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Table des matières VIChapitre 13 / 20

VII

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Depuis le commencement de cette soirée néfaste, M. James Mollescott vivait dans une sorte de rêve. Malgré son endurcissement professionnel, il n’en était pas moins surpris et ému par le mystérieux drame du Corysandre.

En quelques heures, tant d’événements tragiques autant qu’incompréhensibles s’étaient déroulés, que le chef de la sûreté de San-Francisco cherchait en vain à mettre quelque ordre dans son esprit dérouté, et aussi à relier entre eux tant de faits disparates.

Il aurait pourtant espéré en venir à bout, si le nom de John Strobbins n’eût point été prononcé !…

Dans le poste de police de Toronto-Avenue, James Mollescott se rappelait la scène du Corysandre, ce matelot qui était venu expirer à ses pieds en râlant : John Strobbins !… Que venait faire John Strobbins dans ce drame effrayant ?

C’est ce que James Mollescott se demandait, tandis que l’inspecteur Mason, interrogé par lui sur M. Buggy-Black, répondait :

— Nul ne connaît d’ennemi déclaré à M. Buggy-Black ; c’est, comme vous le savez, chef, un ancien mineur, qui, avec les quelques pépites qu’il a recueillies en Australie, est venu à Frisco fonder le Moon’s Hole Bar ! C’est un établissement très prospère…

— Je sais ! fit brièvement Mollescott, toujours plongé dans ses réflexions.

Le médecin qui soignait le blessé s’approcha de lui :

— Je m’en vais, monsieur Mollescott ! dit-il. Je n’ai plus rien à faire ici. L’hémorragie s’est arrêtée ! Il n’y a qu’à laisser reposer le blessé, et, s’il le demande, lui donner une cuillerée de la potion dont voici l’ordonnance. Je reviendrai demain matin pour aviser au transport de M. Buggy-Black à l’hôpital… s’il vit encore !

— Vous craignez une issue fatale ? demanda Mollescott.

— Hélas, oui ! Pourtant, on ne sait jamais !

— J’aurais bien voulu pouvoir l’interroger !… Son assassinat se rattache à une mystérieuse et troublante affaire que j’aurais aimé élucider ! murmura Mollescott.

— Gardez-vous-en bien ! Le blessé est dans le coma. Son organisme, ébranlé par le choc et le sang perdu, ne résisterait pas à la moindre émotion !... Je vous salue, gentleman !

Médecin et policier échangèrent un vigoureux shake-hand.

James Mollescott resta seul avec l’inspecteur Mason. Il allait parler, lorsque la porte s’ouvrit. Un détective entra, et, en voyant le chef de la Sûreté, s’immobilisa, surpris.

— Whiteaway ! exclama Mollescott en reconnaissant le nouveau venu : vous venez de chez M. Buggy-Black, n’est-ce pas ?

— Oui, chef !

— Vous avez du nouveau ?

— Comme çà !… Le gérant du Moon’s Hole Bar m’a raconté que, vers neuf heures, un individu, assez élégant, était venu lui demander un entretien avec M. Buggy-Black, et que, comme le gérant lui répondait évasivement, il l’avait menacé d’une vengeance s’il ne s’expliquait pas mieux.

« Puis, l’inconnu, pour mieux faire parler le gérant, lui avait montré son portefeuille et sa montre qu’il lui avait subtilisés pendant qu’il parlait !

— Ce ne peut être que John Strobbins ! éclata Mollescott. Il n’y a que lui pour avoir une pareille audace !… Après ?

— Après, chef, l’inconnu est resté dans le bar jusqu’à onze heures ; il y a dîné, il a payé exactement sa note et a donné un magnifique pourboire au garçon ! Car j’oubliais de vous dire que le gérant avait fini par lui révéler que M. Buggy-Black venait chaque soir vers onze heures au Moon’s Hole Bar !

— Ah ! ah !… Et John Strobbins… je veux dire, l’individu en question, n’a parlé à personne dans le bar ?… Il n’a pas échangé de signes avec quiconque ?

— Je l’ai demandé au gérant, qui m’a affirmé n’avoir rien remarqué, bien qu’il n’eût pas quitté des yeux son étrange consommateur, dont l’honnêteté lui inspirait des doutes…

— Pourquoi n’a-t-il pas prévenu la police ?… Cet homme avait commis sur lui une tentative de vol !

— Vous savez, chef, dans ces établissements on n’aime pas trop avoir à faire à nous !

— Imbéciles !… Et à quelle heure l’homme est-il sorti du bar ? Ce point est important, Whiteaway !

— J’y ai fait attention, chef ! Eh bien, l’individu était toujours devant sa table, lorsqu’un des détectives qui avaient relevé M. Buggy-Black entra dans le bar pour en faire part au gérant !

— Ah ?

— Oui, chef !… Et, le détective parti, l’inconnu se leva et rejoignit le gérant à qui il demanda : Que vous a dit ce détective ?

— C’est John Strobbins ! Démon ! sacra Mollescott.

— Le gérant, troublé, apprit à son interlocuteur l’assassinat de M. Buggy-Black. Sur quoi, l’individu, très ému, courut prendre son pardessus et son chapeau, et quitta le bar en courant !

— Et cet imbécile n’eut pas l’idée de le suivre ?

— Non, chef ! Je le lui ai demandé. Il m’a dit ne pas y avoir pensé !

— Et après ?

— C’est à peu près tout, chef !… Des voisins croient avoir vu l’inconnu monter dans une auto… Mais ils ne sont pas affirmatifs ; à cette heure-là, tous les clients du Moon’s Hole Bar, ou presque, s’en vont en auto !

— Il faudra rechercher cette voiture ! Vous ferez une note… Quoi ?

Des gémissements se faisaient entendre, James Mollescott s’interrompit et se pencha vers le matelas où gisait le blessé.

M. Buggy-Black avait ouvert les yeux.

De ses lèvres sèches, au coin desquelles restait encore un peu de sang coagulé, un murmure indistinct et saccadé sortait.

Le chef de la sûreté se baissa jusqu’à ce que son oreille touchât presque les lèvres du blessé.

Celui-ci cessa de gémir, comme s’il rassemblait ses forces.

Puis, d’une voix faible, sifflante, oppressée, mais suffisamment intelligible, il balbutia :

— … Diamants… voleurs… assassins !… mort. Smiley… assassin… Flipott… diamants…

— Quoi ? questionna Mollescott… Expliquez-vous !… On vous a assassiné pour vous voler des diamants ?

— Oui !

— Oui ?

— Non !

— Comment, non ? Vous dites oui, et puis après non !…

— Je… vais… vous… vous ex… pliquer…

— Ne vous fatiguez pas ! fit Mollescott qui, entraîné par la curiosité, oubliait totalement la prescription du médecin ; je vais vous interroger ; vous répondrez par oui ou par non en…

— Je… je… ah ! aaah !

Mollescott, épouvanté, se redressa.

Comme galvanisé, le mourant venait de lever la tête, et, dans un dernier râle, crachait à la fois une gorgée de sang et son dernier reste de vie.

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Le chef de la sûreté, très pâle, se pencha sur lui et reconnut qu’il était mort !

— Malheur et malédiction ! gronda-t-il. Il est mort !...

L’inspecteur Mason ne répondit pas. Il était aussi ému que son chef.

Après un instant de silence, James Mollescott marcha vers une table voisine, et, un peu calmé, attira à lui un papier et un crayon.

Il écrivit les quelques paroles prononcées par Buggy-Black :

Diamants – voleur – assassin – mort – Smiley – Assassin. – Flipott – Diamants.

Il réfléchit et murmura après avoir relu :

— C’est bien cela… Il ne m’a pas dit autre chose ?… Non !… Quels sont ces diamants pour lesquels on l’a assassiné ?… Et ce Smiley ? Et ce Flipott ?… Flipott ?… Serait-ce Jérémie Flipott, de la sixième avenue ? Il est riche, pourtant ! Mais sait-on jamais ?... C’est à voir !...

Soigneusement, James Mollescott inséra le papier dans sa poche, et, pris soudain d’une idée subite, s’écria :

— Continuez l’enquête, Mason !… Je m’en vais... S’il arrive quoi que ce soit, téléphonez-moi à l’hôpital de Temple-Head, et, si je n’y suis plus, à mon bureau de la Sûreté.

— Bien, chef !

— Au revoir – et bonne chance !

Mollescott sortit.

La Toronto-Avenue était complètement déserte : il était près de deux heures du matin !

Le chef de la sûreté, renonçant à trouver une voiture, prit dans sa poche un revolver qu’il tint tout armé à la main, et, marchant au milieu de la chaussée pour éviter toute surprise, il se dirigea à pas rapides vers l’hôpital de Temple-Head.

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Il y arriva une demi-heure plus tard et se fit immédiatement conduire au chevet de William Winckler, le « chief-officer » du Corysandre.

Le marin, placé dans un bon lit par les soins de Peter Craingsby, dormait à poings fermés ; il devait y avoir longtemps, sans doute, qu’il n’avait fait pareil somme…

Durement, Mollescott réveilla, et, à brûle-pourpoint, sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, lui dit :

— Je suis le chef de la sûreté !… Je viens vous annoncer que vous êtes accusé par M. Buggy-Black d’avoir assassiné le subrécargue de votre navire.

— Moi ?

— Oui, vous ! Comment s’appelait ce subrécargue ?

— Thornton Smiley !

— C’est bien cela !… Et vous avez commis ce crime pour vous emparer des diamants que M. Smiley apportait à M. Buggy-Black !

— Moi ?… Quels diamants ?

— Vous niez !… À votre aise !… Sachez, cependant, que, ce soir même, vos complices ont assassiné M. Buggy-Black ! Il est mort en vous accusant !… D’ailleurs, il vous avait accusé déjà tout à l’heure devant moi !

— Oui, et même il affirmait que j’avais l’intention saugrenue de m’emparer du navire !… Maintenant, il m’accuse de lui avoir volé des diamants !

« Après votre départ, je m’en souviens, maintenant, il m’a parlé de diamants… Comme je ne le comprenais pas, il n’a, d’ailleurs, pas insisté et m’a laissé en paix !

« Je m’étonne qu’il ait encore pensé à moi ! Je suis un pauvre officier, monsieur, je suis blessé, estropié pour la vie, et voici que l’on m’accuse du plus grand des crimes !… Mon innocence éclatera !

« Pour l’instant, je ne demande qu’un peu de pitié : depuis deux mois, je suis sans soins ! Ce soir, j’ai failli être noyé : laissez-moi reposer, monsieur, je vous prie !

James Mollescott ne put, quoi qu’il fît, rien tirer d’autre du blessé et se retira la rage au cœur.