III
John Strobbins ! Que venait faire John Strobbins dans cette affaire ?
James Mollescott, immobile, se le demanda. Il sentit confusément que, du moment que le détective-cambrioleur était mêlé à cette sinistre histoire, il ne pouvait advenir que désagréments et ennuis pour lui, Mollescott.
Le chef de la sûreté de San-Francisco, après un dernier regard au marin mort si tragiquement à ses pieds, enjamba le cadavre et remonta sur la dunette. De là, il gagna l’avant du Corysandre, où les marins se tenaient sous la surveillance des policemen Dick et Ralph. Il se dirigea droit sur Basil Stockman et dit :
— Suivez-moi, vous !
Le maître d’équipage, d’un air indifférent, fendit le groupe de marins au milieu duquel il pérorait et emboîta le pas au policier. James Mollescott le mena devant le cadavre du matelot et demanda :
— Quel est cet homme ?
L’obscurité régnant dans la descente de la dunette ne permit pas à Mollescott de s’apercevoir de l’effroyable pâleur de Basil Stockman à la vue du cadavre. Pourtant, le maître d’équipage, s’étant rapidement ressaisi, répondit d’une voix calme :
— Oh ! mais c’est un de nos matelots !… Il est mort, je crois bien !
— Je vous demande le nom de cet homme ! fit Mollescott impatienté.
— C’est un Français : Maurice Cabasson… il s’est embarqué à Freemantle.
« Tout à l’heure, il était avec nous ! Maintenant, il est mort, à ce qu’il paraît ! Quand je vous disais qu’à bord de ce maudit navire les vivants ne valaient pas mieux que les trépassés !
James Mollescott haussa les épaules.
— Et John Strobbins ?
— John Strobbins ? répéta machinalement Basil Stockman – et James Mollescott perçut que sa voix tremblait légèrement.
— Qu’est devenu John Strobbins ? Répondez-moi sans hésiter ou je vous fais arrêter immédiatement !

À la dernière syllabe du dernier mot de sa phrase, James Mollescott reçut soudain un formidable coup de tête dans le ventre qui le fit s’aplatir contre la cloison et s’écrouler sur le cadavre du matelot français… Étourdi, il voulut se lever ; il appela à lui toutes ses forces, concentra son énergie…
Mais vainement ! La commotion avait été trop forte !
Sans pouvoir bouger ni parler, le chef de la sûreté de San-Francisco vit Basil Stockman bondir dans l’escalier et disparaître.
Quelques minutes s’écoulèrent.
James Mollescott, se sentant quelques forces, se releva, et, titubant, s’accrochant à la rampe, il parvint à remonter sur la dunette.
L’air frais de la nuit le réconforta. Il jeta un regard circulaire autour de lui et vit sur le quai une vingtaine de policemen qui contenaient la foule. À l’avant du trois-mâts, les marins n’avaient pas bougé.
James Mollescott se dirigea vers eux. Son intention était de faire arrêter tout le monde.
Après, on verrait !
Tout à coup, comme il se trouvait au milieu du navire, il sentit le trois-mâts vibrer sous ses pieds et entendit en même temps un gargouillement sourd.
Deux secousses ébranlèrent le Corysandre qui s’inclina lentement ; des cris de terreur retentirent :
— Nous coulons ! Nous coulons !
— À terre ! À terre !
Le gargouillement devenait de plus en plus fort, cependant que le trois-mâts s’inclinait avec rapidité.
James Mollescott, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, autant à cause de sa faiblesse que par suite de la déclivité du pont, siffla, et cria aux deux policemen qui, stoïques, restaient immobiles sur le gaillard pendant que les marins se laissaient glisser à terre :
— Qu’on arrête tout le monde !
— Oui, chef ! répondit un des policemen. Le Corysandre avait cessé de s’incliner. Maintenant, il coulait lentement par l’arrière. Déjà l’eau atteignait le niveau du pont inférieur. Il ne restait plus à bord que Mollescott et les deux policemen Dick et Ralph qui attendaient l’ordre de leur chef pour se laisser glisser eux aussi sur le quai.
James Mollescott allait le leur donner, lorsqu’il se souvint du second William Winckler qui gisait, les jambes cassées, dans une des cabines de la dunette.
Il faut rendre cette justice au chef de la sûreté qu’il ne pensa pas un instant que le blessé était, somme toute, un inculpé. Il ne vit en lui qu’un homme à sauver.
— Ralph ! Dick ! cria-t-il de toutes ses forces ; venez ici !
Les deux policemen, après un instant d’hésitation fort naturelle – car le Corysandre s’enfonçait avec une rapidité effrayante – rejoignirent leur chef en courant.
— Suivez-moi ! fit Mollescott.
Et, autant que le lui permettaient ses forces, le chef de la sûreté se hâta vers la dunette. Déjà, l’eau effleurait les hublots !…
Les trois hommes dégringolèrent l’escalier, enjambèrent le cadavre du matelot français et arrivèrent devant la porte du chief-officer.
James Mollescott l’ouvrit.
Le hublot, heureusement fermé, devait être sous l’eau, car une obscurité complète régnait dans la petite chambre. À tâtons, Mollescott s’approcha du lit.
— Capitaine ! dit-il, vous êtes là ?
— Oui ! Nous coulons, n’est-ce pas ?
— Oui ! Mais je viens vous chercher : je suis le chef de la sûreté !
— Oh ! laissez-moi mourir ! Pour ce que ma carcasse vaut…
— Ralph !… Dick ! Vite !… Là ! droit devant vous ! C’est cela ! Vous le sentez ? Oui ?… Bon… Empoignez-moi cet homme !… Avec douceur !

William Winckler poussa un gémissement.
— Avec douceur, tonnerre ! grogna Mollescott ; il a les jambes brisées !… Vous l’avez !
— Oui, chef !
— En route, alors ! Et vite !… Suivez-moi ! Et attention à ne pas tomber !… Ah ! quelle affaire !
James Mollescott, les poings crispés de rage, – il regrettait de n’avoir pas le temps de faire une perquisition qui eût, sans nul doute, été fructueuse, – se dirigea vers l’échelle.
Il la gravit et arriva sur la dunette dont le plancher était au ras de l’eau.
Il se tourna vers le quai et hurla :
— Des cordes ! Envoyez des cordes ! Il y a un blessé !
— Oui, chef ! répondit Peter Craingsby.
Il y eut un brouhaha.
Des hommes coururent et, presque aussitôt, une dizaine de cordages lancés du quai s’abattirent sur le pont du Corysandre, en même temps que Ralph et Dick, portant William Winckler, apparaissaient.
James Mollescott sentit l’eau venir à ses chevilles.
Il bondit ; il empoigna l’extrémité de la corde la plus proche de lui et courut vers les deux policemen.
En deux secondes, il eut passé la corde sous les aisselles du blessé et l’assujettit au moyen d’un solide nœud.
— Hisse ! hurla-t-il.
Vingt bras halèrent le cordage. Enlevé comme une plume, le chief-officer du Corysandre, inerte, s’éleva vers le quai.
— Montez, vous autres ! ordonna Mollescott aux deux policiers.
Ceux-ci empoignèrent chacun une corde et commencèrent à se hisser.
Il était temps ! Le Corysandre était aux trois quarts sous l’eau, et des frémissements, précurseurs de la catastrophe finale l’agitaient.
James Mollescott attrapa une corde. Il eut à-peine le temps de s’y cramponner, car, soudain, le trois-mâts, empli d’eau, s’arracha du quai, dans lequel son avant était coincé, et, crevé, disjoint, disparut dans l’eau noire qui se referma sur lui.
James Mollescott se hissa sur le quai.
Il était haletant.
Son premier regard fut pour le malheureux Winckler que l’on venait d’étendre sur une bâche aussitôt apportée.
— Craingsby ! cria-t-il.
Le détective, qui s’occupait du blessé, accourut.
— Les marins de ce navire ? Les a-t-on arrêtés ?
— Oui, cher !… Vingt policemen viennent d’arriver ; ils ont cueilli ces drôles à leur descente du navire et les ont emmenés aussitôt à la sûreté !
— Bon !… Vous ferez conduire ce blessé à l’hôpital ; il y…
Des hurlements atroces retentirent. La foule reflua vers le bord du quai : les cris montaient de la surface de l’eau.
Mollescott et Craingsby, intrigués, coururent, eux aussi, voir ce qui se passait ; ils aperçurent au milieu de l’eau noire une tête enturbannée d’une ceinture de flanelle !…

James Mollescott reconnut sans hésiter le capitaine fou du Corysandre : Sam Arundel, qu’il avait perdu de vue depuis sa rencontre avec le matelot français.
— Il faut sauver cet homme ! cria-t-il… Allez-y avec précaution, car il est fou !
Une embarcation se détacha aussitôt du quai, montée par deux douaniers qui avaient entendu, et se dirigea vers le dément.
Mais Sam Arundel, tout en continuant ses hurlements, nageait avec l’aisance et la vélocité d’un poisson.
Avant que le canot l’eût rejoint, il atteignit une des échelles de fer fixées dans le quai et la gravit en trois bonds.
— Empoignez-le ! fit Mollescott… Et attention : c’est un fou !
Deux détectives se précipitèrent sur Sam Arundel.
Le premier s’affaissa après avoir reçu une terrible ruade dans le ventre ; le second, rendu prudent, n’évita pourtant pas un coup de poing magistralement asséné, qui lui cassa trois dents.
Le fou, triomphant, clama :
Je suis le capitaine de Chicago !
Court triomphe ! Car trois autres détectives le saisirent par derrière et, l’ayant immobilisé malgré ses efforts, lui passèrent les menottes.
— Qu’on l’emmène à la sûreté ! grommela Mollescott. Il n’est peut-être pas si fou que cela !… Craingsby, restez ici avec quatre hommes ; on ne sait jamais !... je vous ferai relever à minuit !
— Bien, chef !
James Mollescott resta un instant immobile, réfléchissant… Il n’avait rien oublié ! Le fou était pris… le malade à l’hôpital… les marins coffrés !…
Seul, le bossman avait échappé ! Mais on verrait à le retrouver !
Satisfait de lui-même, Mollescott fendit la foule qui stationnait sur le quai et avisant une auto de louage qui passait, il se fit conduire à la sûreté. Il se dirigea, aussitôt arrivé, vers le quartier des prisonniers :
— Où a-t-on mis les hommes arrivés tout à l’heure ? demanda-t-il au gardien chef.
— Quels hommes, monsieur Mollescott ?
— Les marins du Corysandre ! Il y en a dix ou douze, voyons !
— Dix ou douze !… Depuis ce soir à cinq heures, aucun prisonnier n’a été amené ici, monsieur Mollescott !