scrutateur et murmura :
— Nous allons voir cela !…
Il tira de sa poche une mince boîte de cuivre, remplie d’une pâte noire ayant l’aspect et la consistance du cirage, et dit aux détectives qui surveillaient l’inculpé :
— Défaites-moi la main gauche de cet homme !
Le prisonnier tressaillit. James Mollescott s’en aperçut. Il saisit son revolver et s’écria :
— Obéissez et pas de résistance, l’homme, ou je vous casse la tête sans hésitation !
— Oh ! je ne crains rien ! je suis innocent ! répondit le prisonnier, et il se laissa faire, comme s’il eût été un automate.
M. Schmitz lui saisit la main gauche et lui fit successivement appuyer ses cinq doigts sur la pâte noire contenue dans la boîte de cuivre.

Puis, il l’obligea à imprimer sur une feuille de papier blanc posée sur le bureau du chef de la Sûreté l’empreinte de ses doigts ainsi noircis.
Ce fut ensuite au tour de la main droite. Le prisonnier ne dit pas un mot. Il semblait absent. Quand ce fut fini, M. Schmitz, laissant les feuilles sur le bureau de Mollescott, se retira et revint quelques instants plus tard, suivi d’un homme en blouse blanche portant sur son dos la porte sur laquelle l’assassin de l’attorney avait laissé sa sanglante empreinte. Le chef du service anthropométrique tenait lui-même en main deux fiches en carton sur lesquelles avaient été collées les empreintes des doigts de John Strobbins, prises lors de son dernier emprisonnement.
M. Schmitz sortit de sa poche une large loupe et, au milieu d’un silence angoissé, examina les trois empreintes : celles collées sur les fiches, celles de la porte et celles du prisonnier.
Ce dernier conservait son air d’indifférence abrutie. James Mollescott, certainement plus anxieux que lui, fixait le directeur du service anthropométrique d’un regard ardent.
Enfin, après vingt minutes d’examen, M. Schmitz leva la tête. Il posa sa loupe sur la table et dit :
— Bien que du premier coup d’œil ma conviction eût été faite, j’ai tenu à examiner plusieurs fois les différentes empreintes qui me sont soumises !
« Il n’y a aucun doute : je le dis bien haut, elles proviennent toutes des mêmes mains… Vous pouvez, d’ailleurs, monsieur Mollescott, vous en assurer facilement !
— Oh ! Je vous crois !
James Mollescott ne demandait qu’à croire. Il croyait même d’avance ! Ainsi, aucun doute ! c’était bien John Strobbins l’assassin !
Il se tourna vers le prisonnier, et, d’une voix que la joie faisait trembler, il s’écria :
— Qu’avez-vous à répondre, John Strobbins ?
— J’ai à répondre que je ne suis pas John Strobbins !
— Ah !… Et qui êtes-vous ? Je serais heureux de le savoir.
— Alors, vous n’avez qu’à le chercher ! répondit le prisonnier d’un ton hargneux.
James Mollescott commençait à être au bout de sa patience, qui était courte. Il reprit :
— Donc, M. Schmitz ne s’y connaît pas ! Et moi-même, je suis un imbécile, et…
Mollescott s’interrompit. Il venait d’avoir une idée.
Comme un ressort qui se déclenche, il se leva et bondit sur le prisonnier.
Il lui saisit les bras et lui retira ses manchettes. L’une d’elles était dégarnie de son bouton, et une jumelle d’or, marquée J. S. retenait la seconde ! James Mollescott eut un rire nerveux.
Il brandit au bout de son bras le fragile bijou et glapit :
— Et cela, bandit ! Y as-tu pensé !… Tu as laissé l’autre dans la chambre où tu as assassiné l’honorable Harry Boulder, et où un détective l’a trouvée ! Hein, tu ne pensais pas à celle-là ?
John Strobbins haussa les épaules :
— Vous me faites suer, mon brave homme ! dit-il… Vous êtes trop bête ! Moi, John Strobbins ! Ah ! ah !
— Conduisez-moi ce bandit dans une cellule, hurla Mollescott, renonçant à rien tirer du prisonnier… Et surveillez-le, par les cent mille diables !… John Strobbins, j’irai te voir exécuter !
Ces cris, ces menaces semblaient ne pas troubler le prisonnier.
Il cracha sur le tapis, et, docilement, se laissa emmener par les deux détectives, tandis que M. James Mollescott murmurait au chef du service anthropométrique :
— Quand même, je ne le reconnais plus ! Il était si poli lorsqu’il se contentait de voler ! Maintenant qu’il assassine, il a pris les allures véritables du bandit qu’il est !…
Le soir même, les journaux de San-Francisco publièrent le récit détaillé de l’arrestation de John Strobbins, assassin de l’honorable Harry Boulder. Et ils célébrèrent les louanges de l’héroïque James Mollescott, qui, à lui seul, avait découvert John Strobbins et l’avait immédiatement arrêté.
Ainsi, le chef de la Sûreté de San-Francisco se réhabilitait aux yeux de ses concitoyens.
À vrai dire, la culpabilité de John Strobbins rencontrait beaucoup d’incrédules : nombre de citoyens de San-Francisco se refusaient à croire qu’il eût commis un crime aussi odieux que l’assassinat d’un vieillard ! Parmi ces derniers, M. Stanley Howard (il avait ses raisons pour cela) se distinguait par son zèle. Il ne cessait de répéter à qui voulait l’entendre qu’une monstrueuse erreur judiciaire se préparait.
Cependant, il fallait bien croire à la culpabilité, puisque, à défaut des aveux du criminel, qui opposait un mutisme farouche au juge d’instruction, les empreintes de ses doigts offraient un témoignage écrasant et irréfutable.
L’instruction fut rapidement faite, John Strobbins se renfermant dans un mutisme dont il ne sortait que pour injurier le juge qui l’interrogeait, et aucun de ses complices n’ayant pu être pris, malgré les efforts de James Mollescott.
Après trois semaines de détention, le juge annonça au célèbre détective-cambrioleur qu’il allait passer devant la cour d’assises dans cinq jours.
John Strobbins se borna à hausser les épaules.
Mais, reconduit dans sa cellule, il réclama enfin l’assistance d’un avocat – ce qu’il avait refusé jusque-là.
Maître Darling et son secrétaire vinrent donc le visiter le lendemain.
Introduits dans sa cellule, ils restèrent une demi-heure avec lui et se retirèrent sans vouloir faire la moindre déclaration aux journalistes qui les attendaient à la porte de la prison.

Ils revinrent le lendemain et le surlendemain voir le prisonnier sans qu’on pût rien savoir.
Enfin, le jour du procès arriva. Une foule énorme, massée depuis la veille devant le palais de justice de San-Francisco, se rua, sitôt les portes ouvertes, dans la salle d’audience qui fut bientôt emplie. Si bien que plus de cinq cents personnes n’y purent trouver place.
Il faut bien le dire, le public fut déçu. John Strobbins apparut sale et loqueteux, la barbe hirsute et les cheveux en désordre. À l’interrogatoire traditionnel du juge Morley sur son état civil, il se borna à répondre :
— Je vous dis que je ne suis pas John Strobbins !
Des huées de l’assistance accueillirent cette sotte affirmation.
James Mollescott vint témoigner que l’accusé était certainement Strobbins. Le détective Anthony Preston affirma sous serment qu’il reconnaissait Strobbins pour l’avoir vu sortir de la maison du crime. Le chef du service anthropométrique fit passer sous les yeux des jurés les empreintes des doigts de John Strobbins et une photographie de celles découvertes sur la porte. Elles étaient bien identiques.
— On ne m’a jamais pris d’empreintes ! hurla l’accusé… Vous n’avez qu’à vous en assurer ! Voyez mes doigts ! Je suis victime d’une machination infernale !