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Table des matières XIIChapitre 19 / 20

XIII

La réponse de Jérémie Flipott, John Strobbins ne l’attendit pas longtemps : M. Jérémie Flipott, malgré l’émotion qui l’agitait, haussa les épaules et murmura :

— Faites de moi ce que vous voudrez ! Je n’ai pas les diamants !

John Strobbins ne s’émut pas de cette réponse ! Il s’y attendait. Il éprouva même une surprise agréable de ce que Jérémie Flipott ne niait aucune de ses affirmations. Il répondit :

— Je vous répète, cher monsieur Flipott, que, comme vous le comprendrez facilement, je n’ai pas, pour le seul amour de Dieu, combiné toute cette affaire, risqué plusieurs fois ma vie, perdu mon temps, dépensé de l’argent, enfin !

« Non !… Bien que je vous tienne pour une canaille, et je m’y connais ! – je veux bien vous croire !

« Donc, puisque vous ne détenez point les diamants, je vais les chercher ailleurs. Il est bien entendu, que, si je ne les trouve pas, vous me devrez huit cent mille dollars, plus mille dollars par jour que vous m’aurez fait perdre à partir d’aujourd’hui !

« C’est clair ! J’ajoute que si je retrouve les diamants, vous n’aurez à me verser que les mille dollars quotidiens d’indemnité !

« Avez-vous quelque chose à me dire ?

— Non !… Faites de moi ce que vous voudrez ! maugréa le vieillard.

— Oh ! Je n’en saurai faire grand’chose de bon ! gouailla John Strobbins en se levant… Il est bientôt midi : je vais vous faire apporter à déjeuner. Et, comme j’ai besoin de vous conserver vivant, je vous avertis que si vous refusiez de manger, l’on vous gavera, ni plus ni moins qu’une suffragette anglaise ! J’ai l’honneur de vous saluer, cher monsieur Flipott !

John Strobbins se leva. Il salua correctement son prisonnier et sortit de la chambre où Flipott était enfermé.

Puis il rejoignit son lieutenant, Reno, lui donna quelques ordres, et, s’étant habilement grimé et déguisé, s’embarqua dans le canot automobile qui le reconduisit le long d’un des quais de San-Francisco.

Aussitôt débarqué, le détective-cambrioleur héla une auto :

— À l’hospice de Beckstairs ! commanda-t-il au chauffeur, vite !

L’hospice de Beckstairs est l’asile des fous de l’État de Californie.

Il est situé hors de la ville. Aussi John Strobbins n’y arriva-t-il que trois quarts d’heure plus tard.

Il paya le chauffeur et sonna aussitôt à la porte de l’Asile : la porte s’ouvrit.

John Strobbins entra :

— Je suis M. Gratian Ricksbaum, sénateur de l’État de Kentucky, et docteur en médecine de l’Université de Frankfort ! Vous avez ici, paraît-il, un capitaine marin atteint d’une démence spéciale ?… Il se nomme, attendez… Sam Arundel, c’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Je vais vous conduire au médecin de service, monsieur le sénateur ! Il vous renseignera ! fit respectueusement le portier.

— C’est cela, mon ami !

Digne, important et majestueux, John Strobbins qui s’était fait, effectivement, la tête et l’allure du sénateur Ricksbaum, arriva dans le bureau du médecin de service.

Celui-ci, empressé à satisfaire son illustre visiteur, s’empressa, aux premiers mots du détective-cambrioleur, à le conduire devant le cabanon dans lequel était enfermé Sam Arundel, le capitaine fou du Corysandre.

— C’est une brute très dangereuse, monsieur le sénateur ! affirma le médecin : il a déjà tenté d’étrangler deux gardiens. Nous avons dû lui mettre une camisole de force !

— C’est bien ce que je pensais ! murmura le pseudo-sénateur du Kentucky : c’est une folie spéciale aux marins… très curieuse ! Vous allez me laisser seul avec ce dément ! Je veux tenter une expérience !…

— Mais, monsieur le sénateur…

— Tranquillisez-vous, docteur : je ne risque rien, puisqu’il est revêtu d’une camisole de force !

Un peu hésitant, le médecin fit ouvrir la porte de la cellule matelassée. John Strobbins entra et reconnut, accroupi dans un des coins, tel une bête fauve, le capitaine Sam Arundel.

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Ce dernier, aussitôt, se dressa et se mit à hurler :

 

Je suis le capitaine de Chicago !

Je mange la viande et même les os !

 

Puis, il bondit vers John Strobbins et lui lança un furieux coup de tête dans le ventre, que le détective-cambrioleur évita en sautant sur le côté.

Ne rencontrant rien devant lui, Sam Arundel, emporté par son élan, roula sur le tapis :

— Fermez la porte et ne craignez rien ! fit le pseudo-sénateur du Kentucky au médecin de l’asile… Faites vite !

Le médecin, inquiet quand même, obéit.

Le sourire aux lèvres, John Strobbins, sans cesser d’observer le fou, tira de sa poche un court casse-tête de caoutchouc, et dit :

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— Maintenant, maître Arundel, j’estime que notre petite comédie a assez duré ! Si vous faites un mouvement vers moi, je vous casse la tête !… Vous me comprenez ! Je ne suis pas médecin de l’asile, je ne suis pas sénateur du Kentucky, je ne suis pas le capitaine de Chicago, mais je suis le matelot Wilbur Morton, qui se trouvait à bord du Corysandre, le soir où votre bossman Basil Stockman vous secoua si gentiment dans votre cabine !

« Vous vous souvenez de moi, Sam Arundel ?

Le capitaine du Corysandre avait, maintenant, l’air plus fou que jamais. Livide, il regardait John Strobbins avec des yeux hagards et arrondis par la terreur.

— Sam Arundel, poursuivit John Strobbins, le moment n’est plus de feindre la folie ! Cela vous a bien réussi pour tromper Basil Stockman, mais, moi, je suis John Strobbins !

« On ne me roule pas, moi !

« Sur l’ordre de Jérémie Flipott, vous avez fait tuer le subrécargue Thornton Smiley par le matelot Maurice Cabassou ! Et, Cabassou, vous l’avez empoisonné ! Eh bien, Cabassou n’est pas encore mort !… Il est en mon pouvoir et m’a signé un papier par lequel… Ne bougez pas, tonnerre du diable ! ou je vous tue à mes pieds, immonde assassin !… Je dis donc que Cabassou m’a écrit et signé une lettre par laquelle il s’accuse d’avoir tué Smiley à votre instigation, vous entendez !… Et, Jérémie Flipott, lui-même, m’a révélé vos crimes : il ne pouvait faire autrement puisque je possède le câblogramme que vous lui avez envoyé de Freemantle !

« Il ne sera pas difficile à prouver que c’est vous qui avez assassiné le premier capitaine du Corysandre !… Et vous irez sur la chaise électrique !

Sam Arundel, les traits décomposés, oublia de feindre la folie.

Il balbutia :

— Je suis perdu ! Que me voulez-vous !

— Je suis John Strobbins ! Tu connais ma réputation ! tu sais que je ne manque jamais à ma parole ! Eh bien, j’ai juré que les diamants du Corysandre n’iraient, ni à Buggy-Black, ni à Jérémie Flipott, ni à Ben Hawick, ni à toi-même !

« Je les veux ! Tu vas donc me dire où ils sont, et, sur ma parole, demain à midi, tu seras libre et je te verserai dix mille dollars !

« Réponds sans hésiter ! Sinon, je te livre au bourreau : j’en ai les moyens ! Choisis !

John Strobbins se tut.

Cinq minutes s’écoulèrent. Sam Arundel réfléchissait, tout en fixant le détective-cambrioleur d’un œil sournois :

— Si je vous dis où sont les diamants, murmura-t-il enfin, quelle garantie ai-je que vous tiendrez votre promesse ?

— Tu as ma parole, et cela suffit ! D’abord tu n’as pas le choix !

— C’est bon ! Je vous crois !… Vous êtes mon maître !... Eh bien, j’avais réussi à découvrir l’endroit où Thornton Smiley avait caché les deux caissettes de diamants !

« Dès qu’il fut mort, j’allai les prendre.

« J’en retirai le contenu et les jetai à la mer !

« Quant aux diamants, ils sont dans un des barils de lard de la cambuse du Corysandre : vous les trouverez facilement : le baril est marqué J.M. 153 !… Ah !… je croyais bien qu’ils seraient pour moi !… Quand je pense que je me suis donné tant de mal !… J’ai trompé jusqu’à Ben Hawick !… Tout en faisant le fou, je l’ai guetté !… Tenez, je peux bien vous le dire, il l’a fait exprès de jeter le Corysandre contre le quai ! Il avait laissé les voiles dans ce but ! Car il se doutait bien que les diamants étaient à bord… Alors, il préférait savoir le trois-mâts au fond du port !… Ah ! vous êtes fort, vous !

— Pas tant que cela ! fit John Strobbins, railleur. S’il est vrai que, dès l’arrivée du Corysandre, j’ai deviné l’intention de Ben Hawick, il n’en est pas moins vrai que je me suis trompé sur beaucoup d’autres points !

« Et, d’abord, pour te consoler, je t’avoue que ta victime, Cabassou, est morte ! Et qu’il ne m’a rien signé du tout ! Que Flipott ne m’a rien dit ! Et que je n’étais pas sûr du tout que tu n’étais pas fou et que tu avais les diamants !… Merci de ta franchise, ô marin candide !… Et à demain !

Sans attendre la réponse de Sam Arundel écumant de rage, John Strobbins ouvrit la porte du cabanon, bondit au dehors, et referma aussitôt le battant capitonné :

— L’homme n’est pas tout à fait fou ! dit-il au médecin qui, anxieux, attendait au dehors… il est plutôt atteint du délire des grandeurs, et se figure posséder des trésors, diamants et rubis ! Il faut le soigner avec douceur… Je reviendrai le voir d’ici quelques jours !

Ainsi parla Gratian Ricksbaum, sénateur du Kentucky, et, après avoir remercié le médecin et lui avoir promis sa puissante protection, il sortit de l’asile en pensant :

— Comme c’est simple ! J’aurais dû me douter de suite que c’était Sam Arundel qui possédait la clé du mystère ! J’ai été aussi naïf que les autres ! Un peu plus, il me roulait aussi !

 

*   *   *

 

La nuit suivante, John Strobbins, vêtu de son costume de scaphandrier, explora l’intérieur du Corysandre.

Sam Arundel n’avait pas menti : dans la cale avant du trois-mâts, parmi les caisses de biscuits et les ballots de morue, le détective-cambrioleur, après trois heures de recherches épuisantes, découvrit enfin un baril grossier, sur lequel, à la faible clarté de la lampe électrique qu’il avait emportée avec lui, il lut : J.M. 153 !

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Le cœur battant plus vite, malgré son sang-froid accoutumé, John Strobbins, d’un coup de hache, défonça le petit tonneau.

Et, au milieu des tranches de lard dont il était empli, il sentit un sac de toile… c’étaient les diamants du claim de Big-River !

John Strobbins, exultant, plaça le précieux, sac dans la boîte de cuivre pendue à sa ceinture, et remonta à la surface. Il se rembarqua dans le canot automobile qui l’attendait dans un coin désert du port, et, ayant dépouillé son habit de scaphandrier, examina le contenu du sac qu’il venait de recueillir.

Sam Arundel n’avait pas menti !… Dans la toile, il y avait pour près d’un million de dollars de gemmes !…

 

*    *    *

 

Ainsi, John Strobbins triomphait !

À San-Francisco, nul, jusqu’à présent, n’a connu les détails de cette mystérieuse affaire.

Car, fidèle, à sa promesse, John Strobbins, le jour suivant, remit en liberté Ben Hawick et les marins du trois-mâts…

M. Jérémie Flipott, contre un chèque au porteur de dix mille dollars que le détective-cambrioleur remit, d’ailleurs, à Ben Hawick, fut également libéré.

Quant à Sam Arundel, John Strobbins n’eut aucune peine à le faire sortir de l’asile des fous.

Il n’eut qu’à venir le chercher le lendemain.

Le directeur de l’hospice de Beckstairs, heureux de satisfaire l’honorable sénateur Gratian Ricksbaum et aussi de se débarrasser d’un pensionnaire encombrant, ne fit aucune difficulté pour lui signer son exeat.

— Voilà les dix mille dollars promis ! fit John Strobbins à Sam Arundel, une fois qu’ils furent dehors ; et il tendit au capitaine du Corysandre dix liasses de dix billets de cent dollars chacune.

Sam Arundel prit les greenbacks, et, sans remercier, s’éloigna...

Il ne devait pas, d’ailleurs, jouir de cet argent : le soir même, il rencontra Ben Hawick dans un bouge du quartier chinois.

Les deux hommes, pris en se voyant d’une fureur terrible, se sautèrent mutuellement à la gorge.

La police les retrouva le lendemain matin au coin d’une borne où le cabaretier avait traîné leurs corps littéralement criblés de coups de couteau. Comme ils étaient morts, nul n’eut jamais l’explication de ce drame.

Et Chomull, le chef de la Main Ouverte, se disposait à tenter un nouveau coup contre Jérémie Flipott, lorsqu’il reçut ce simple mot :

Inutile, cher ami, de t’occuper des diamants du Corysandre, c’est moi qui les ai !… Nicholas Bush (alias John Strobbins).

M. James Mollescott n’a jamais pu savoir ce qui s’était passé sur le Corysandre.

Car M. Jérémie Flipott, étant revenu de voyage, affirma toujours n’avoir rien à dire, et ni connaître quoi que ce soit de cette affaire.

On ne trouva, d’ailleurs, rien de compromettant sur le Corysandre.

Comme on ne put jamais retrouver aucun des marins du trois-mâts, il fallut bien mettre en liberté l’infortuné William Winckler :

La veille du jour où le « chief officer » du Corysandre sortit de l’hôpital avec ses jambes remises à neuf, il reçut une lettre. Elle contenait dix mille dollars en billets de banque, sans rien d’autre.

C’était John Strobbins, qui, pris de pitié pour l’infortuné officier, lui envoyait ce souvenir.

William Winckler ne le sut jamais.