VIII
En sortant de la maison de Jérémie Flipott, John Strobbins s’était demandé s’il n’avait point, par hasard, trouvé son maître.
Ainsi qu’on le verra plus loin, le détective-cambrioleur avait depuis de longs mois médité et préparé tout pour réussir dans l’entreprise qui le préoccupait.
Et voilà que, l’un après l’autre, les principaux personnages du drame lui glissaient entre les doigts : Buggy-Black assassiné ! Jérémie Flipott disparu !
John Strobbins, pourtant, n’était pas homme à se laisser aller au découragement.
Après avoir réfléchi quelques brèves minutes, il se dirigea vers le Stock-Exchange et, là, sauta dans un tramway allant vers le port. Il regarda sa montre :
— Minuit moins vingt ! murmura-t-il. J’ai le temps !
Arrivé sur le port, il descendit, et, d’un pas délibéré, marcha vers un des nombreux escaliers creusés dans les quais, et au bas duquel un petit canot était attaché à une chaîne de fer que fermait un cadenas.
John Strobbins, tranquillement, tira une clé de sa poche, ouvrit le cadenas, dépassa la chaîne, et sauta dans le canot.
Il se baissa et empoigna une paire d’avirons qui se trouvaient au fond.
Et, après les avoir mis en place, il s’assit et rama vigoureusement vers la passe de Golden-Gate.
Il contourna le musoir fermant le port et se dirigea vers les hautes falaises de Cliff-House que la lune, à son second quartier, éclairait d’une lueur blafarde.

Maniant habilement la légère embarcation, John Strobbins se glissa entre les rocs parsemant la mer au pied des falaises, et, au risque d’être vingt fois brisé contre eux, parvint à gagner une sorte de grotte creusée par le flot dans la muraille de granit, et dont l’entrée était si basse et si étroite qu’il dut se coucher à plat ventre sur les bancs du canot pour éviter d’en heurter la voûte.
Toujours courbé, le détective-cambrioleur s’accrocha à la paroi de roc et ainsi fit lentement avancer son canot.
Après avoir parcouru environ trois cents mètres dans ce canal souterrain, éclairé seulement par la minuscule lampe électrique qu’il portait avec lui, John Strobbins arriva enfin devant un énorme quartier de rocher qui obstruait complètement le conduit.
La pierre devait être en équilibre, car, sans effort apparent, le détective-cambrioleur la fit tourner sur elle-même, et ainsi découvrit un passage étroit, mais plus que suffisant pour donner passage à l’embarcation.
D’une poussée, John Strobbins s’y engagea. Il franchit un court espace voûté et se trouva dans une vaste salle creusée dans le roc et traversée dans son plus grand diamètre par une sorte de canal qui aboutissait au passage par lequel il venait d’arriver.
Derrière ce dernier, le bloc de rocher s’était automatiquement remis en place ; le détective-cambrioleur, en deux coups d’aviron, approcha son embarcation de la berge et sauta sur le roc.
La salle souterraine paraissait déserte. Quatre lampes à acétylène fixées aux murs – une sur chacune des faces – l’éclairaient comme en plein jour.
De son pas souple, John Strobbins se dirigea vers une porte massive encastrée dans le roc, l’ouvrit au moyen d’un ressort secret, et, en ayant franchi le seuil, se trouva dans une pièce plus petite, confortablement meublée : les murs étaient tendus de fines nattes japonaises, le sol recouvert d’un épais tapis de laine.
Sur une table d’acajou incrusté d’or, une lampe de porcelaine de Chine répandait autour d’elle une douce clarté : Fauteuils profonds et divans moelleux invitaient au repos.
John Strobbins s’assit et pressa sur le bouton d’une sonnerie électrique dissimulée entre les nattes du mur ; presqu’instantanément, la porte s’ouvrit et un homme d’une taille élevée, presque un géant, vêtu en policeman, parut :
— Good bye, Reno ! fit Strobbins. Tu ne t’attendais pas à me voir sitôt, hein !… Mauvaises nouvelles : Buggy-Black est mort ou n’en vaut guère mieux ; quant à Jérémie Flipott, il a tout simplement disparu !
— Je te l’avais dit que tu n’étais pas le seul chasseur sur la piste !
— C’est vrai, mais le gibier sera pour moi !
— Savoir, John ! Et qui soupçonnes-tu de ce double coup ?
— Je ne soupçonne personne : j’ai une certitude !… Les marins du Corysandre sont tous ici, n’est-ce pas ?
— Oui ! Tous !… Cela n’a pas été difficile de les capturer : ils ne se tenaient pas debout ! Quant au capitaine, Mollescott l’a fait envoyer à la sûreté !
— Well ! Il est fou ! Tu ne les a pas laissés communiquer avec Ben-Hawick ?
— Non !
— Tout va bien, alors !… Tu vas m’amener Ben-Hawick ici, ce qui te permettra d’assister à un intéressant entretien ! Fais vite !
— Je suis là de suite !
Reno disparut aussitôt. John Strobbins, un sourire énigmatique aux lèvres, prit une cigarette d’Orient dans l’étui d’or qu’il retira de sa poche, l’alluma et en aspira voluptueusement l’odorante fumée.
Malgré sa robustesse, il commençait à sentir la fatigue…
La porte violemment ouverte donna, à cet instant, passage à Reno qui poussait devant lui Ben Hawick (alias Basil Stockman) ; l’ex-maître d’équipage du Corysandre faisait triste mine. Il avait les poings liés, et les chevilles entravées au point que c’est à peine s’il pouvait marcher. D’une rude bourrade, Reno le fit choir aux pieds de Strobbins.

— Doucement, mon ami ! Comme tu y vas ! conseilla le détective-cambrioleur en tirant une bouffée de sa cigarette parfumée… Remettez-vous, maître Ben Hawick ! Remettez-vous !… On fait ce qu’on peut, et je regrette de ne mieux pouvoir vous recevoir… mais je vois dans vos yeux que, si je vous faisais délier, vous me poignarderiez !
— Sûrement ! affirma le prisonnier d’une voix rauque.
— Merci !… Mais parlons de choses sérieuses. J’ai l’honneur de vous apprendre, maître Ben Hawick, que M. Buggy-Black a été assassiné cette nuit, et que son associé – vous voyez que je suis bien renseigné – son associé, M. Jérémie Flipott, a disparu !… Cela ne vous dit rien ?
— Que voulez-vous que cela me fasse ?

— Pas de chagrin, bien sûr !… Mais ce n’est pas tout : figurez-vous, maître Ben Hawick, que, en plus de votre nom, je connais votre profession !
« … Il existe, à Frisco, une association qui s’appelle la Main Ouverte, c’est une main ouverte pour recevoir ce qu’on veut bien lui donner, et aussi ce qu’on ne veut pas lui donner !… Vous en êtes un des principaux membres !… C’est la Main Ouverte qui a fait assassiner Buggy-Black et Flipott, comme c’est vous qui avez supprimé Thornton Smiley, blessé William Winckler, et rendu fou Arundel… Vous me comprenez ?
— Non !
— Cela, c’est franc ! Je m’en excuse, car si vous ne me comprenez pas, la faute en est à moi qui ne me fait pas bien comprendre !… Je dis donc que vous allez me révéler l’endroit où la Main Ouverte enferme ses prisonniers, afin que je délivre Flipott – vous vous doutez pourquoi !… Donc, parlez ! Où se trouve le repaire de la Main Ouverte ?
— Vous pouvez me tuer, je ne vous le dirai pas ! D’abord, je ne fais pas partie de la Main Ouverte !
— Je ne veux pas vous tuer, maître Hawick : je ne tue jamais personne !… Seulement, comme onze de vos amis (les marins du Corysandre) sont enfermés ici, si, dans dix minutes, vous ne m’avez pas répondu avec franchise, je les livrerai à la justice et leur ferai connaître que c’est vous qui en êtes la cause !
— Vous ne ferez pas cela ! rugit Ben Hawick en proie à une terrible fureur.
— Non ! Je me gênerai !… Et l’on parlera du traître Ben Hawick…
— On ne vous croira pas ! Les camarades me connaissent !
— Possible ! Et je prendrai soin de leur dire ce qui s’est passé à bord du Corysandre : que vous vous êtes arrangé avec moi ! On me croira ! On croit toujours au mal ! D’autant plus que je n’ai pu être renseigné que par vous, pas vrai, cher Ben Hawick !
Le prisonnier grinça des dents ; mais ne prononça pas un mot.
John Strobbins, ayant terminé sa cigarette, en alluma une seconde.
Après un long silence, Ben Hawick se décida à parler :
— Ainsi, vous ferez cela ? dit-il en tournant la tête vers John Strobbins.
— Je le ferai !
— Et si je vous révèle où est le repaire de la Main Ouverte ?
— Dans ce cas, j’enlèverai Jérémie Flipott et j’oublierai ce que j’aurai vu : je ne suis pas chargé de la police de Frisco, moi !
— Et… à moi, que me ferez-vous ?
— À vous, Ben Hawick ? Je ne vous paierai pas ce que je vous dois, c’est-à-dire une balle dans la tête ! Mais, foi de John Strobbins, je vous rendrai la liberté et dix mille dollars avec !
— Dix mille dollars, ce n’est pas lourd !…
— C’est plus lourd que rien !… Où est le repaire de la Main Ouverte ?
— Au village d’Ollima ! fit Ben Hawick, comme un homme qui se jette à l’eau.
« C’est au Bishop’s Bar, dans la cave… Du moins, c’était là, il y a huit mois, avant mon départ !
— Il y a un mot de passe ?
— Oui : Hang ! Hanger (Pendre-Couteau)
— Well ! Si vous avez dit vrai, demain vous serez libre. Et s’il m’arrive quoi que ce soit, mon ami Reno, ici présent, vous fera subir certaine torture que lui ont appris les indiens Navajos… Vous me comprenez ?
« Tout est bien, alors !... Reno, je vais dormir une heure sur ce canapé.
« Préviens douze de nos hommes, et qu’ils soient prêts à partir dans le canot automobile… Ramène ce gentleman chez lui !… À demain, maître Ben Hawick !
Et, tandis que Reno faisait lever le prisonnier et le poussait dehors, John Strobbins, jetant sa cigarette, s’étendit sur un divan et s’endormit immédiatement.
Une heure plus tard, Reno vint le réveiller. Aussitôt debout, le détective-cambrioleur sortit.
Dans le canal traversant la grande crypte, un canot automobile, ras sur l’eau et dans lequel douze gaillards armés jusqu’aux dents étaient assis, attendait.
Le ronflement de ses moteurs résonnait puissamment sous les voûtes de granit.
— À tout à l’heure, Reno ! fit John Strobbins en sautant dans la légère embarcation.
Il alla se mettre à la barre, et, à son commandement, le canot s’engagea dans le canal souterrain, et flotta bientôt au pied des falaises de Cliff-House.
Habilement, John Strobbins guida l’embarcation au milieu des récifs et la lança vers le large.
Moins de vingt minutes plus tard, le canot s’échouait sur la plage du village d’Ollima.