XI
Jérémie Flipott regarda son interlocuteur d’un air épouvanté.
Sans se départir de son calme, John Strobbins commença :
— Sans que vous vous en doutiez, cher monsieur Flipott, il y a longtemps que je m’occupe de vous ! J’ai même eu l’honneur, il y a de cela sept mois, – le 20 avril dernier, pour préciser, – de cambrioler votre maison de la 6e avenue.
« Je n’emportai pas grand’chose, vous devez vous le rappeler ! Et je puis dire, même, que je ne fis point mes frais ! Car vos tableaux ne sont que des mauvaises copies ! Vos sculptures sont en stuc et vos antiquités, truquées pour la plupart ! Permettez-moi de vous le dire !
« J’aurai donc perdu mon temps chez vous, si je n’avais trouvé dans le tiroir de gauche de votre bureau Louis XV (qui date de 1895) un document intéressant… Vous me comprenez ! Ce document, c’était l’acte sous seing-privé par lequel vous vous associiez à l’honorable M. Buggy-Black pour l’exploitation d’une mine de diamants située aux environs de Kalgoorlie (Australie de l’ouest), mine appartenant à M. Buggy-Black, mais qu’il n’exploitait point faute d’argent.
« Je me promis de surveiller cette affaire, étant donné que je savais M. Buggy-Black aussi… mettons, peu honnête que vous.
« Et ce n’est pas peu dire, n’est-il pas vrai, cher M. Flipott ?
Jérémie Flipott ne répondit que par une grimace de mépris. John Strobbins poursuivit :
— Je fus bientôt récompensé de mes peines, car, moins d’un mois après ma… visite chez vous, je réussis à savoir que le directeur de votre mine, M. Thornton Smiley, vous avisait du prochain envoi à Frisco d’une caissette contenant environ cent mille dollars de diamants bruts !… Vous comprenez, cher monsieur Flipott, que je résolus aussitôt de m’emparer de ces pierres précieuses autant qu’estimables. J’aime beaucoup les diamants !
« Je partis pour l’Australie à bord du plus prochain paquebot, et, arrivé à Freemantle, je me déguisais en mineur et me fis embaucher dans votre claim de Big-River.
« Je ne vous dirai pas comment je réussis à savoir que ce brave Thornton Smiley, d’accord avec M. Buggy-Black, fit deux parts des diamants ; l’une, dont il vous annonça qu’il la ramenait avec lui à Frisco sur le trois-mâts Corysandre, (et cette part ne contenait que des gangues sans valeur). Quant à l’autre, la belle part, elle était réservée à M. Buggy-Black qui devait la partager avec Smiley !
— Voleur ! Bandit ! gronda Jérémie Flipott.
— Je vous conseille de parler, cher monsieur Flipott ! gouailla John Strobbins. Laissez-moi donc terminer !…
« Thornton Smiley embarqua donc sur le Corysandre avec deux caissettes de diamants, alors que vous croyiez qu’il n’en emportait qu’une !
« Ce brave M. Buggy-Black comptait donc vous voler indignement, puisqu’au terme de votre contrat, vous deviez partager par moitiés égales tous les bénéfices de votre claim !
« Pauvre M. Buggy-Black ! C’est, comme vous le savez, un ancien mineur : il est voleur, mais peu astucieux ! Que pouvait-il faire contre vous ? Je vous le demande !
« Car, dois-je vous le rappeler, aussitôt que vous sûtes que Thornton Smiley allait s’embarquer pour l’Europe, vous envoyâtes à Freemantle un homme à vous, le capitaine Sam Arundel !
« Ah ! il remplit bien sa mission : deux jours après son arrivée à Freemantle, le capitaine du Corysandre fut trouvé au coin d’une rue avec cinq balles de revolver dans la carcasse !
« Et, comme les capitaines sont rares à Freemantle, ledit Sam Arundel, qui se présenta pour remplacer le défunt, fut aussitôt agréé !
« Moi aussi, je fus pris comme matelot ! Et le Corysandre partit de Freemantle avec Sam Arundel comme capitaine, et Thornton Smiley comme subrécargue.
« Moi, je savais à quoi m’en tenir sur tout cela ! Je vous dirai même, cher M. Flipott, que je surpris votre ami Sam Arundel, deux heures avant le départ, lorsqu’il vous câbla la dépêche suivante :
« — Ai pris place indiquée : tout sera fini à l’arrivée… C’était clair !… Et on peut, si l’on veut, trouver la trace de ce message aux bureaux de l’Australasian Telegraph Cy… Mais, nous reparlerons de cela plus tard !
« Comme bien vous le pensez, une fois en mer, je surveillai le capitaine Arundel. Pendant les premiers jours, je remarquai seulement qu’il était au mieux avec un matelot français appelé Maurice Cabassou. Aussi, je ne fus pas étonné, lorsque, quelques jours avant le passage de la ligne, ledit Cabassou, qui était occupé dans la hune à réparer un galhauban, laissa tomber son épissoir…

« Or, l’épissoir tomba si malheureusement, qu’il troua le crâne de ce brave Thornton Smiley en train de lire tranquillement dans un fauteuil à l’ombre de la brigantine…
« Thornton Smiley mourut deux heures après !… Vraiment, j’admirai l’adresse de ce matelot : avoir aussi bien visé, malgré le roulis, était digne de félicitations !
« C’est pourquoi j’eus la curiosité de savoir quelle allait être la récompense de ce marin si habile. Je le guettai, et, le soir même, je me glissai le long de la cabine du capitaine au moment où Maurice Cabassou y entrait.

« À travers le hublot, je les vis trinquer ensemble !
« C’est une chose attendrissante que de voir un simple marin et son capitaine aussi familiers ensemble ! Je me proposai d’en féliciter Cabassou.
« J’allais quitter mon poste de guet, lorsque je m’aperçus que je n’étais pas le seul à observer notre digne capitaine : à quelques mètres de moi, tapi dans l’ombre, je reconnus le maître d’équipage Basil Stockman, auquel je n’avais pas fait attention jusqu’alors, si ce n’était pour constater qu’il n’entendait rien, ou pas grand chose, à son métier !
« Basil Stockman me vit, lui aussi ; mais je n’y fis point attention.
« En quoi, j’eus grand tort !
« Aussi bien, Basil Stockman, soit qu’il en eût assez vu, soit que ma présence le gênât, s’en alla vers l’avant.
« Je restai seul. J’avais mon idée !
« Bientôt, je vis Arundel et Maurice Cabassou sortir de la cabine. Je les laissai s’éloigner, et, risquant le tout pour le tout, j’entrai dans la chambre du capitaine.
« À la lueur de la lampe à pétrole suspendue au plafond, j’examinai rapidement les deux verres : au fond de celui dans lequel avait bu Cabassou, je vis qu’il restait un léger dépôt gris… et je compris quelle était la récompense réservée à l’habileté du marin français : Cabassou venait d’être empoisonné : ainsi votre Arundel s’assurait de son silence !
« Je reconnus même le poison, c’était un venin indien qui tue lentement et commence par enlever la mémoire !
« Je sortis de la cabine sans être vu et allai me coucher.
« Or, le lendemain, dans la nuit, le chief-officer, William Winckler, qui me paraissait être le seul honnête homme de toute cette bande, – sans me compter, naturellement ! – se brisa les jambes en montant de sa cabine sur le pont !
« J’aidai à le relever et m’aperçus que le dessous des semelles de ses bottes avait été suiffé !
« Sam Arundel était dans une fureur terrible, et qui n’était pas feinte, car il s’entendait fort bien avec Winckler, bien que le brave garçon ne fût pas au courant de ses projets.
« Je me demandai alors, à qui donc profitait ce crime ! Je pensai à Basil Stockman !
« D’ailleurs, peu à peu, je commençai à me souvenir de lui. Ses traits ne m’étaient pas inconnus. Sans qu’il s’en aperçût, je le guettai, et parvins un beau matin à le surprendre au moment où, sur le pont désert, il se lavait : il avait enlevé ses favoris !
« Alors, je le reconnus !
« Le pseudo Basil Stockman n’était autre que Ben Hawick, le chef de l’association de la Main Ouverte, qui a commis tant d’assassinats en Californie !
« Heureusement pour moi, il ne me vit pas : autrement, je ne serais pas ici !
Pendant les jours qui suivirent, je l’observai et n’eus bientôt plus de doute : la moitié des marins du Corysandre faisait partie de sa bande, et votre homme, vous entendez, cher monsieur Flipott, votre Sam Arundel n’en savait rien !
« M. Buggy-Black voulait vous voler les trois quarts de votre bénéfice ; vous, vous vous apprêtiez à vous emparer du tout ; et, pendant ce temps, Ben Hawick se préparait à vous mettre d’accord en faisant disparaître les diamants et ceux qui se le disputaient ! N’est-ce point admirable !
« Ainsi, nous étions quatre chasseurs : Buggy-Black, vous, Ben Hawick et moi-même qui poursuivions ces bienheureux diamants… Et c’est moi qui vais les avoir ! Et sachez qu’il n’y a point pour cent mille dollars, comme l’avait câblé Thornton Smiley, mais pour huit cent mille dollars !… Mais, je continue !
« Il y avait huit jours que l’infortuné William Winckler s’était ainsi cassé les jambes (de cette façon, il était cloué dans sa cabine, et ne gênait plus en rien les projets de Ben Hawick, tout en pouvant, si le capitaine disparaissait, donner les conseils nécessaires à la conduite du navire !) ; il y avait donc huit jours qu’il s’était blessé, lorsqu’un soir, après dîner, alors que je venais de terminer ma faction au gouvernail, j’entendis du bruit provenant de la cabine du capitaine Sam Arundel.
« Sans réfléchir – c’est une des plus belles bêtises que j’aie faites – j’ouvris la porte : je vis Ben Hawick, accroupi sur Sam Arundel, et qui, ayant saisi par les oreilles la tête du capitaine du Corysandre, la lui cognait de toutes ses forces contre le plancher en criant :
« — Il faudra bien que tu dises où tu as caché les diamants ! Je te saignerai comme un porc, autrement ! »
« Et tel était l’acharnement de cette brute qu’il ne s’apercevait pas qu’Arundel était évanoui !

« Ben Hawick, entendant la porte s’ouvrir, tourna brusquement la tête et me reconnut :
« — Ah ! rascal ! rugit-il, je t’y prends à m’espionner ! Tu vas crever, cette fois-ci !… À moi, les gars ! À moi ! À moi !!
« Et, lâchant sa victime, il bondit vers moi.