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Table des matières IVChapitre 11 / 20

V

Après avoir, d’un magistral coup de tête, aplati James Mollescott contre la cloison de la cabine du Corysandre, Basil Stockman, le maître d’équipage du trois-mâts, avait bondi sur la dunette du voilier, et, lestement, avait sauté sur le quai d’une hauteur de cinq mètres.

Comme, ainsi qu’on le sait, il n’y a de la chance que pour la canaille, Basil Stockman était retombé sur ses pieds, sans autre dommage qu’un léger essoufflement.

Après deux secondes d’immobilité, pendant lesquelles il avait repris sa respiration, il s’apprêtait à se lancer dans la foule et à fuir, lorsque deux policemen lui mirent la main sur l’épaule.

Il voulut tenter un effort pour se dégager et essaya de recommencer sur le policier le plus proche de lui le coup de tête qui lui avait si bien réussi avec James Mollescott.

Il n’en eut pas le temps. Un des deux policiers lui appuya un revolver sur la tempe, au même instant que l’autre lui passait aux poignets une solide paire de menottes en fil d’acier.

— Suivez-nous sans résistance, sinon c’est une balle dans la tête, maître Ben Hawick ! fit un des policemen.

À entendre ce nom, Basil Stockman tressaillit violemment.

— Je m’appelle Basil Stockman ! dit-il ; vous vous trompez !

— C’est bon ! vous vous expliquerez avec l’attorney ! Venez !

Basil Stockman, ou plutôt Ben Hawick, grinça des dents. Il vit que le policeman au revolver le guettait et n’hésiterait pas à tirer.

Il se soumit :

— C’est bon ! Je viens !… Vous paierez cela cher ! C’est moi qui vous le dis !… D’abord, ne me serrez pas si fort !

Sans répondre, les deux policemen poussèrent leur prisonnier devant eux dans une direction parallèle au quai.

Après avoir traversé la foule et parcouru une distance d’environ deux cents mètres, ils arrivèrent devant un des nombreux escaliers de pierre creusés dans le quai, et au pied duquel stationnait un élégant canot automobile.

Lestement, les deux policemen y entraînèrent Ben Hawick :

— Où me conduisez-vous ? grogna celui-ci.

— La paix, si tu veux que je ne troue pas ta chienne de carcasse ! grommela le policeman au revolver.

Ben Hawick se le tint pour dit.

Toujours entre ses deux gardes de corps, il atteignit la dernière marche de l’escalier, contre laquelle l’eau noire clapotait.

Soudain, saisi par quatre mains vigoureuses, il se sentit soulevé et projeté en avant, ni plus ni moins qu’un simple paquet ! Il tomba au fond du canot automobile, et le choc fut si brusque qu’il poussa un grognement de douleur.

Il voulut se lever. Mais ses poignets étaient immobilisés par les menottes de fil d’acier, et, dans l’ombre, un homme, accroupi sur lui, entravait ses chevilles !

Ben Hawick se résigna.

Cependant, un individu enveloppé d’un ample manteau de caoutchouc et debout devant la roue du gouvernail du canot, n’avait rien perdu de toute cette scène.

— Nos hommes sont là-bas ? demanda-t-il aux deux policemen.

— Oui, chef ; Reno est avec eux.

— Bon !… Tu lui diras de fouiller soigneusement ses prisonniers et de m’envoyer quelqu’un s’il découvre quoi que ce soit… Il y a juste treize hommes ! Treize ! Qu’il se rappelle bien ce nombre ! Il les lui faut tous les treize !… Et qu’il surveille le capitaine, s’il y en a un !

— Oui, chef !

— Va !… Larguez la bosse, vous autres !… Machine, doucement !

Les deux policemen s’éloignèrent dans la direction du Corysandre, cependant que le canot automobile filait vers le large.

— Bobby ! fit l’homme debout au gouvernail.

Un marin s’approcha de lui aussitôt :

— Prends la barre et dirige le canot vers ce gros navire charbonnier qui est là-bas ; nous y serons invisibles !

— Oui, chef ! répondit le marin en empoignant la minuscule roue de cuivre.

L’homme au manteau de caoutchouc, en deux pas, arriva à l’arrière du canot, à l’endroit que les marins nomment la « chambre », et qui est un creux garni circulairement de banquettes pour s’asseoir. C’est là qu’avait été jeté Ben Hawick.

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L’homme au manteau se pencha sur le prisonnier et, tirant de sa poche une petite lampe électrique, il en fit jaillir un jet de lumière en disant :

— Tu ne me reconnais pas, Ben Hawick !… Je t’avais pourtant dit que nous nous retrouverions !

— John Strobbins ! balbutia le prisonnier d’une voix rauque… Vous n’êtes donc pas noyé ?

— Apparemment, mon gaillard ! Mais tu dois comprendre que ce n’est pas pour te narrer mes aventures que je me suis ménagé cette petite entrevue avec toi ? Où sont les diamants ?

— Je ne les ai pas !

— Je m’en doute, mais tu me permettras de m’en assurer plus complètement ! Ce sera, d’ailleurs, vite fait.

Et John Strobbins, tirant un large bowie-knife(2) de sa poche, eut tôt fait de lacérer les vêtements de son prisonnier.

En moins de dix secondes, Ben Hawick n’eut plus sur lui que ses grosses bottes de toile. John Strobbins les lui enleva aussi.

— J’ai froid ! fit le prisonnier en grelottant.

— Mille regrets : moi aussi, j’avais froid, l’autre jour, quand j’ai fait ce merveilleux plongeon !

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John Strobbins, lentement, examina avec soin les vêtements effilochés de Ben Hawick. Il eut bientôt terminé et maugréa :

— Je m’en doutais ; tu ne les as pas avec toi !… Mais où sont-ils ?

— J’ai froid !

— Et c’est ce qui t’empêche de parler, homme douillet ? Attends ! Ho ! Johnson ! apporte une couverture à ce gentleman !

Un marin accourut presque aussitôt avec l’objet demandé, dans lequel John Strobbins enroula Ben Hawick :

— Et maintenant, dit-il, me diras-tu où sont ces diamants ?

— Je ne sais pas !

— Ah ! ah ! voudrais-tu, par hasard, te moquer de moi ? Cela m’est rarement arrivé, mon bonhomme !… Écoute-moi bien ! tu as une minute pour te décider. Sinon, je t’enverrai avec une gueuse au cou, méditer au fond du port sur la vanité des richesses de ce monde ! Crois-moi, il vaut mieux vivre sans diamants, que de mourir avec !

— Bloody Hell ! Puisque je vous dis que je ne les ai pas ! Je ne sais même pas où ils sont ! grogna Ben Hawick en proie à une sombre fureur. Ah ! je les ai assez cherchés. Arundel doit seul savoir ce qu’ils sont de devenus !

— Sam Arundel ?

— Oui.

— Tu mens ! Tu l’aurais fait parler et tué !

Ben Hawick fit entendre un rire sardonique :

— Sûr que je l’aurais fait… Malheureusement, il est devenu fou !

— Arundel est fou ?

— Et comment !

— Et les diamants ? Tu as dû fouiller le navire ! Tu as eu le temps !

— J’ai tout fouillé depuis l’avant jusqu’à l’arrière ! Oui !… J’ai fait déplier les voiles, désarrimer tous les colis ! Rien ! Rien ! vous entendez ! Ah ! ah ! Vous êtes fin, John Strobbins, mais pas plus que moi vous n’aurez les diamants !

John Strobbins resta sans réponse ; Ben Hawick parlait avec un accent de dépit trop violent pour n’être pas sincère.

— Ainsi, fit le détective-cambrioleur, tu n’as pas trouvé les diamants. Mais es-tu sûr qu’aucun de tes hommes – de tes hommes à toi, il y en avait douze, exactement, tu vois que-je suis renseigné !… trop tard, hélas – ne s’est point approprié le magot ?

— Oh ! non ! ils n’en connaissaient même point l’existence ! fit Ben Hawick.

— C’est bon ! Je te crois ! Tu vois que je suis de bonne composition, et je t’annonce même que, malgré les torts à mon égard, je te pardonne si tu as dit vrai… Il est encore temps de te rétracter si tu mens, car je vais te garder prisonnier, et, si tu m’as trompé, je te tuerai sans pitié !

— Peuh !…

— À ton aise !… Ainsi, tu m’as dit la vérité ?

— Oui !

John Strobbins éteignit sa lampe électrique.

Il se dressa et courut à la roue du gouvernail. Tandis que durait son entretien avec Ben Hawick, le canot, suivant ses instructions, avait été s’abriter entre deux gros navires, à l’ombre desquels il était complètement invisible.

John Strobbins prit la roue du gouvernail.

Puis, d’un coup de barre, il dirigea l’embarcation droit vers le Corysandre, qui était toujours collé au quai.

Mais, arrivé à deux cents mètres environ du trois-mâts, il vira légèrement sur la gauche, ce qui l’amena entre deux gros chalands pleins de charbon, où le canot fut complètement dissimulé.

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— Machine, stop ! commanda John Strobbins.

Les moteurs s’arrêtèrent.

Entraînée par son élan, l’embarcation alla doucement accoster un des chalands, le long duquel, suivant les ordres de John Strobbins, ses marins l’amarrèrent.

Le détective-cambrioleur, aussitôt le canot immobilisé, avait quitté le gouvernail. Il gagna la petite cabine, située à l’avant de l’embarcation, et, après quelques instants, en ressortit revêtu d’un équipement complet de scaphandrier.

— Préparez l’échelle ! commanda-t-il aux marins du canot qui, immobiles, attendaient ses ordres.

Ils obéirent, et, presque aussitôt, une légère échelle de bois fixée aux flancs de l’embarcation s’enfonça dans les flots noirs.

— Vous resterez ici jusqu’à mon retour ! fit Strobbins : dans une heure au plus tard, je serai là !…

— Oui, chef ! répondirent quatre voix.

Ayant assujetti à sa ceinture une boîte de cuivre cylindrique remplie d’outils, John Strobbins empoigna l’échelle et, lentement, descendit. Il eut bientôt disparu dans l’eau.

Grâce au réservoir d’air comprime qu’il emportait avec lui, aucun tuyau ne le reliait au canot. Il était donc libre de ses mouvements.

Il atteignit le fond et, lentement, marcha vers l’endroit où se trouvait le Corysandre, dont la quille se trouvait à environ un métro plus haut que le fond du port.

John Strobbins, quand il eut touché la coque du Trois-mâts, tira de sa boîte de cuivre une cartouche de dynamite et n’eut aucune peine à l’accrocher au manteau de coquillages de toutes sortes incrustés dans la coque du Corysandre.

La cartouche fixée, le détective-cambrioleur mit en action le minuscule mécanisme d’horlogerie devant la faire éclater deux minutes plus tard.

Puis, à pas rapides, il s’éloigna dans la direction de son canot. Il pensait :

— Si les diamants sont encore à bord, ils ne seront jamais si bien gardés que par la mer… en attendant que je vienne les prendre !