IX

— Vous allez me suivre jusqu’à l’entrée du village, les enfants, et ne viendrez que si vous entendez mon coup de sifflet.
« Sinon, vous me guetterez, et me suivrez lorsque vous me verrez revenir vers la plage.
« Et soyez prêts à tous moments à tirer : gardez vos revolvers armés ! Avec les gentlemen de la Main Ouverte, il faut s’attendre à tout !…
« Tom ! Toi, tu vas rester dans le canot ! Une fois que nous serons débarqués, tu te tiendras au large, les moteurs à petite vitesse, de façon à nous recueillir et fuir à toute allure, le cas échéant !
« Tout le monde a compris ?… Oui ?… Bon ! Alors, en avant ! Et ne craignez pas de vous mouiller les pieds !… Je suis sur une bonne affaire qui vous vaudra à chacun dix mille dollars, si elle réussit ! Et pas de bruit, surtout !
Sur ces mots, John Strobbins sauta à la mer qui, à l’endroit où le canot était échoué, était profonde de quarante centimètres. Ses onze hommes le suivirent.
D’un pas leste, le détective-cambrioleur se dirigea vers le village d’Ollima dont les maisons basses se détachaient sur le ciel de velours sombre.
À cinquante mètres derrière lui, sa petite troupe se mit en marche et s’arrêta au milieu d’un buisson de hauts cactus, un peu avant d’arriver aux premières maisons de la localité.
John Strobbins, seul, poursuivit son chemin.
Il arriva ainsi devant une élégante villa construite dans le style Mauresque, et au-dessus de la porte de laquelle une plaque de verre portait ces mots en lettres d’or :
Bishop’s Bar
Sans être le moindrement ému, John Strobbins crispa sa main gauche sur la crosse de son revolver, et, de sa main droite, appuya longuement sur le bouton de cuivre d’une sonnerie électrique encastré dans le mur de briques.
Deux minutes se passèrent.
Soudain, de l’autre côté de la porte, une voix demanda :
— Qui est là ?
— Hang-Hanger ! répondit John Strobbins en contrefaisant sa voix.
Pas de réponse ! Mais, lentement, la porte s’ouvrit.
Sans hésiter, le détective-cambrioleur entra. Il vit devant lui un homme vêtu d’un costume de toile bleue, qui tenait en main un robuste bowie-knife.
L’homme, d’une poussée, referma la porte et dit :
— Suis-moi, compagnon !
John Strobbins obéit. Derrière son guide, il franchit un étroit couloir éclairé de loin en loin par des veilleuses, et qui aboutissait à une porte de chêne plaquée de fer.
Sans prononcer une parole, l’homme l’ouvrit au moyen d’une clé qu’il sortit de sa poche :
— Passe ! dit-il brièvement à John Strobbins.
Le détective-cambrioleur ne s’étonnait de rien. Il entra dans une vaste salle emplie de gaillards à mines sinistres.
Trois lampes à pétrole, pendues au plafond, l’éclairaient. Un brouhaha confus, produit par les interpellations, les jurons, les cris rauques de l’assistance s’entendait.
L’âcre, et épaisse fumée des pipes emplissait le local d’un nuage gris.
Scellées au sol par des crampons de fer, John Strobbins vit quelques tables surchargées de bouteilles de vin et de whisky, autour desquelles des individus discutaient âprement.
Leurs couteaux et leurs revolvers, posés devant eux, indiquaient leur volonté d’appuyer leurs raisons par des arguments irréfutables.
John Strobbins reconnut parmi eux les principaux malandrins de San-Francisco.
Il pensa que James Mollescott aurait payé fort cher pour se trouver à sa place !
— J’ai manqué ma vocation ! se dit-il ; j’aurais fait un excellent détective ! Mais, voyons à terminer cette affaire !
Lorsque John Strobbins était entré, nul n’avait fait attention à lui : le Bishop’s bar était le rendez-vous des membres de la Main Ouverte qui y venaient boire en paix, sans s’inquiéter les uns des autres.
John Strobbins réfléchit quelques instants au moyen de délivrer Jérémie Flipott. Il n’avait demandé aucun détail sur la Main Ouverte à Ben Hawick, craignant que le bossman de la Corysandre ne lui tendît quelque piège. Aussi ne savait-il que fort peu de chose sur la sinistre association. Mais, d’autre part, il en connaissait presque tous les membres, qu’il avait eu l’occasion de fréquenter sous différents déguisements. C’était son seul atout.
Il résolut de s’en servir.

Sans hésiter, il marcha vers un grand gaillard qui, attablé tout seul devant une bouteille de whisky presque vide, paraissait en proie à de sombres réflexions.
John Strobbins lui mit la main sur l’épaule en disant :
— Hallo ! Jasper, vieux gibier ! Ça ne va pas, alors ?
L’homme se retourna, l’air menaçant :
— Qu’est-ce que tu me veux, toi ? Est-ce que je te connais ? File !
— Oh !… un vieil ami comme moi ! Tu ne me reconnais pas, Jasper ? Nicholas Bush, voyons !… Nous étions ensemble à Sing-Sing !
De fait, ledit Jasper avait fait une « cure » de cinq ans à la prison de Sing-Sing ! John Strobbins ne l’ignorait pas !
Ce souvenir adoucit le bandit : on connaît tant de monde en prison ! Il répondit :
— Ah ? Tu es Nicholas Bush ? Je ne me souviens plus de toi… Mais n’importe, tu vas boire un verre avec moi !
— Cher Jasper ! Toujours aussi aimable !
— Heu !… j’ai des ennuis !… J’ai raté hier un cambriolage, et le vieux Slom qui était avec moi a été pris !… Fichu métier ! Et toi ?
— Moi ? fit John Strobbins, cela va assez mal. Je viens de faire un voyage en Australie avec Ben Hawick, et…
— Ben Hawick !… Vous êtes arrivés ce soir, pas vrai !… Chomull est venu nous dire tout à l’heure que la police vous avait arrêtés tous !… Heureusement que Chomull avait pris ses précautions : le vieux Flipott, qui avait des intérêts dans l’affaire, est ici depuis deux jours… Quant à Buggy-Black, Chomull, lui-même, l’a rendu muet !… Mais comment as-tu fait pour échapper à la police ?
— On sait se débrouiller ! fit mystérieusement John Strobbins en clignant de l’œil.
— Tu as raison : garde ton moyen, on ne sait jamais, crois-moi !
« Et tu as vu Chomull ? Ce qu’il sera content lorsqu’il va savoir ta présence ici !
« Figure-toi qu’il est dans une fureur terrible ; il dit que l’affaire est ratée, et que c’est la faute de Ben Hawick. Est-ce vrai ?
— Oui et non… Et Chomull est ici ?
— Mais oui ! Dans la salle du fond !
— Viens avec moi, nous allons le voir !
John Strobbins aurait dû dire : Je viens avec toi ! Car, s’il connaissait le dénomme Chomull, voleur émérite et assassin au besoin – il ignorait, et pour cause, l’endroit où se trouvait la « salle du fond ».
Jasper, en homme économe, empoigna la bouteille de whisky posée sur la table et, d’une lampée, la vida.
— Allons-y ! dit-il à Strobbins en se levant.
Les deux hommes traversèrent les groupes de bandits et arrivèrent devant la vaste cheminée dans laquelle brûlaient des briquettes de pétrole solidifié.
Jasper appuya sur une des moulures du manteau de la cheminée ; un côté de celle-ci tourna aussitôt sur lui-même et découvrit une étroite ouverture dans laquelle les deux hommes passèrent.
Cette issue donnait sur les appartements du sieur Chomull, propriétaire du Bishop’s bar.
En cas de descente de police, elle servait aux bandits pour fuir.
Les deux hommes, après avoir traversé un petit corridor, pénétrèrent dans une sorte de salon, au milieu duquel un petit être à mine chafouine était penché sur une table où se trouvaient des plans : M. Chomull était en train de combiner le cambriolage d’une riche villa d’Oakland.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? grommela-t-il en entendant entrer les deux hommes.
— Beaucoup de choses, répondit John Strobbins ; j’ai pu m’évader du cachot de la sûreté tout à l’heure…
— Je ne te connais pas ? fit Chomull, l’air défiant.
— Je suis Nicholas Bush, je me suis embarqué sur la Corysandre avec Ben Hawick…
— Tu étais sur la Corysandre !
— Un peu !… Et tout à l’heure la police nous y a gentiment cueillis !
« Même que Ben Hawick n’est pas content. Il m’a dit que tu aurais bien pu préparer un canot pour notre arrivée… Et d’autres disent comme lui !
— Je croyais que tout se passerait bien ! Depuis deux jours, j’avais enlevé Flipott… C’est la faute à ce misérable Buggy-Black, qui, malgré moi, m’a glissé entre les mains.
« Mais je l’ai rattrapé ce soir et il n’a rien perdu pour attendre !
John Strobbins hocha la tête. Il était content de lui : c’était maintenant Chomull, qui, non seulement ne le suspectait plus, mais encore se justifiait devant lui !
— Oui, dit le détective-cambrioleur, tout cela est bien ennuyeux…
— Ben Hawick a les diamants ?
John Strobbins, sans répondre, indiqua du regard Jasper, qui, immobile, écoutait en silence.
— Va-t-en, Jasper ! ordonna Chomull.
L’homme obéit.
— Alors, Ben Hawick a les diamants ? répéta Chomull, dès que Jasper eut disparu.
— Non ! Mais il sait où ils sont !
— Où cela ?
— À Freemantle !
— À Freemantle ? Ce n’est pas possible !
— Si !… Au dernier moment, Arundel a réussi à les voler au subrécargue…
— Qui est Arundel ?
— Le capitaine du Corysandre !… Il est fou !
— Il est fou ?
— Eh oui ! Mais laisse-moi finir ! Arundel qui était l’homme de Flipott a volé les diamants à Smiley, le subrécargue…
— Pourquoi ?
— Écoute, Chomull, si tu m’interromps tout le temps, nous n’en finirons jamais. L’affaire est que Arundel a déposé les diamants dans une banque de Freemantle… Ben Hawick ne l’a su que le jour où Arundel est devenu fou !
— Mais comment ?
— Arundel est devenu fou parce que Ben Hawick l’a torturé pour savoir où étaient les diamants ! Il croyait qu’ils étaient à bord !
— Quel idiot !