II
À l’aspect de ce bizarre individu, James Mollescott haussa violemment les épaules.
— Alors, dit-il aux marins, vous ne voulez pas me dire où est votre capitaine ?
— Puisqu’on vous dit que c’est celui que vous voyez là ! reprit le matelot qui avait désigné l’homme si drôlement accoutré.
Et comme Mollescott faisait un geste de menace, il reprit :
— Que vous le croyiez ou que vous ne le croyiez pas, c’est notre capitaine, le skipper Sam Arundel, de Glasgow. D’ailleurs, ses papiers sont dans sa cabine !
James Mollescott regarda bien en face son interlocuteur :
— Et vous, dit-il brutalement, qui êtes-vous vous-même ?
— Basil Stockman, de Newport, bossman(1) du Corysandre !
— Alors, l’homme qui est là est votre capitaine ?
— Il y paraît ! gouailla Basil Stockman.
— Et le premier officier ? Où est-il ?
— Malade ! dans sa cabine !
— Le lieutenant ?
— Il n’y en a pas !
— La loi américaine oblige les navires naviguant au long cours d’avoir à bord au moins trois officiers !
— Et moi ? Me prenez-vous pour un cancrelat !
— C’est bon ! Vous discuterez cela avec le Prosecuting attorney ! D’où venez-vous ?
— De Freemantle !
— Freemantle ?
— Oui, Freemantle ! Freemantle, en Australie !
— Et c’est vous qui avez commandé la manœuvre ?
— Oui !
— Pourquoi avez-vous jeté votre navire contre le quai ?
— Je ne l’ai pas fait exprès !
— Je l’espère pour vous !… Il fallait faire attention ! On vous criait de serrer vos voiles !… Vous saviez bien que cela doit se faire lorsqu’on entre dans un port !
— Probable ! Et ce n’est pas vous qui me l’apprendrez !
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
— Dites-moi, monsieur le chef de… de je ne sais pas quoi ?
— De la Sûreté californienne ! Et je pourrais bien vous l’apprendre avant peu !
— C’est à voir ! Mais de quel droit m’interrogez-vous ?… Il y a un capitaine et un second à bord… Allez les voir ! Je ne suis que bossman, moi ! J’ai fait pour le mieux !… D’abord, le tribunal maritime appréciera !
James Mollescott regarda l’insolent Basil Stockman dans les yeux :
— Je vous demande pourquoi vous n’avez pas fait carguer les voiles en arrivant dans le port ? dit-il.
— Hell and dammit ! Mais vous avez donc de la… boue dans les yeux ! exclama le bossman (il se servit même d’un mot plus énergique que boue)… Les hommes ne se tiennent plus debout ! Regardez-les !… Il y en a douze ! Ils étaient vingt-sept au départ ! Nous avons eu une épidémie de béri-béri… et ceux qui ont survécu ne valent pas mieux que ceux qui sont morts !… Je leur ai fait, d’en bas, carguer les voiles !… pour les serrer complètement, il m’eût fallu les envoyer dans la mâture ! Ils ne sont pas seulement capables de se tenir droits, et seraient tombés comme des punaises d’un plafond lorsque la maison s’écroule !
L’homme haussa les épaules.
James Mollescott regarda les marins et s’aperçut alors qu’ils avaient tous des faces de cadavre : leur peau jaunâtre et sèche était collée sur leurs os. Un large cercle de bistre cerclait leurs yeux caves et qui brillaient de fièvre.
Il n’insista pas et, risquant à chaque pas de glisser sur le pont incliné du navire à demi chaviré, il descendit du gaillard d’avant et se dirigea vers l’homme à costume de carnaval que Basil Stockman lui avait affirmé être le capitaine Sam Arundel.
Ce dernier, s’apercevant que James Mollescott marchait sur lui, se leva et resta deux secondes immobile.

Puis, soudain, il arracha le pot à moutarde accroché à sa vareuse et le lança de toutes ses forces dans la direction du chef de la Sûreté.
James Mollescott eut à une opportune inclinaison de tête de n’avoir point le crâne brisé.
Furieux, il leva sa main armée d’un revolver.
Il allait tirer, lorsque Sam Arundel éclata de rire et se mit à danser une gigue effrénée en hurlant :
Le capitaine de Chicago,
Qui mange la viande et laisse les os !
Hallo, Hallo, Hallo, Hallo !!
Je suis le capitaine de Chicago !
James Mollescott ne douta plus qu’il avait un fou devant lui. Il se dirigea vers l’arrière du navire en faisant un crochet pour éviter le personnage.
Mais celui-ci, interrompant sa gigue, bondit à la suite du chef de la Sûreté.
Il allait atteindre Mollescott, mais, d’un coup de poing asséné au milieu du visage, le policier l’envoya rouler sur le pont et poursuivit sa marche.
James Mollescott gravit l’échelle de la dunette et pénétra dans les logements des officiers. Il lut sur une porte : chief officier, et y frappa.
— Entrez ! dit une voix faible.
Mollescott obéit.

Il ouvrit la porte et pénétra dans une étroite cabine, meublée d’un lit surélevé, surmontant trois tiroirs, et d’une banquette rembourrée de crin.
Par un étroit hublot, la lueur blafarde des lampes électriques du quai filtrait tant bien que mal.
— Que voulez-vous, gentleman ? demanda l’homme qui était couché dans le lit.
— Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco !…
— Ah !… Nous sommes à San-Francisco, alors ?
— Vous ne le savez pas ?
— Non ! j’ai les deux jambes brisées !… Je ne suis pas monté sur le pont depuis trois semaines !… J’ai entendu, tout à l’heure, des hurlements et un choc sourd… Nous avons touché le quai, n’est-ce pas ? Et la mâture est en bas ?
— Oui !… Vous êtes le premier officier du navire ?
— Oui, monsieur ! William Winckler, capitaine de la marine britannique !
— Savez-vous que le capitaine est fou !
— Non ! je le savais malade… Il est fou !
— Oui !… Qu’est-il arrivé ?
William Winckler allait répondre.
À ce moment, un bruit de pas précipités se fit entendre sur la dunette. Un grand gaillard maigre, au visage osseux et basané, apparut à la porte de la cabine ; James Mollescott le vit et s’écria :
— Monsieur Buggy-Black ? vous ici ?

C’était en effet, master Buggy-Black, propriétaire du Moon’s Hole Bar, un des plus beaux établissements de San-Francisco, qui était devant lui.
— Oui, moi ! grogna Buggy-Black… ce navire m’appartient ! Ah ! ah !… Laissez-moi, je vous prie ! Ho ! Master Winckler, où est mister Smiley, le subrécargue ?
— Mais… il est mort, je pense ! Il a reçu une poulie sur la tête, un peu avant le passage de la ligne !
— C’est cela ! Il est mort !… Et le capitaine est fou !… C’est vous qui les avez assassinés, misérable !
— Master Buggy ! balbutia William Winckler, indigné, en essayant de se dresser sur son séant.
Mais il poussa un râle de douleur et retomba, les dents claquantes.
— Mister Mollescott, s’écria Buggy-Black, j’accuse cet homme d’avoir assassiné le subrécargue Thornton Smiley, et d’avoir, par des manœuvres que la justice élucidera, provoqué la folie du capitaine Sam Arundel !
James Mollescott resta impassible.
— L’accusation que vous portez là est grave, monsieur Buggy-Black ! dit-il. Et, sans vouloir la discuter, il est de mon devoir de vous demander si vous possédez quelques preuves à l’appui de vos dires…
— Tout l’équipage, que je viens d’interroger, témoignera, monsieur Mollescott !
— Je ne vois pas bien le motif ? fit le chef de la sûreté.
— Le motif… Buggy-Black eut une brève hésitation. Le motif ? Il est clair !... De s’emparer du navire… et de le vendre, sans doute !
— À lui tout seul ? Blessé comme il l’est, que vouliez-vous que cet homme fasse d’un navire ? Comment l’eût-il manœuvré ?
— Eh ! monsieur Mollescott, il n’était pas encore blessé quand le subrécargue est mort et que le capitaine est devenu fou !… Et, sans doute, devait-il avoir des complices parmi les matelots qui sont morts… et même parmi ceux qui survivent !
Le chef de la sûreté de San-Francisco hocha la tête :
— Nous verrons cela ! dit-il… En attendant, je vais faire transporter cet homme à l’hôpital où il sera consigné à la disposition de la justice !
— Je suis innocent ! clama William Winckler qui avait écouté ce colloque en silence.
— Dans ce cas, ne craignez rien ! fit James Mollescott, paisible. Voulez-vous m’accompagner, monsieur Buggy-Black ?
— J’ai quelques renseignements à demander à cet homme ! fit l’interpellé après un bref silence.
— À votre aise !…
« Seulement, je vous serais obligé de bien vouloir passer tout à l’heure à mon cabinet, Montgomery-Avenue…
— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Mollescott !
Le chef de la sûreté inclina la tête et sortit de la cabine.
Tout à coup, au moment où il saisissait la rampe de l’escalier conduisant sur la dunette, un homme titubant sortit d’une des cabines. Il regarda James Mollescott d’un air stupide et râla :
— John Strobbins !… aaah !… John Strobbins !…
— John Strobbins ? répéta James Mollescott, devenu d’une pâleur mortelle.
Mais l’homme étendit les mains comme pour se retenir, et s’écroula, d’un seul coup, foudroyé !
James Mollescott, hagard, se pencha sur lui et reconnut qu’il était mort !