IV
Dire que James Mollescott s’attendait à pareille réponse serait exagéré.
Pourtant, il resta calme : dès l’instant où le nom de John Strobbins avait été prononcé devant lui, il avait envisagé et prévu les pires éventualités.
D’une voix lente, bien scandée, il dit au gardien-chef :
— Ainsi, vous êtes sûr que l’on n’a pas amené ici les marins du trois-mâts Corysandre qui vient de couler dans le port ?
— Je n’ai pas bougé de mon bureau depuis deux heures de l’après-midi, monsieur Mollescott !… Je m’y suis même fait apporter à dîner ! Alors…
— Comment, vous ne mangez pas chez vous ? fit Mollescott, surpris.
— Si, d’habitude ! Mais pas en ce moment : ma femme est en voyage ; aussi, je préfère me faire apporter mes repas d’un restaurant voisin…
— C’est bien !… Si les prisonniers dont je vous ai parlé arrivaient, veuillez m’en aviser immédiatement à mon cabinet !
— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Mollescott !
Le chef de la sûreté de San-Francisco, ayant salué d’une brève inclinaison de tête, s’éloigna à pas rapides et gagna son bureau. Il sonna immédiatement et, au planton accouru, ordonna de lui envoyer le détective Peter Craingsby lorsqu’il arriverait à minuit.
Puis, comme il avait faim, il se fit apporter un repas froid qu’il attaqua avec grand appétit.
Tout en mangeant, il réfléchissait aux événements de la soirée.
Et ses pensées étaient moroses : Que venait faire John Strobbins dans cette affaire ? Tel était le principal point d’interrogation que se posait le policier. Mais sans pouvoir le résoudre !
Il ne douta point que la disparition des marins eût été opérée par le détective-cambrioleur. Dans quel but ?… Quels liens unissaient ce capitaine fou, cet officier blessé, et ce maître d’équipage en fuite ?… De quoi était mort le marin qui avait crié ce nom de John Strobbins ?
Soit par l’officier blessé, soit par Master Buggy-Black – puisque ce dernier se disait propriétaire du Corysandre, James Mollescott espéra trouver un fil conducteur pour démêler cette étrange histoire.
Il se souvint que M. Buggy-Black lui avait promis de venir à son cabinet dans la soirée ; d’ailleurs, il savait où le retrouver, et cette pensée le rasséréna.
Il avait presque terminé son repas, lorsqu’on frappa à la porte :
— Entrez ! s’écria Mollescott.
Peter Craingsby parut.
Sa figure décelait une grande agitation. À l’interrogation muette qu’il lisait sur le visage de son chef, il répondit :
— J’ai conduit le blessé à l’hôpital de Temple-Head !… Le fou est dans un des cachots, ici, en bas…
— Mais… il me semble que je vous avais dit de rester en faction sur le quai jusqu’à minuit ? fit Mollescott, se souvenant soudain de l’ordre donné au détective.
— Chef, j’ai pris sur moi de venir !… Un quart d’heure après votre départ, je vis arriver sur le quai une dizaine de policemen.
« J’interrogeai leur chef, le brigadier Horback, et j’appris qu’ils arrivaient de la caserne de Marble-House ! Or, comme c’était de là qu’étaient déjà venus les hommes qui avaient arrêté les marins du Corysandre, je lui…
— Où sont-ils, ces marins ? interrompit James Mollescott. On ne les a pas vus ici !
— Je vais vous le dire, chef !
« J’interrogeai donc le brigadier Horback et lui demandai ce qu’il venait faire, puisque, déjà, vingt policemen de sa caserne étaient venus.
« À ma grande surprise, il m’affirma qu’aucun autre détachement que le sien n’était parti de Marble-House depuis six heures du soir pour la relève !…
— By God ! J’aurais dû m’en douter ! éclata Mollescott : c’est un coup de John Strobbins !… Je le reconnais là !
— John Strobbins ? fit Peter Craingsby, ahuri.
— Oui, John Strobbins ! C’est lui qui a tout fait !
— Ah !… Vous avez une piste, chef ? s’écria le détective, subitement intéressé.
— Oui !… C’est-à-dire, non !… Enfin, dites-moi la fin de votre entretien avec le brigadier Horback ?
— Eh bien, chef, j’eus l’assurance que les policemen qui avaient arrêté les marins ne sortaient pas de Marble-House !
Et, pris d’une subite méfiance – je me souvenais du coup du Cadmore-Castle : encore un méfait de John Strobbins ! – je priai le brigadier Horback de prendre la garde à ma place, et j’allai ensuite téléphoner dans tous les commissariats et corps de garde de la ville : aucun n’avait envoyé de policemen !… Je compris, alors, que nous avions été joués et sautai dans une auto pour vous prévenir ! Voilà, chef !

M. James Mollescott se prit la tête dans ses mains et, pendant quelques instants, s’absorba dans une intense méditation.
Il commençait à comprendre une chose : John Strobbins avait intérêt à ce qu’aucun des marins du trois-mâts ne parlât, puisqu’il les avait fait disparaître. Et ce Basil Stockman, le maître d’équipage, qui s’était si délibérément enfui, devait être son complice.
Restait à savoir le but poursuivi par le détective-cambrioleur.
— C’est certain, fit James Mollescott tout haut. Nous avons devant nous John Strobbins : tout cela porte sa marque !
« S’il n’était pas à bord du trois-mâts, du moins rien ne s’y est fait que sur ses ordres… Il ne tue jamais !… Il s’est contenté de rendre fou le capitaine, et aura brisé, ou fait briser, les jambes du chief-officer, afin que, confiné dans sa cabine, le blessé ne pût voir ce qui se passait…
« Pourtant, M. Buggy-Black, qui est le propriétaire du navire, accuse le chief-officer !… C’est à n’y rien comprendre !
— L’affaire est embrouillée, chef ! murmura Peter Craingsby qui avait écouté avec attention le monologue de James Mollescott. Mais, malgré tout, je ne vois pas pourquoi vous mêlez John Strobbins dans ce drame ; il doit être bien loin…
— Je parle de John Strobbins, parce qu’un des marins du Corysandre est venu mourir, tout à l’heure, à mes pieds en prononçant ce nom !
Et James Mollescott fit le récit de ce qu’il avait vu et entendu à bord du voilier.
Pendant quelques instants, les deux hommes restèrent silencieux. Enfin, Peter Craingsby donna son opinion :
— Sans nul doute, chef, un crime a été commis à bord de ce navire, sur les ordres de John Strobbins, à qui il profite… Dans quel but ? Voilà ce que M. Buggy-Black, le propriétaire du Corysandre, pourra sans doute nous dire !
— Il m’a promis de venir ici dans la soirée !
— Il est bientôt onze heures, chef, et peut-être serait-il bon de lui rappeler sa promesse !… Voulez-vous que j’aille au Moon’s Hole Bar ?… Je vous le ramènerai !
James Mollescott allait répondre, lorsque deux coups légers résonnèrent contre le bois de la porte.
— Ce doit être lui ! fit le chef de la sûreté.
Et il ajouta d’une voix forte :
— Entrez !
Déception ! C’était un policeman en uniforme.
— Que voulez-vous ? grogna Mollescott, furieux à l’aspect de ce visiteur.
— Chef, c’est l’inspecteur Mason qui m’envoie !… En faisant notre ronde tout à l’heure, moi et mon collègue Turnabout, nous aperçûmes, à l’angle de la Toronto-Avenue et de la 18e rue, le corps d’un homme étendu dans le renfoncement d’une porte.
« Croyant avoir affaire à quelque ivrogne nous nous penchâmes pour le relever et nous nous aperçûmes alors qu’il portait un poignard enfoncé jusqu’au manche entre les épaules !
» Il avait vomi beaucoup de sang, que de loin nous avions pris pour du vin, ce qui nous avait fait penser que l’homme était ivre – car ses vêtements en étaient complètement imbibés.

— Après ? coupa Mollescott : allez au fait !
— Oui, chef !… Nous transportâmes donc le blessé…
— Ah ? l’homme n’était pas mort ?
— Non, chef !… Nous le transportâmes au poste de police de la Toronto-Avenue, d’où un médecin fut appelé par téléphone par l’inspecteur Mason qui se trouvait là.
« Le médecin parvint à retirer le poignard de la plaie et pansa le blessé qui revint à lui et, tout en crachant le sang, parla malgré la défense du docteur. Il cria :
« M. Mollescott… M. Mollescott… le Corysandre !
« Et il s’évanouit.
« Alors, comme le médecin déclarait que le transport du blessé à l’hôpital était impossible pour le moment, M. Mason m’envoya vous prévenir !
— Il pouvait me téléphoner ! grommela Mollescott… Et le nom du blessé ? Sait-on le nom du blessé au moins ?
— Oui, chef ! J’oubliais ! Je vous demande pardon ! C’est M. Buggy-Black, le propriétaire du Moon’s Hole Bar !
James Mollescott et Peter Craingsby se regardèrent, sans trouver un mot. Le chef de la sûreté de San-Francisco se leva :
— Venez ! dit-il à Craingsby. Nous allons tenter d’interroger M. Buggy-Black – s’il vit encore !
Rapidement, James Mollescott revêtit son ample manteau et coiffa son chapeau melon :
— Venez, vous aussi ! dit-il au policeman qui, immobile, attendait.
Les trois hommes sortirent de l’hôtel de la sûreté. Une auto les conduisit en quelques minutes devant le poste de police de Toronto-Avenue.
James Mollescott n’attendit même pas que la voiture se fût arrêtée pour sauter sur le sol.
En deux bonds, il fut dans le poste de police. Il traversa l’antichambre et entra dans le bureau du brigadier.
Là, sur un matelas posé à terre et qu’entouraient trois hommes, il aperçut le blessé.
M. Buggy-Black ressemblait à un cadavre ; sa face immobile et exsangue, ses yeux fermés, ses narines pincées et sa bouche entr’ouverte, tout en lui montrait l’image de la mort.
— Alors ? fit Mollescott à un des hommes debout autour du blessé (c’était l’inspecteur Mason), a-t-il dit quelque chose ?
— Non, chef !… Rien !
— Et il ne faut pas essayer de l’interroger pour l’instant ! observa à voix basse un des assistants ; le moindre mouvement pourrait être fatal au blessé ; il a un poumon percé de part en part !
James Mollescott comprit que c’était le médecin qui venait de parler. Il baissa la tête en signe d’assentiment et entraîna l’inspecteur Mason dans la pièce voisine :
— Avez-vous des détails ? demanda-t-il.
— Non, chef !… Je viens d’envoyer deux détectives procéder à une enquête sur l’emploi du temps de M. Buggy-Black ce soir… Le blessé avait beaucoup d’ennemis… C’est parmi eux qu’il faut chercher, sans doute !
— Qu’avez-vous recueilli sur lui ?