VI

Dix minutes plus tard, John Strobbins, ayant ouvert un robinet fixé à sa ceinture, et qui faisait communiquer le réservoir d’air comprimé qu’il portait sur son dos avec l’intérieur de son vêtement de caoutchouc, montait comme un ballon à la surface ; en quelques brasses, il atteignait l’échelle fixée aux flancs du canot automobile, et remontait à bord.
Au même instant, une rumeur retentissait sur le Corysandre : sous l’eau, la cartouche de dynamite avait éclaté et crevé la coque du trois-mâts, qui sombrait lentement.
John Strobbins s’en aperçut à travers le hublot de son casque de cuivre et sourit de satisfaction. Cependant, les marins du canot le débarrassaient hâtivement de son costume de scaphandrier. Bientôt, il eut quitté l’enveloppe de caoutchouc et demanda :
— Rien de nouveau ?
— Rien, chef !
— All right !… Détachez le canot : nous rentrons en ville !
Les marins obéirent ; John Strobbins, s’étant remis au gouvernail, dirigea le canot vers le quai, où il accosta à cinq mètres derrière le Corysandre qui achevait de sombrer.
Le détective-cambrioleur sauta immédiatement à terre et dit :
— Vous conduirez le prisonnier à Cliff-House ! Surveillez-le bien ; s’il tente de s’évader, donnez-lui un narcotique qui le fera tenir tranquille… je viendrai demain matin !
D’un geste désinvolte, John Strobbins se revêtit de son ample manteau de caoutchouc, et, à grands pas, se perdit dans le dédale de rues avoisinant le quai.
Son but n’avait rien de mystérieux : c’était un grand bar, ruisselant de lumières, au-dessus de la porte duquel se lisait, en lettres d’or :
Moon’s Hole Bar
John Strobbins entra. L’établissement était bondé. À chaque table des dîneurs en habit de soirée, des femmes en robes de soie décolletées, mangeaient au son d’un orchestre de nègres, dissimulé derrière un amas de plantes vertes.
Autour du comptoir de cuivre, des gentlemen, perchés sur de hauts et étroits tabourets, sirotaient lentement, avec la gravité qui convient à une si importante opération, d’innombrables whisky-soda.
John Strobbins regarda autour de lui. Sans doute, il ne vit pas ce qu’il cherchait, car il alla droit au gérant, grand gaillard brun et rasé qui, les mains derrière le dos, surveillait le va-et-vient des garçons nègres, et lui demanda :
— M. Buggy-Black n’est pas venu, ce soir ?
L’homme parut embarrassé :
— Je ne sais pas, gentleman…
— Si ! vous le savez !… Alors, il n’est pas là ? Répondez : oui ou non ?
— Je ne crois pas !
— Well ! À quelle heure viendra-t-il ?
— M. Buggy-Black n’a pas d’heure !
— S’il vous arrive malheur, mon ami, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous !
« Tenez : voilà votre portefeuille que je viens de vous enlever !… Il paraît assez bien garni !… J’aurais pu le garder, sans que vous vous aperceviez de rien ! C’est donc un riche cadeau que je vous fais !… Soyez donc assez aimable pour me dire quand je pourrai voir M. Buggy-Black !
Ce disant, John Strobbins, souriant, tendait au gérant ahuri son portefeuille qu’il lui avait habilement subtilisé.
L’homme, un peu pâle, se saisit du précieux maroquin, et balbutia :
— Oh ! gentleman… Croyez que je ne vous ai pas menti : M. Buggy-Black vient ici tous les soirs à onze heures ! Il viendra certainement tout à l’heure !… Mais…
— Quoi ?
— Ma montre ! Vous m’avez aussi pris ma montre, gentleman ? fit le gérant, complètement désorienté.
— C’est ma foi vrai, et la chaîne avec ! Et voici le tout !… Puisque vous me dites que M. Buggy-Black vient vers onze heures, je vais l’attendre en dînant !… Vous me ferez servir à la table, là-bas, près de la porte…
— Oui, gentleman ! affirma le gérant en accrochant à son gilet la chaîne d’or, à laquelle pendait la montre, que John Strobbins venait de lui restituer.
— Et ne vous avisez pas de me créer des ennuis, conseilla le détective-cambrioleur, sinon, il vous arriverait des choses désagréables !
D’un geste indigné, le gérant affirma que telle n’était pas son intention.

Et, tandis que John Strobbins se dirigeait vers la table qu’il avait indiquée, il le regarda s’éloigner de lui avec soulagement.
Le détective-cambrioleur, le sourire aux lèvres, se fit servir un menu délicat et soigné.
Il y fit honneur, et, vers dix heures et demie, se fit apporter l’addition qu’il solda en y joignant un royal pourboire pour le garçon qui l’avait servi.
Puis, un cigare en bouche, il regarda paisiblement la monumentale horloge du bar, dont le cadran figurait une lune percée d’un trou – c’était de cette horloge que l’établissement tirait son nom.
L’aiguille marqua 10 heures 35, 10 heures 40, 10 heures 45… M. Buggy-Black n’apparaissait toujours pas !
À onze heures, John Strobbins commença à donner quelques signes d’impatience. De la main, il appela le gérant :
— Ce retard est incompréhensible ! affirma ce dernier : M. Buggy-Black vient toujours avant onze heures !… Il va certainement arriver d’un moment à l’autre !
— Well ! J’attendrai !
… Onze heures et quart ! Pas de Buggy-Black !
Un homme entra, dont la mine peu soignée contrastait avec l’élégance des habitués du bar.
John Strobbins reconnut en lui, du premier coup, un détective. Il le vit se diriger vers le gérant et lui parler à voix basse. Le gérant pâlit et donna aussitôt les signes d’une profonde agitation.
Pendant quelques minutes, les deux hommes causèrent ; le détective prit quelques notes, puis, après un regard circulaire sur l’assistance, sortit.
John Strobbins, qui, depuis l’entrée du policier, se tenait sur ses gardes, prêt à tout, se leva aussitôt et courut au gérant :
— Que vous a dit ce détective ? lui demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Décontenancé, l’homme regarda son interlocuteur avec terreur :
— M. Buggy-Black vient d’être… vient d’être assassiné ! on l’a retrouvé avec un poignard dans le dos au coin de Toronto-Avenue !
— Assassiné ! gronda John Strobbins dont les yeux lancèrent un éclair… Imbécile, que je suis ! J’aurais dû le prévoir !
Et laissant le gérant stupide et hébété, il bondit vers la patère où étaient accrochés son manteau et son chapeau, empoigna le tout, et, en trombe, franchit la porte et disparut !...
Une automobile passait. Elle était vide. Sans même la faire arrêter, John Strobbins en ouvrit la portière en même temps qu’il sautait sur le marchepied, et cria au chauffeur :
— Sixième Avenue ! Numéro trente-cinq ! Quick (vite).

Le chauffeur, en bon Américain, n’en demanda pas plus ! Et, tandis que son client se laissait tomber sur les coussins, il accéléra la marche de son véhicule, qui fila à toute vitesse vers l’adresse indiquée.
Haletant, John Strobbins murmura :
— L’affaire est belle ! Mais si je réussis, je pourrai dire que je ne me suis jamais autant donné de mal !
En moins de dix minutes, l’auto arriva à l’adresse indiquée et s’arrêta devant une haute maison, dans laquelle le bronze et le marbre avaient été prodigués.
John Strobbins sauta sur le trottoir, lança deux dollars au chauffeur, et courut vers la porte d’entrée de la somptueuse bâtisse.
Il sonna et n’eut pas à attendre longtemps : la porte s’ouvrit aussitôt. Le détective-cambrioleur la franchit et se trouva sous une voûte éclairée par de nombreuses lampes électriques.
D’une porte latérale, un nègre vêtu d’un uniforme de drap garni de galons d’or sur toutes les coutures, apparut :
— Que désirez-vous, gentleman ? dit-il, l’air insolent.
— Je veux voir, à l’instant, M. Jérémie Flipott !
— Oh ! s’exclama le nègre, comme s’il se trouvait scandalisé d’une pareille prétention. Il est impossible, en vérité, de voir M. Flipott en ce moment ! D’abord, M. Flipott est en voyage !
— Mon garçon, tu vas aller dire à M. Flipott que c’est de la part du capitaine Sam Arundel ! Tu entends ! Sam Arundel ! Et il me recevra tout de suite, c’est moi qui te le dis !… Tiens, voilà cinq dollars pour ta peine ! Et va vite, car tu risques en ce moment de perdre ta place – et elle est bonne, si j’en juge par ta mine !
Apeuré par la menace, et adouci par le billet de cinq dollars que venait de lui glisser John Strobbins, le moricaud murmura :
— C’est bien, gentleman !… Je vais aller faire prévenir M. Flipott de votre présence… s’il est revenu ! Mister Sam Arundel, n’est-ce pas ?
— C’est cela même !
— Voulez-vous entrer chez moi, gentleman…
— Non ! Va vite ! J’attends ici !
Un peu dépité de voir son offre déclinée, le nègre, sans insister, marcha vers une porte vitrée qui donnait dans la cage de l’ascenseur et disparut.
Il revint cinq minutes plus tard ; à sa figure, John Strobbins devina qu’il avait été mal reçu.
— Eh bien, demanda le détective-cambrioleur, qu’a dit M. Flipott ?
— M. Flipott n’a rien dit : M. Flipott est parti en voyage depuis deux jours !…
— Comment ?
— Oui, gentleman !… Il devait revenir hier soir ! Même que mistress Flipott est très inquiète ! Elle m’a dit de vous faire savoir qu’elle ne savait pas elle-même où était M. Flipott !
John Strobbins eut besoin de toute sa volonté pour rester calme.
Après un instant de silence, il s’écria :
— Well, mon garçon, merci… je reviendrai !
Et sur ces mots, il sortit.
Dans la rue, il murmura :
— Ah çà ! aurais-je trouvé mon maître ?