VI
M. Stanley Howard, cependant, avait regagné son bureau à la San-Francisco Life Insurance Cy.
Maintenant que l’argent était versé, il convenait de n’y plus penser, mieux, de penser à le récupérer en annonçant à toute l’Amérique le beau geste de la compagnie d’assurance, qui, bien qu’ayant traité avec un criminel, avait loyalement tenu ses engagements – et quels engagements : trois millions de dollars !
M. Stanley Howard, donc, s’étant installé dans son cabinet de travail, défendit qu’on le dérangeât sous quelque prétexte que ce fût et se mit en devoir de rédiger l’annonce devant porter aux nues la munificence de la San-Francisco Life Insurance Cy.
Après une heure de réflexion, il crut avoir enfin trouvé une formule définitive.
Il crayonna quelques mots sur un papier et sonna :
— Envoyez-moi une dactylographe, dit-il au planton accouru.
La dactylographe accourut. Elle s’installa dans un coin devant une machine à écrire et attendit, les doigts recroquevillés au-dessus des touches :
— Vous y êtes, miss ?… fit Stanley Howard… Oui ?… Je commence… La San-Francisco Life Insurance Cy, la plus puissante, la plus riche… la plus ancienne… la plus…
Des pas précipités s’entendirent dans l’antichambre. Le bruit d’une discussion retentit :
— Quoi ? hurla le directeur de la San-Francisco Life en se retournant, furieux ; j’ai défendu…
La porte s’ouvrit.

James Mollescott, les yeux hors de la tête, le chapeau de travers, fit irruption dans le bureau. Un huissier, qui le poursuivait, l’attrapa par le pan de son manteau.
Le chef de la Sûreté se retourna, et, d’un coup de poing asséné de toutes ses forces sur la mâchoire de l’huissier, l’assomma à demi.
L’homme s’écroula en gémissant.
— Mister Howard ! hurla James Mollescott, sans faire attention à la dactylographe qui le regardait, épouvantée, vous n’avez pas payé l’assurance de John Strobbins, hein !
— John Strobbins ! bégaya Stanley Howard complètement ahuri.
— Oui ! John Strobbins ! Il est vivant ! Il s’est moqué de nous tous… Mais j’arrive à temps, hein ?
— Co… comment ?… Bien sûr, que j’ai payé ! Il y a plus d’une heure !
James Mollescott regarda le directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy avec un mépris non dissimulé :
— Pauvre idiot ! dit-il.
— Ah çà, dites donc ; mister Mollescott, faites attention à vos paroles, n’est-ce pas ?
— Oh ! excusez-moi ! Je ne sais plus ce que je dis ! Le misérable ! J’aurais dû me méfier… je voulais vous téléphoner de la prison… Mais le téléphone ne marchait pas… alors, je suis venu…
— La prison ? expliquez-vous, par l’enfer… John Strobbins a-t-il été, oui ou non, exécuté ce matin ?
— Non ! c’est un autre qui a été électrocuté ! fit James Mollescott en s’essuyant le front.
Il se laissa tomber sur un fauteuil et dit :
— Faites sortir ces gens ! Je vous dirai cela !
Stanley Howard, aussi pâle que James Mollescott était rouge, se tourna vers la dactylographe – car l’huissier s’était éclipsé, craignant de recevoir un deuxième coup de poing – et balbutia :
— Veuillez vous retirer, miss !
La jeune fille, furieuse de ne pas pouvoir entendre la suite d’une conversation qu’elle devinait intéressante, lança un mauvais regard à James Mollescott, et s’en alla en faisant claquer la porte derrière elle.
— Eh bien ? demanda Stanley Howard.
Le chef de la Sûreté de San-Francisco cracha sur l’épais tapis et grommela :
— Eh bien ? eh bien, John Strobbins n’est pas mort et vous avez été escroqué de trois millions de dollars ! Lisez cette lettre qu’un quidam est venu en automobile apporter pour moi à l’hôtel de la police, il y a trois quarts d’heure… Vous serez renseigné…
Et James Mollescott tendit à son interlocuteur une élégante enveloppe mauve qui portait comme suscription :
À M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco.
Stanley Howard en tira une feuille de papier à lettre de même couleur, entièrement couverte d’une écriture haute et aristocratique…
— Et j’ai été aussi à la prison… J’ai vérifié ! John Strobbins dit vrai ! Quel homme ! Ah ! il eût fait un rude policier ! soupira James Mollescott.
Stanley Howard, la fièvre aux tempes, lut :
Cher monsieur Mollescott,
Étant données nos anciennes et cordiales relations, il m’eût été réellement fort pénible de vous laisser dans le marasme calamiteux où vous vous trouvez, j’en suis sûr, à l’heure présente…
Ma mort a dû porter un coup cruel à votre cœur sensible. Et, pourquoi vous le cacher, cette pensée a été une des plus tristes préoccupations que m’a valu l’affaire que je viens, Dieu merci, de mener à bien…
Je ne suis pas mort. Je n’ai pas été électrocuté. Je ne suis pas l’assassin de l’honorable Harry Boulder ! J’espère que la joie de me savoir vivant tempérera en vous l’amertume de me savoir innocent et libre.
Ma liberté, n’est-ce pas, je n’ai pas besoin de vous la démontrer.
Reste mon innocence. Si vous voulez me faire l’honneur de lire jusqu’au bout ces modestes lignes, j’ose croire que vous serez fixé.

Donc, la nuit où s’accomplit le crime pour lequel j’ai été poursuivi, je me promenai avec un ami dans la Florida Avenue. Vers trois heures du matin, je me trouvais en face du numéro 261 lorsque, au travers d’une fenêtre éclairée du premier étage, je vis distinctement une ombre, dessinant avec exactitude une main humaine brandissant un poignard, s’abaisser…
— Cela, dis-je à mes amis, c’est quelqu’un qu’on assassine… 261… C’est le cottage de l’attorney Harry Boulder. Ç’est un de ses clients qui se venge ! allons voir !
Grâce à mon rossignol, qui ne me quitte jamais, j’ouvris la porte, et, suivi, de mes deux amis, pénétrai dans la maison. La porte de la chambre à coucher, au premier, était ouverte lorsque nous arrivâmes. Un homme, vêtu de haillons sordides, se tenait droit, immobile, comme hébété, devant l’attorney Harry Boulder qu’il venait de poignarder ! Nous nous précipitâmes sur lui. L’animal était fort. Il se défendit avec rage et vigueur. Mais, enfin, nous en eûmes raison et le ligotâmes. Il nous prit pour des policiers et ricana :

— Ah ! ah ! vous m’avez ! n’empêche que je l’ai refroidi, l’attorney ! Il m’a fait condamner injustement, et je lui avais promis de lui faire son affaire ! C’est fait ! Jack Wilburton n’a qu’une parole !
Nous ne lui répondîmes pas, indécis de ce que nous devions faire de lui. Car ce n’est pas notre métier d’arrêter les gens. Soudain, un de mes amis me dit :
— Oh ! regarde, John ! il te ressemble étonnamment !
Je vérifiai cette affirmation. C’était vrai. Cet assassin possédait un regard semblable au mien ; son visage reproduisait mes traits tels qu’ils seront, sans doute, dans dix ans !
Un éclair – dirai-je de génie ? non, je suis modeste ! – me traversa l’esprit. Je m’écriai :
— Descendons cet imbécile à la cave… Il est bientôt quatre heures ! Nous viendrons le chercher demain ! J’ai une idée !
Mes amis m’obéirent. Nous transportâmes l’assassin dans la cave du cottage, et, après l’avoir bâillonné, nous l’y laissâmes, décidés à venir le chercher la nuit suivante.
Mon idée, la voici. M’assurer sur la vie pour une forte somme, me faire passer pour l’assassin de l’attorney, me faire condamner à mort et faire exécuter le véritable assassin à ma place, pour toucher la prime.
C’était hasardeux, mais bien calculé puisque j’ai réussi !
À neuf heures du matin, j’avais terminé mon enquête, et appris que l’attorney avait renvoyé son domestique, et que chacun le croyait à la campagne. Tranquille de ce côté, je me rendis à la San-Francisco Life Insurance Cy où je m’entendis avec M. Stanley Howard (vous lui ferez mes amitiés ; si vous le voyez).
La nuit suivante, je n’eus pas le temps de m’occuper de mon assassin. J’attendis encore vingt-quatre heures et vins le chercher en automobile avec mes deux amis.
Le détective Anthony Preston nous aperçut au moment où nous quittions la maison – et je m’en réjouis… Ah ! j’oubliais de vous dire que c’est volontairement que je laissai contre la porte l’empreinte de ma main – enduite de couleur rouge et non de sang (vos experts ne sont pas fins), et je perdis mon bouton de manchette marqué J. S.
Je conduisis mon prisonnier dans une maison que je fis louer en face de la prison, et là, mon premier soin fut de lui faire écrire l’aveu de son crime – dont je joins la photographie à la présente de crainte qu’il ne se perde. Jack Wilburton y consentit avec facilité. Il prétend que l’attorney Harry Boulder l’a fait condamner injustement… cela ne me regarde pas !
Ceci fait, j’allais me faire arrêter par vous !
Vous y mites, mon cher Mollescott, une bonne grâce dont je vous saurai éternellement gré.
Avouez que j’étais bien « camouflé », hein ? J’avais vraiment l’aspect d’un ignoble assassin… (Cela m’ennuyait assez ! mais il faut vivre, hélas !).
Pendant l’instruction et le procès, je jouai mon rôle avec assez d’à-propos, vous en conviendrez ; je niais contre l’évidence être John Strobbins… Vous comprendrez pourquoi ? oui !
Le lendemain de ma condamnation à mort, mes amis, qui avaient établi sous la rue un passage souterrain, allant de ma cellule à la maison qu’ils avaient louée, vinrent pendant la nuit me délivrer et mettre à ma place – et ce n’était que juste – Jack Wilburton préalablement endormi.
La justice n’a rien à me dire… Que demandait-elle : Que l’assassin de l’honorable Harry Boulder fût puni. C’est fait. J’ai ainsi évité une désagréable erreur judiciaire et j’ai gagné trois millions de dollars – toutes choses excellentes.
En déterrant le cadavre de Jack Wilburton vous aurez une première preuve de la véracité de mes affirmations ; la seconde vous sera fournie à la prison : une des dalles de la cellule que j’occupai avant que Jack Wilburton ne me remplaçât recouvre l’orifice du souterrain qui me permit de m’en aller sans bruit…
J’ai fini !… Il ne me reste, cher monsieur Mollescott, qu’à vous prier d’excuser ce gribouillis informe et à nous souhaiter, à tous deux, une prompte rencontre.
Pour vous prouver que c’est bien moi qui vous écris, voici les empreintes de mes doigts.
John Strobbins,
Détective-cambrioleur.
P.-S. Inclus l’adresse de l’armurier chez qui Jack Wilburton a acheté son poignard.
Stanley Howard, ayant terminé sa lecture, tendit la lettre à James Mollescott d’un geste las…
— Et le plus triste, conclut le chef de la Sûreté de San-Francisco, c’est que le gaillard a dit vrai ! Ce n’est pas lui l’assassin ! C’est Jack Wilburton… J’aurais dû m’en douter… Ah ! c’est une sale affaire.
— … qui nous coûte exactement deux millions six cent quarante mille dollars, monsieur Mollescott ! conclut Stanley Howard, tristement.