L'Arlésienne (1872), pièce en trois actes et cinq tableaux d'Alphonse Daudet tirée de sa propre nouvelle éponyme parue dans les Lettres de mon moulin, se déroule dans le mas provençal de la famille Mamaï en Camargue, où le jeune Frédéri s'apprête à épouser une jeune fille d'Arles dont le visage n'apparaît jamais sur scène, absente mais omniprésente par son influence dévastatrice sur le destin de toute la famille. Lorsque le gardian Mitifio se présente avec des lettres prouvant l'infidélité passée de l'Arlésienne, Frédéri, dévasté, renonce au mariage mais reste hanté d'un amour obsessionnel pour cette femme qu'il ne peut oublier, malgré l'amour sincère et patient que lui porte en silence la jeune Vivette et les efforts de sa mère Rose et du vieux berger Balthazar pour le ramener à la raison. Rongé par cette passion irrépressible qu'aucune raison ni aucun amour de substitution ne parvient à apaiser, Frédéri finit par se jeter du haut du grenier familial le soir même où toute la maisonnée croyait enfin son mal apaisé, dénouement tragique et brutal qui referme la pièce sur le silence effondré de sa mère. Créée le 30 septembre 1872 au Théâtre du Vaudeville avec une musique de scène composée par Georges Bizet, la pièce elle-même essuie un échec cinglant auprès d'un public parisien peu préparé à la rudesse de cette tragédie rurale sans consolation, retirée de l'affiche après une vingtaine de représentations seulement, tandis que la musique de Bizet, immédiatement retravaillée par le compositeur en une suite orchestrale autonome, devient au contraire l'une de ses œuvres les plus durablement populaires, jouée dans le monde entier bien après que la pièce elle-même soit tombée dans un relatif oubli. Ce contraste entre l'échec théâtral immédiat et le triomphe musical durable de la même œuvre reste aujourd'hui encore l'un des cas d'école les plus souvent cités de dissociation entre le texte dramatique et sa musique de scène.