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Table des matières XIChapitre 18 / 20

XII

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John Strobbins cessa un instant de parler. Il sourit en constatant que Jérémie Flipott le regardait avec des yeux hagards…

Tranquillement, il alluma une cigarette et poursuivit :

— Comme bien vous le pensez, cher monsieur Flipott, je n’attendis point que l’honorable Ben Hawick arrivât sur moi.

« S’il eût été seul, je m’en serais facilement arrangé, mais, à son appel, une dizaine de gaillards accouraient déjà.

« Je sautai en arrière, et, comme le moment n’était pas à la réflexion, je courus vers les haubans d’artimon, et, avec une rapidité que vous pouvez concevoir, je les escaladai et me réfugiai dans la hune.

« La nuit était noire. Une jolie brise de nord-est faisait moutonner les flots sombres et gonflait les voiles du Corysandre qui, incliné sur tribord, filait allègrement ses onze nœuds.

« Je ne pus, d’ailleurs, m’attarder à contempler ce spectacle pittoresque, car, à peine arrivai-je dans la hune, que je sentis trembler les haubans sous mes pieds : les marins grimpaient derrière moi !

« Je me retournai : je les vis qui arrivaient, les yeux brillants, leur large couteau entre les dents ! « Sur le pont, Ben Hawick les encourageait de la voix :

— Allez-y, garçons ! Saignez-le comme un porc !! »

« Que faire ?

« Sans réfléchir, j’empoignai les galhaubans de flèche, et, avec une ardeur que le péril décuplait, je me hissai en tête de mât à la force des poignets.

« Arrivé là, je soufflai ; je ne pouvais, comme vous le comprenez, aller plus loin.

« Ah ! je n’étais pas si bien que sur ce divan !

« Le léger roulis qui agitait la Corysandre menaçait à chacune de ses oscillations de me lancer dans les flots !

« Mes jambes croisées autour du mât, la main gauche crispée à la pomme, je parvins, de la main droite, à tirer mon couteau, et, d’une voix forte, je défiai les marins arrêtés dans la hune :

« — Venez-y, rascals ! » criai-je.

« Mais ils n’avaient pas les mêmes raisons que moi de risquer leur peau, et n’osaient s’aventurer sur les galhaubans.

« Ils avaient raison, car, placé comme je l’étais, je les eus tués l’un après l’autre.

« Je les entendais se concerter à grand bruit. Je regardai vers le pont et je vis Ben Hawick qui trépignait de fureur. Sa voix montait jusqu’à moi. Il hurlait :

« — Lâches ! Pourceaux ! Allez-y donc ! Crevez-lui la peau ! Qu’est-ce que vous attendez ? »

« Les marins ne bougeaient toujours pas.

« Mais je vis tout à coup Ben Hawick élever le bras et j’entendis la détonation sèche d’un revolver.

« Une balle siffla à deux yards de moi !

« Ben Hawick essayait de m’abattre à coups de revolver !

« Successivement, les six balles me bourdonnèrent aux oreilles !

« Puis, Ben Hawick s’arrêta pour recharger son arme.

« Dans la hune, les marins, joyeux de l’intervention de Ben Hawick qui les dispensait d’en faire plus, échangeaient des plaisanteries sur ma situation : ils me comparaient à l’apôtre Saint-Paul, qui, comme vous le savez, surmonte le temple d’Annapolis.

« Moi, je réfléchissais.

« C’est étonnant comme l’air de la mer donne des idées ! En deux secondes, j’eus calculé mes chances !

« Les marins étaient dans la hune ; Ben Hawick avait été à l’arrière afin de profiter de la lumière du fanal de l’habitacle pour recharger son revolver…

« J’empoignai un galhauban, et, d’un seul coup, je me laissai glisser sur le pont : je ne mis pas cinq secondes pour franchir les trente-huit mètres qui me séparaient du pont de la Corysandre : je tombai plutôt que je ne glissai !

« J’arrivai en bas sans respiration, les mains brûlées par le frottement contre le galhauban, la peau des jambes arrachée jusqu’à l’os !

« Mais je ne sentais pas la douleur ! Je bondis vers le youyou qui était pendu à ses portemanteaux, et, empoignant mon couteau que je tenais toujours entre les dents, je coupai rapidement les palans et saisines qui retenaient le canot.

« Il tomba à la mer comme une masse, et fit un floc retentissant : moins de dix secondes s’étaient passées depuis ma foudroyante descente.

« Les marins, groupés dans la hune, ne m’avaient point aperçu, car j’avais eu soin de descendre à tribord, ce qui faisait que la voile de flèche et la brigandine m’avaient dissimulé à leurs yeux !

« Mais, au moment où le youyou tomba à la mer, Ben Hawick m’aperçut.

« Il avait fini de recharger son revolver.

« Il me visa, tira, et me manqua.

« Je le vis courir vers moi, et derrière lui, un autre homme, armé d’une hache, et que je reconnus : c’était le matelot français Maurice Cabassou, celui-là même qui portait dans son corps le poison versé par Sam Arundel !

« Je sautai sur la lisse, et, à l’abri des haubans du grand mât, je laissai approcher les deux hommes :

« — Vous me paierez cela en détail, imbéciles ! leur criai-je. Souvenez-vous de moi : je suis John Strobbins ! Toi, Ben Hawick, tu finiras sur la chaise électrique, et toi, Cabassou, tu es déjà mort ! Tu ne reverras pas la terre ! »

Et, comme les deux brutes allaient m’atteindre, je me laissai tomber à la mer…

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Le Corysandre allait vite : le youyou était déjà loin !

« Pendant toute la nuit, je le cherchai vainement en nageant de tous côtés, et craignant à chaque instant de devenir la proie d’un requin !

« Pendant ce temps, le Corysandre avait disparu à l’horizon : Ben Hawick était trop mauvais marin pour tenter seulement de mettre en panne le trois-mâts par une aussi forte brise !

« À l’aube, épuisé, à bout de forces, j’allais me laisser couler lorsque les premiers rayons du soleil me permirent d’apercevoir le bienheureux youyou !…

« Oui, cher monsieur Flipott ! Il était à moins de deux yards de moi ! Sa vue me rendit des forces ! Je nageai vers lui, et, non sans peine, parvins à m’y embarquer ! Je m’étendis au fond, et, immédiatement, m’endormis d’un sommeil de plomb.

« Je fus réveillé par un picotement à la figure : je me dressai et vis fuir une mouette venue, sans doute, pour se repaître de ma chair !

« Hein ? les ai-je gagnés, les diamants, cher monsieur Flipott ?

« Je sentis, alors, que j’avais faim ! Faim, et soif aussi ! Je visitai le youyou : il contenait une voile rongée par les rats, deux avirons et une vieille boîte à conserves, vide !

« Je fouillai mes poches ! Rien dedans !

« Alors, je m’enveloppai dans la voile et m’étendis dans le youyou pour y mourir…

« Mon heure n’était pas venue, car, le soir, ayant repris un peu de forces – on dit que « qui dort dîne » – je me dressai et vis, dans l’Est, un grand paquebot qui arrivait à toute vitesse vers le youyou !

« Fou de joie, j’attachai la voile au bout d’un aviron et agitais le tout avec frénésie.

« Heureusement, la mer était calme. Du paquebot, on m’aperçut.

« Je vis le grand navire stopper ! Une embarcation s’en détacha et vint me recueillir.

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« Cinq minutes plus tard, je montai à bord. C’était un vapeur japonais le Kanazan-Maru, qui allait de San-Francisco au Japon. Je fus soigné et réconforté à souhait, et je racontai au capitaine que j’étais le seul survivant d’un navire baleinier anglais, et que tous mes compagnons étaient morts de faim !

« Il me crut ! On fit même pour moi une collecte parmi les passagers, cher monsieur Flipott !

« Elle produisit près de cinq cents dollars !

« Trois jours plus tard, je débarquai à Honolulu, d’où, grâce aux dollars des passagers du Kanazan Maru, je m’embarquai sur le plus prochain navire allant à San-Francisco !… Je pus même prendre un passage en première classe !…

« Une fois arrivé ici, j’attendis patiemment l’arrivée du Corysandre.

« Tout arrive ! Le Corysandre arriva. Je le vis butter contre le quai, ce qui ne m’étonna pas, car je connaissais les capacités maritimes de l’honorable Ben Hawick !

« Je vis James Mollescott, mon ennemi intime, monter à bord !…

« Je fus surpris de le voir surgir si inopinément, car je suis habitué à ce qu’il arrive toujours trop tard !…

« Cependant, mes hommes, déguisés en policemen, purent s’emparer de Ben Hawick et de ses complices – car, ainsi que je l’avais prévu, le misérable s’était débarrassé de tous les marins honnêtes… Quant aux autres, il ne fut pas difficile à mes hommes de les emmener, ils étaient en piteux état, par suite d’une épidémie de béri-béri – due à l’intempérance – qui avait ravagé le trois-mâts après mon départ.

« Je n’eus pas à m’occuper du capitaine : je le croyais mort !

« Eh bien, cher monsieur Flipott, sachez que Sam Arundel n’est que fou ! Il est à l’hospice, d’où je le ferai sortir quand il me plaira, comme je vous ai délivré des griffes de la Main Ouverte

« Vous allez me demander pourquoi ce long récit ? Voilà ! M. Buggy-Black a été assassiné ce soir…

— Assassiné ! exclama Jérémie Flipott et son visage exprima une joie intense.

— Ne vous réjouissez pas, cher monsieur Flipott !! gouailla John Strobbins.

« M. Buggy-Black a été, en effet, assassiné par la Main Ouverte, cela ne fait aucun doute ! Pourtant, je sais que Ben Hawick, pas plus que Buggy-Black, n’ont les diamants… Sam Arundel ne les a pas non plus.

« Donc, ou ils sont à bord de la Corysandre, ou vous les avez, c’est simple !

« C’est pourquoi je vous dis : s’ils sont à bord de la Corysandre, je les aurai bientôt, car j’ai fait sombrer le navire !

« S’ils n’y sont pas, c’est que vous les détenez ! Or, vous me connaissez suffisamment, cher monsieur Flipott, pour savoir que je ne me suis pas donné en vain tant de tracas !… J’estime ces diamants à huit cent mille dollars !… Je vous avertis donc que je ne vous rendrai là liberté que quand je tiendrai ou cette somme, ou les diamants !… J’aurais voulu vous épargner la moitié de cet argent, en demandant l’autre à M. Buggy-Black… Mais, il est mort !

« Et, vous le savez, en droit, toute action s’éteint avec la mort !

« Vous voilà donc averti : ou vous allez me dire où sont les diamants, ou, alors, me faire verser huit cent mille dollars – vous possédez plus de cinq fois cette somme, je suis renseigné – dans les conditions que je stipulerai. Et voilà !

« J’attends votre réponse !