I
Il est certain que l’affaire de la San-Francisco Life Company, qui rapporta à John Strobbins la confortable somme de deux millions six cent quarante mille dollars, fut une des mieux combinées de la carrière du détective-cambrioleur. Elle fit grand bruit, autant par l’importance de la somme que par les moyens mis en œuvre par John Strobbins pour se l’approprier.
Sans doute parce qu’il estimait nécessaire que le silence se fît un moment autour de son nom, ou bien parce qu’il s’occupait sous un nom supposé à dépenser joyeusement le fruit de son ingéniosité, toujours est-il que, pendant les quatre mois qui suivirent cette affaire, nul, à San-Francisco pas plus qu’ailleurs, n’entendit parler de ce gentleman.
Le chef de la Sûreté de la capitale de la Californie, l’honorable James Mollescott, respira.
Il crut son cauchemar évanoui ! Il espéra que John Strobbins, gavé d’argent, ou pris du goût des voyages, avait enfin mis un terme a ses exploits, ou, du moins, en avait transporté le théâtre ailleurs.
Il ne se trompait qu’à moitié, tant il est vrai que ce digne policier ne faisait jamais les choses entièrement.
John Strobbins, en effet, était loin de San-Francisco, à l’autre bout de la vaste terre.
Mais, à l’heure présente, les trains vont vite, les paquebots volent sur les océans domptés ; et, sagement, John Strobbins, s’il allait fort loin quelquefois manigancer ses extraordinaires combinaisons, ne manquait jamais de revenir à San-Francisco, ville qu’il affectionnait, non point tant pour la douceur de son climat, que pour les commodités qu’il y trouvait pour déjouer les ruses de ses ennemis naturels – ce qui s’entend par gens riches et policiers.
M. James Mollescott, aussi bien que son utile et fidèle limier, le détective Peter Craingsby, étaient loin de songer à John Strobbins lorsque, par une belle soirée de novembre, ils se promenaient sur les quais de San-Francisco.

Les deux hommes, les lèvres bouchées d’un énorme cigare, confisqué à quelque contrebandier, n’échangeaient que quelques rares paroles. Ils prenaient plaisir à voir glisser sur l’eau noire les massifs ferryboats étincelants de lumière, et manœuvrer les énormes cargos emplis de grains, qui, lentement, accostaient les quais.
À petits pas, les deux hommes, béats, avançaient parmi les ballots et les caisses encombrant la chaussée, sous la lueur violente des lampadaires électriques hauts comme des tours.
C’était la fin de la journée ; le sifflement de la vapeur, le cliquetis métallique des treuils, les interpellations des dockers se faisaient de moins en moins bruyantes, comme si hommes et machines sentaient pareillement leur fatigue.
James Mollescott cracha son cigare qui menaçait de lui brûler la moustache, et murmura :
— Je rentre, Craingsby !… Venez-vous ?… Nous dînerons ensemble !
Peter Craingsby ne répondit pas.
Depuis quelques instants, il examinait la manœuvre incertaine et maladroite d’un grand trois-mâts qui, tiré par deux puissants remorqueurs, se rapprochait peu à peu du quai.
James Mollescott, surpris de ne pas avoir de réponse, toucha son compagnon à l’épaule et grogna :
— Craingsby ! Old fellow ! Voilà que vous êtes sourd, maintenant ?
— Quoi ? moi, sourd, chef ? fit le détective en tressaillant.
— Pas le bar-keeper d’en face, bien sûr !… Je viens de vous inviter à dîner avec moi et vous ne me répondez même pas !
— Oh ! chef !… Excusez-moi !… Vraiment, je n’avais pas entendu : je regardais accoster ce voilier qui manœuvre en dépit du bon sens : s’il n’enfonce pas le quai, je veux être pendu !
M. James Mollescott haussa les épaules : les choses de la marine lui importaient peu. Et il avait faim.
Pourtant, il regarda le trois-mâts.
Malgré tout, il montra quelque surprise : les voiles du navire, mal carguées, étaient gonflées par la brise de Nord-Ouest qui poussait rapidement le trois-mâts vers le quai, malgré les efforts des remorqueurs pour le retenir.
Des hurlements retentissaient, décuplés par le cuivre des porte-voix :
— Ho ! du navire ! Serrez vos voiles !… Qu’attendez-vous ? Amenez vos perroquets !… Vous allez toucher !… Capitaine !… Capitaine ! Bloody Fool !… Rascal !… Vous allez défoncer le quai !… Ho ! du navire !… Ho !
Mais, sur le trois-mâts, nul ne bougeait.
L’éclat des lampadaires électriques du quai permettait d’apercevoir les marins groupés à l’arrière, immobiles, et qui semblaient se désintéresser complètement de la manœuvre du navire.
De fait, sous l’effort du vent gonflant ses voiles, le trois-mâts dérivait vers le quai avec une vitesse toujours croissante.
L’abordage, maintenant, paraissait inévitable. Une foule de dockers, charretiers, simples passants, se formait pour ne rien perdre de la catastrophe. Et déjà des paris s’engageaient :
— Il va taper près du canon !
— Mais non ! C’est là, près du réverbère, qu’il cognera ! Gare dessous !
— Tu es fou ! Le vent le pousse vers le canon !
— Cinq dollars qu’il va démolir le lampadaire avec son beaupré !
— Tenu !
Le trois-mâts n’était plus qu’à dix mètres. L’angoisse avait fait taire la foule. On n’entendait que le halètement précipité des machines des remorqueurs qui s’efforçaient, en vain, de ralentir l’élan du mystérieux navire.
Les marins, toujours immobiles à l’extrême arrière, regardaient curieusement la foule et l’on pouvait percevoir le murmure indécis de leurs conversations.
James Mollescott et Peter Craingsby, curieux par profession, s’étaient mêlés à la foule.
Soudain, il y eut un remous dans l’assistance, la boute-hors du trois-mâts venait de surplomber le quai.
Ce fut une panique. De tous côtés, les curieux s’enfuirent. Au même instant, l’avant du voilier, tel un coin d’acier, heurta les pierres du quai ; elles éclatèrent sous le choc, avec un bruit comparable à celui d’une décharge d’artillerie.

Sous l’effort de sa masse, le trois-mâts pénétra à plus de deux mètres dans le quai, puis se coucha sur le flanc. Des craquements précipités crépitèrent, et, l’un après l’autre, le mât de misaine, le grand mât et le mât d’artimon, brisés au ras du pont par la violence du choc, s’abattirent sur le côté, entraînant avec eux vergues, agrès et voiles !
Mille cris d’horreur retentirent : un des deux remorqueurs venait d’être atteint par une des vergues !
Sa cheminée écrasée, sa chaudière éventrée lancèrent vers le ciel un jet de vapeur et de flammes à la lueur desquelles on vit un homme sanglant se dresser dans une attitude de terreur effroyable… Puis, tout rentra dans le noir, et le remorqueur, frappé à mort, s’engloutit d’un seul coup au milieu d’un tourbillon d’écume.
Le trois-mâts, enfoncé comme un clou dans le quai, que son avant dominait de plusieurs mètres, ne bougeait plus.
Ses marins avaient couru vers le gaillard et, déjà, s’occupaient à installer des échelles pour descendre à terre.
La foule, maintenant qu’il n’y avait plus de danger, refluait vers le navire en poussant des cris de mort.
Deux hommes déterminés bondirent vers un agrès qui pendait et se mirent en devoir de se hisser sur le trois-mâts dont on pouvait très bien lire le nom peint de chaque côté du beaupré : Corysandre.
James Mollescott et Peter Craingsby n’avaient rien perdu du drame rapide – il n’avait pas duré cinq minutes – qui venait de se jouer sous leurs yeux.
Le chef de la Sûreté tira de sa poche son sifflet d’argent, et modula un son strident pour appeler les policemen du voisinage.
— Que personne ne monte ni ne descende de ce navire ! dit-il rapidement à Peter Craingsby.
— Oui, chef !
Le détective sortit son revolver et bondit vers les deux hommes qui, lentement, se hissaient le long des agrès pendant contre la coque du Corysandre.
— Redescendez ! ordonna-t-il, ou je tire.
Les deux gaillards tournèrent la tête. Un instant, ils hésitèrent. Mais, à son attitude, ils comprirent que le détective ne plaisantait pas et se laissèrent glisser sur le sol.
Craingsby, les ayant dévisagés, s’écria :
— Ne bougez pas !… Restez-ici !
Les deux hommes tressaillirent, puis, prenant soudain leur parti, ils bondirent vers le bord du quai, et, avant que le détective, surpris, ait eu le temps de faire usage de son arme, se jetèrent à l’eau et disparurent au milieu des épaves jonchant le port.
Sur le Corysandre, les marins s’apprêtaient à descendre par l’échelle de corde qu’ils venaient de fixer à la rambarde du gaillard d’avant ; Peter Craingsby brandit son revolver :
— J’abats le premier qui descend ! gronda-il.
Les marins n’osèrent pas désobéir.
Autour du détective, la foule, immobile, continuait ses clameurs de mort. Un instant arrêtée par le revolver de Craingsby, elle allait de nouveau se ruer à l’assaut du fatal navire, lorsque James Mollescott, entouré de six policemen accourus à l’appel de son sifflet, apparut ; à son aspect, les assistants s’écartèrent :
— Restez ici avec quatre hommes, Craingsby ! dit-il, et que personne ne débarque sans mon ordre ! Je viens d’envoyer un homme téléphoner à la caserne de Marble-House pour que l’on m’envoie du renfort !… Je vais voir ce qui se passe à bord de ce navire !… Dick !… Ralph ! suivez-moi !
Et James Mollescott, empoignant l’échelle de corde que venaient de fixer les marins du trois-mâts, se hissa à bord du Corysandre.
Les deux policemen – Dick et Ralph – qu’il avait désignés, le suivirent.
— Hands up ! (les mains en l’air !) ordonna Mollescott aussitôt arrivé sur le pont du navire : et il tira son revolver.
Dick et Ralph l’imitèrent.
Les marins, maugréant, obéirent.
— Où est le capitaine ? demanda le policier.
Pas de réponse.
— Où est le capitaine, entendez-vous, rascals ? Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco ! Je vous ferai tous coucher en prison, ce soir !
Les matelots lancèrent des regards de haine à Mollescott. L’un d’eux, après une brève hésitation, s’écria :
— Il est là-bas ! Tenez !…

Mollescott se tourna vers l’endroit indiqué par le marin et aperçut un être échevelé, vêtu d’un uniforme abracadabrant : pantalon de toile blanche bariolé de vert et de rouge, vareuse de flanelle écarlate où étaient accrochés trois pipes et un pot à moutarde !…
L’homme était coiffé d’une ceinture de flanelle qui lui entourait la tête au ras des yeux. De hautes bottes de toile peinte le chaussaient !
Accroupi sur le pont, près du tronçon du grand mât, il s’occupait tranquillement à gratter avec son couteau une carte marine toute déchirée.