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— Il est certain que Ben Hawick n’a pas été fin ! acquiesça John Strobbins… Pour l’instant, il nous faut remettre en liberté Jérémie Flipott…
— Tu es fou !
— Non !... Jérémie Flipott doit avoir reçu le récépissé des diamants. Déjà, peut-être, se les est-il fait envoyer – ce que je ne crois pas, car il doit avoir peur que Buggy-Black, qui est son associé…
— Je le sais !
— Laisse-moi parler ! Il doit avoir peur que Buggy-Black sache qu’il a les diamants.
« Il va donc les laisser dormir dans la banque de Fremantle, d’où il peut seul les retirer, comprends-tu ?
— Si je lui faisais signer un papier ? fit Chomull, avec un sourire sinistre… J’irai ensuite chercher les diamants…
— Et l’on te coffrerait, puisque tout le monde, sait que Jérémie a disparu.
— Tu as raison !
— Tu vas donc lâcher Flipott.
« Nous lui banderons les yeux afin qu’il ne sache pas d’où il vient, et nous l’abandonnerons dans le quartier chinois… Puis, d’ici quinze jours ou un mois, quand tout le monde l’aura bien revu, nous irons lui rendre visite et, en le menaçant de dénoncer ses manigances à la police, nous nous ferons écrire une lettre par laquelle il chargera l’un de nous d’aller chercher les diamants !… S’il refuse, je le ferai accuser par le chief-officer du Corysandre, qui affirmera qu’Arundel lui a avoué avoir assassiné le subrécargue sur son ordre !
— Sais-tu, Nicholas Bush, que tu es rudement fin ! Je ne t’avais point apprécié jusqu’ici… Mais, dorénavant, j’aurais l’œil sur toi !… Tu as raison !… Je vais, de suite, faire sortir Flipott : tu l’accompagneras toi-même à Frisco en voiture !… Reste ici ! Tu sortiras par derrière avec Flipott : il est inutile que les camarades soient au courant : on est toujours trop !… Je vais moi-même atteler la voiture !
— J’attends !
Chomull, après avoir été pousser un verrou qui immobilisa la communication de son appartement avec la salle commune, disparut par une autre porte.
John Strobbins, resté seul, se frotta les mains :
— Tout va bien ! pensa-t-il… Et peut-être ai-je dit la vérité sans le savoir !… En attendant, bientôt ce cher Flipott sera entre mes mains !… Sans qu’il s’en doute, je lui rends un signalé service, et qu’il faudra que je lui fasse payer à l’occasion…
Cependant, après dix minutes d’absence, Chomull apparut :
— La voiture est attelée ! dit-il, tu la ramèneras ici après avoir déposé le colis !… Viens m’aider à le remonter !
En silence, John Strobbins suivit son « hôte ». Derrière lui, il gagna le vestibule, dans lequel Chomull prit une lampe, puis ouvrit une porte basse qui conduisait à la cave.
Les deux hommes, après avoir descendu une vingtaine de marches, arrivèrent devant une porte vermoulue que Chomull ouvrit.
John Strobbins aperçut alors, garrotté des pieds à la tête, un vieillard, aux vêtements élégants quoique maculés, qui gisait sur le sol boueux :
— Aide-moi à le lever, Nicholas !… Là ! Prends-le par les pieds ! C’est cela !… En route !
« Je reviendrai fermer après : la cage peut rester ouverte quand l’oiseau n’y est plus !

John Strobbins, tenant les pieds du prisonnier, et Chomull, le soutenant par les épaules, remontèrent lentement. Ils traversèrent le vestibule, et sortirent dans le jardin, au bout duquel, devant la grille, un élégant tonneau attendait.
Les deux hommes y hissèrent Jérémie Flipott :
— Il est bientôt quatre heures du matin ! fil Chomull. Tu as donc le temps : avant six heures, le quartier chinois est désert… À propos, bâillonne le vieux, il pourrait crier !
— N’aie crainte !… Je file !… Je reviendrai aussitôt ! À tout à l’heure !
— Au revoir, Nicholas !
John Strobbins ayant délié la bride du cheval qui était attachée à la grille, sauta dans la voiture, et rendit les rênes à l’animal qui prit aussitôt le galop :

— Bon cheval ! fit le détective-cambrioleur, et agréable voiture, qui est parfaitement suspendue ! Où Chomull l’a-t-il volée ?
« Je l’enverrai à ma villa de Los Angeles ! J’en ai justement besoin d’une semblable !
En quelques instants, John Strobbins arriva devant le buisson de cactus derrière lequel il avait laissé ses hommes. Il fit entendre un léger coup de sifflet qui les fit aussitôt accourir autour de la voiture :
— Tout va bien ! leur dit-il… Au canot, au pas de gymnastique !
Les onze hommes prirent immédiatement leur course vers la plage.
John Strobbins, ayant remis son cheval au petit trop, se tourna vers Jérémie Flipott qui était couché dans le fond de la voiture, et lui dit :
— Cher monsieur Flipott, vos souffrances, je l’espère, sont terminées ! Je pourrais vous bâillonner : je ne le fais pas !… j’espère, donc, que vous allez me donner votre parole d’honneur de ne pousser aucun cri, n’est-ce pas ?
— Vous l’avez, monsieur !
— Je suis John Strobbins !
Le vieillard ne trouva pas de mot pour exprimer sa stupéfaction.
Il était entre les mains du fameux John Strobbins !… Il se demanda aussitôt combien allait lui coûter pareille mésaventure !
La voiture s’arrêta. Elle était arrivée sur la plage. Au coup de sifflet de John Strobbins, l’homme qui était resté dans le canot automobile, échoua l’embarcation à quelques mètres de l’endroit où stationnait la voiture.
Jérémie Flipott fut porté dans le canot.
Après quoi, John Strobbins et sa petite troupe s’y embarquèrent à l’exception d’un homme que le détective-cambrioleur chargea de mener le cheval et la voiture dans une des nombreuses villas qu’il possédait aux environs de San-Francisco.
À l’aide d’une gaffe, le canot fut déséchoué, et, ses moteurs mis en avant, fila vers Cliff-House.

Une demi-heure plus tard, la petite embarcation pénétrait dans la crypte servant d’abri à John Strobbins.
Sur les ordres du détective-cambrioleur, Jérémie Flipott fut aussitôt débarrassé de ses liens et mené dans le confortable salon où, deux heures auparavant, John Strobbins avait interrogé Ben Hawick.
Le détective-cambrioleur était exténué. Il fit enfermer soigneusement Flipott, et, remettant à plus tard la suite de cette affaire, gagna la chambre à coucher qu’il s’était fait installer dans une des cryptes voisines, et ne tarda point à s’endormir.
Il était cinq heures du matin !
John Strobbins s’éveilla un peu après neuf heures. Il alla prendre une douche, absorba un succulent déjeuner, puis, ayant ainsi retrouvé ses forces et sa souplesse, il se rendit dans la chambre où était enfermé Jérémie Flipott.
Le vieillard venait de se réveiller. Assis dans un fauteuil, il montrait une mine sinistre :
— Comment va, cher monsieur Flipott ? fit John Strobbins, d’un ton jovial… Je vais vous faire apporter à déjeuner !... Que désirez-vous ? Du thé ?… Café ? Chocolat ? Lait ! Faites comme chez vous, je vous en prie !
« Vous êtes mon hôte, et, pour rien au monde, je ne voudrais vous voir manquer de quoi que ce soit !
— Je n’ai pas faim !
— Grave tort, monsieur Flipott !… Alors, pas même un peu de thé !
— Rien !
— Tant pis !… Monsieur Flipott, vous me croyez votre ennemi, alors que je ne le suis pas ! Soit dit sans me flatter, j’ai cette nuit risqué ma vie pour vous délivrer !
« Il est vrai que vous ne m’en devez aucune reconnaissance, je l’avoue : j’avais besoin d’avoir avec vous un entretien assez long, et, alors, j’ai pensé, n’est-ce pas, que le meilleur moyen était de vous… recevoir chez moi !
— Je n’ai rien à faire avec vous ! Que me voulez-vous ? fit Jérémie Flipott d’un ton rogue.
— Je vais vous le dire !… Mais, comme vous êtes depuis deux jours, je crois, sans nouvelles du monde, je veux, tout d’abord, vous mettre au courant de certains événements : le trois-mâts Corysandre est arrivé hier soir ; son capitaine, Sam Arundel, est en mon pouvoir ; le subrécargue Thornton Smiley a été assassiné à son instigation. Et bien d’autres…
— Vous mentez ! rugit Jérémie Flipott en se dressant, menaçant.
— Tenez-vous tranquille, cher monsieur, si vous ne voulez pas que je vous fasse ligoter !…
Jérémie Flipott se rassit.
— Calmez-vous ! conseilla John Strobbins. Nous sommes ici pour causer, et je ne vois pas pourquoi les événements tragiques et déplorables survenus sur le Corysandre, qui appartient à M. Buggy-Black, je crois, vous affectent à ce point !… Voulez-vous un peu de thé ? Cela vous remettra !
— Merci !
— Je n’insiste pas !… Je reprends : vous venez de me traiter de menteur ? Je le suis quelquefois, et voleur aussi, à l’occasion !
« Mais je ne vole jamais mes amis et je ne fais assassiner personne !
— Que voulez-vous dire, monsieur ? s’écria le vieillard d’une voix rauque. Et son visage était effroyablement pâle.
— Tenez-vous tranquille ! Je vous en avertis une dernière fois ! Je vais mieux m’expliquer, et vous conter l’histoire du trois-mâts Corysandre, avec des détails que vous ignorez, et aussi la conclusion inattendue pour vous : les diamants du Corysandre sont pour moi, John Strobbins ! Et pas pour vous ! Je me suis donné assez de mal pour cela ! Je vous avoue que, si j’avais su, je ne me serais point mêlé de pareille affaire !
John Strobbins soupira.