V
M. Schmitz haussa les épaules. Il demanda au juge la permission de reprendre les empreintes des doigts de l’inculpé séance tenante ! Cela lui fut accordé. Il eut rapidement terminé et fit passer aux jurés la feuille de papier sur laquelle, devant tout le monde, John Strobbins venait d’appliquer ses doigts… Cette fois-ci, plus le moindre doute !
Le juge remercia le directeur du service anthropométrique et fit comparaître le directeur de la San-Francisco Life Cy.
M. Stanley Howard fut sublime. En reconnaissant l’accusé, il obligeait ainsi sa compagnie à payer l’assurance souscrite par lui… Cependant, il n’hésita pas :
— L’accusé est bien celui qui est venu conclure avec moi une police d’assurance au nom de John Strobbins… Bien qu’il ait notablement changé sa physionomie, je le reconnais sans crainte de me tromper !
— Monsieur Hobart ou Howard, je ne vous ai jamais vu ! Vous êtes un idiot ou un malhonnête homme !
Le directeur de la San-Francisco Life haussa les épaules et alla s’asseoir, furieux.
Ainsi l’accusé était confondu !
Le juge le somma alors d’expliquer l’emploi de son temps :
— Il va maintenant falloir nous dire, John Strobbins, ce que vous faisiez pendant la nuit au 17 juin au cours de laquelle fut assassiné l’honorable attorney général Harry Boulder, et du 19 où vous vit le détective Anthony Preston !
— Anthony Preston ne m’a jamais vu ! Mon témoignage vaut le sien ! Et c’est à vous de prouver que je suis coupable ! Je ne suis pas John Strobbins… je ne connais pas l’attorney Harry Boulder, et je ne comprends rien à toute cette affaire ! Condamnez-moi si vous voulez !
Malgré tous ses efforts, le juge ne put rien tirer d’autre de l’accusé. Il donna donc la parole au prosecuting attorney (avocat général).
Celui-ci, à grands traits, retraça les principaux exploits de John Strobbins et termina en affirmant que l’assassinat était la fin logique d’une pareille existence. Il demanda énergiquement la mort pour punir l’odieux forfait commis par l’accusé.
Après quoi, Maître Darling se leva. Avec un grand talent, il essaya d’excuser son client et fit appel à la pitié du jury. Ses paroles restèrent sans écho. Le public était désillusionné sur le beau John Strobbins, devenu une dégoûtante épave humaine.
— Vous n’avez rien à ajouter pour votre défense ? demanda le juge à l’accusé.
— Non !… Je n’ai pas à me défendre : je suis un innocent jugé par des imbéciles ! gouailla John Strobbins.
Une rumeur d’indignation accueillit ces cyniques paroles.
— Silence ! glapit un huissier.
John Strobbins regarda autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un, et reprit :
— D’abord, j’en ai assez de toute cette comédie ! et…
— Gardes ! faites taire l’accusé !… ou emmenez-le !
D’une solide bourrade, les deux gardiens encadrant le détective-cambrioleur l’empêchèrent d’en dire plus long.
John Strobbins haussa les épaules et se tut.
Le jury se retira dans la chambre des délibérations d’où il revint quelques instants après avec un verdict impitoyable.
Le juge se dressa, et, d’une voix forte, annonça que John Strobbins, reconnu coupable de vols, escroquerie et assassinat, était condamné à mort !
Quelques applaudissements claquèrent.
John Strobbins ne broncha pas ; il ne dit pas un mot.
Docilement, il suivit ses gardiens qui le ramenèrent à la prison.
Six jours après sa condamnation, John Strobbins fut conduit sur la chaise électrique. Ceux qui assistèrent à l’exécution furent unanimes à déclarer que le condamné avait certainement perdu l’usage de sa raison.
En sa qualité de chef de la Sûreté, ce fut James Mollescott qui vint, à six heures du matin, lui annoncer que ses derniers moments étaient venus.
— John Strobbins, dit-il, d’une voix que l’émotion faisait trembler, car, malgré tout, il se sentait une sympathie obscure pour l’homme contre lequel il avait tant lutté, il faut vous préparer à mourir ! Avez-vous quelque chose à déclarer ?
Le condamné, qu’une camisole de force entravait, se dressa hagard :
— Quoi ? John Strobbins ? mourir ? Je ne suis pas John Strobbins, moi !
James Mollescott haussa les épaules :
— C’est entendu, mon garçon ! Et c’est tout ce que vous avez à dire ?
— Je ne veux pas mourir ! C’est une plaisanterie ! Je suis innocent ! Laissez-moi !
James Mollescott n’insista point. Il fit signe aux deux gardiens. Ceux-ci ligotèrent les jambes au condamné qui se débattait en poussant des hurlements incohérents et le portèrent dans le sous-sol où ils l’assirent sur la chaise fatale.
Le médecin lui fixa sur le crâne un casque de cuivre, et, ayant mis ses chevilles à nu, les entoura de cercles de même métal que le casque.

Puis il alla tourner un commutateur fixé au mur de granit. Un courant de vingt mille volts traversa instantanément le corps du condamné, qui, pendant un instant, se tordit en d’atroces convulsions. Puis il se raidit et ne bougea plus.
Le médecin constata la mort. L’acte de décès était préparé. Il fut immédiatement signé par les témoins : le directeur de la prison, l’attorney, James Mollescott et le médecin.
Le corps du nommé John Strobbins, détaché de la chaise électrique, fut emporté et enterré dans un coin du plus proche cimetière.
Un peu triste malgré tout. James Mollescott, qui avait également assisté à l’inhumation, se retira.
Sept heures du matin sonnaient aux horloges de la ville. Le chef de la Sûreté, se sentant fatigué, se hâta vers l’hôtel de la police. Il y arriva bientôt, et, ayant gagné son bureau, s’étendit sur un divan et ne tarda pas à s’endormir, après avoir ordonné qu’on le réveillât à neuf heures.
Cependant, l’exécution de John Strobbins, annoncée par des éditions spéciales des principaux journaux de San-Francisco, avait été rapidement connue dans la ville.
En se rendant au building de la San-Francisco Life Insurance, M. Stanley Howard apprit cette désagréable nouvelle. Il s’y attendait, mais, pourtant, il en fut péniblement affecté.
Ainsi, par sa faute, la San-Francisco Life allait devoir payer trois millions de dollars !
L’esprit chagrin, M. Howard franchit le somptueux hall et entra dans son bureau.
Pour la première fois depuis dix ans, il était en retard : Neuf heures dix ! Il s’était arrêté pour lire les détails, insignifiants, d’ailleurs, de l’exécution de John Strobbins…
À la porte de son bureau, l’huissier le salua et dit :
— Deux gentlemen attendent Monsieur le Directeur !
— C’est bien ! Vous ferez entrer dans deux minutes ! répondit Stanley Howard, heureux d’échapper aux tristes pensées qui l’obsédaient.
Il retira son léger pardessus, et, avec un soupir, alla s’asseoir devant son bureau.
Presque aussitôt, deux élégants gentlemen entrèrent et le gratifièrent d’un magistral coup de chapeau. L’huissier se retira :
— Gentlemen… commença Stanley Howard en se levant, veuillez vous asseoir, je vous prie !
Les « gentlemen » s’inclinèrent. L’un d’eux, souriant, commença :
— Cher Monsieur, je suis M. José Reno, le bénéficiaire de l’assurance sur la vie souscrite ici par mon infortuné ami John Strobbins – que Dieu ait son âme !
Stanley Howard tressaillit. Il pâlit.
— C’est bien ! dit-il… je vais vous faire un chèque !… Avez-vous des pièces d’identité ?
— Voici : acte de naissance, photographie et signature légalisée. J’espère que vous avez, suivant les instructions de ma lettre datée du jour de la condamnation de mon noble ami John Strobbins, avisé la Californian Bank du paiement important qu’elle allait avoir à me faire, n’est-ce pas ?
— Parfaitement, gentleman !… Vous avez la police d’assurance sur vous ?
— La voici !
— Tout est en règle, merci !
Stanley Howard poussa un soupir. Il alla vers un coffre-fort scellé derrière lui dans le mur, l’ouvrit et en tira un carnet de chèques.
Ainsi se terminait l’affaire conclue avec John Strobbins ! Il fallait payer, car, autrement, c’eût été faire un tort énorme à la San-Francisco Life Insurance Cy. Le conseil d’administration avait donc décidé de faire honneur à la police souscrite par le détective-cambrioleur – mauvaise affaire, mais qui, somme toute, allait constituer la plus formidable publicité qui puisse être pour la San Francisco Life.
Stanley Howard, s’étant rassis devant son bureau, libella son chèque. Sa main trembla un peu en écrivant : Payez à M. José Reno la somme de trois millions de dollars dont vous débiterez notre compte…
Il eut rapidement terminé et tendit le chèque à M. Reno qui, après l’avoir examiné, le mit dans sa poche et dit :
— Voulez-vous être assez aimable, cher Monsieur Howard, de nous accompagner à la Californian Bank ? Cela évitera bien des formalités !
Le directeur de la San-Francisco Life n’en était plus à cela près ! Il répondit :
— Comme vous voudrez, messieurs !… je suis à vous !
— Trop aimable, vraiment !
Stanley Howard, la démarche lasse, remit le carnet de chèques dans le coffre-fort qu’il referma, puis enfila son pardessus et sortit aux côtés des deux hommes.
Dix minutes plus tard, Howard et ses compagnons arrivaient à la Californian Bank où José Reno présenta le formidable chèque que venait de lui remettre le directeur de la San-Francisco Life Cy.
— Faut-il vous ouvrir un compte, gentleman ? demanda le caissier, obséquieux.
— Non ! Versez-moi la somme en billets de mille dollars !
Le caissier ne fit aucune objection. Il compta trois mille billets de mille dollars à José Reno contre le chèque dûment acquitté.
Reno compta les précieuses bank-notes, en fit un paquet et le tendit à son compagnon qui le serra sous son bras.
— Maintenant, dit-il, cher monsieur Howard, laissez-nous vous remercier de votre bonne grâce et de la correction avec laquelle vous avez réglé notre petite affaire… Peut-être m’assurerai-je un jour sur la vie, et, dans ce cas, n’en doutez pas, je ne manquerai pas de penser à vous !
Sur ces mots, Reno et son compagnon serrèrent la main du directeur de la San-Francisco Life, et, d’un pas tranquille, rejoignirent une puissante automobile qui venait d’arriver devant la Californian Bank. Ils y montèrent. La puissante voiture démarra aussitôt à toute vitesse…
À l’intérieur, Reno, alors, se mit à rire :
— Ce brave Howard n’est vraiment pas aussi physionomiste qu’il l’a affirmé devant la cour d’assises ! Il ne t’a même pas reconnu, John !
John Strobbins – c’était lui, – sourit avec satisfaction :
— Eh ! cela ne veut rien dire ! Quand je le veux, on ne me reconnaît pas facilement, moi !…

— Ouf !… je t’avoue que je suis heureux que tout soit fini !… Cela devient vraiment dur de gagner sa pauvre vie !
John Strobbins soupira. Il tira d’un étui d’or une fine cigarette égyptienne et l’alluma d’un geste gracieux.