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Classiquesen Ligne

CHAPITRE PREMIER
LE DIVIN MENSONGE

Jeune homme, as-tu seulement cette puissance indispensable, sans laquelle ne saurait naître en aucun cas ni subsister le vrai amour : la puissance de l’imperturbable et continu mensonge ?

Car l’Amant, même quand il adore, ne doit jamais être sincère ; qui ne sait pas mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais plus loin : ne peut pas être aimé.

Écoute, enfant.

Ne penses-tu pas qu’il est chimérique d’espérer la tendresse entière d’une femme — la seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, si l’on ne réunit toutes les qualités dont son imagination avait paré d’avance, bien longtemps avant de le connaître, celui qui devait venir ? Si tu n’es pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi au dédain de la bien-aimée, ou, pis encore, — dans le cas où un mauvais hasard t’aurait permis de triompher d’elle, — à un abandon plein de réticence et d’arrière-pensée. Ne pas charmer totalement, esprit, cœur et sens, celle que l’on tient entre ses bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. Donc il importerait que tu fusses de tout point semblable à l’amoureux imaginé, que tu fusses, pour chaque femme tour à tour, son idéal lui-même. Cela est-il possible ? non. Tu peux ressembler, plus qu’un autre à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il soit, je t’en défie. De là l’obligation de paraître ce que tu n’es pas ; de là la nécessité d’une perpétuelle imposture. Mentir sans trêve et de toute façon, mentir par la parole, par le geste, par le regard, mentir dans l’aveu, mentir dans l’étreinte ; produire toujours — grâce à une prestigieuse maîtrise de soi-même — non pas l’homme que tu es mais l’homme que tu devrais être ; te métamorphoser physiquement même, par un effort de volonté qui réussit à modifier les traits du visage ou par des moyens plus matériels, au point d’avoir le front mélancolique d’un Werther si tu portes la face réjouie d’un Roger Bontemps, au point d’avoir les moustaches noires quoique tu les aies rousses ; user, enfin, de toutes les ruses, de tous les masques, de tous les déguisements pour que ta maîtresse, en Toi, ne trouve que Lui, tel est ton premier et ton plus inévitable devoir ! Qu’un seul instant, dans un élan de désir, dans la pâmoison du délice, — ou dans la façon de soulever le rideau de la fenêtre pour regarder le temps qu’il fait, — se révèle le moindre je ne sais quoi de ton être réel, et tout est fini : tu n’es plus aimé. Certes, cette comédie de tous les instants exige un comédien extraordinaire ; c’est une gêne cruelle que cette incessante simulation. Mais quoi ! exprimer le contraire de la pensée, telle est la fonction le plus habituelle de la parole ; pour s’enrichir, pour se pousser dans le monde, pour conquérir l’estime, l’homme le plus loyal consent à des stratagèmes, à des faussetés ; et l’on hésiterait à mentir pour obtenir cet incomparable enchantement : la bouche d’une femme baisant sur votre bouche son désir réalisé ? On a, avec sa conscience, des accommodements pour ne point froisser, dans le monde, les gens qu’on y rencontre et l’on serait moins « poli » dans le boudoir que dans le salon ? On ne laisse pas entrer un visiteur sans avoir, après un coup d’œil à la glace, noué la cordelière de sa robe de chambre, assuré le nœud de sa cravate, et on laisserait voir son cœur, son âme, ses sens, en déshabillé ? A ce proverbe : « On ne se gêne pas avec ses amis », on ajouterait cet autre proverbe plus absurde : « On ne se gêne pas avec ses maîtresses ? » Il y a l’étiquette des cours, il n’y aurait pas l’étiquette des alcôves ; ce qu’on fait pour les rois, on ne le ferait pas pour les femmes ! Erreur impardonnable des personnes qui aiment à se mettre à leur aise. Quant à prétendre que le mensonge dans l’intimité amoureuse a quelque chose de répréhensible, c’est la vaine excuse de ces paresseux incapables d’effort. Le vrai crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, serait de ne pas tromper celle qu’on aime. Celui-là est un coupable, en même temps qu’un imbécile, qui, au lieu du faux qui l’enivre, lui offre le vrai qui l’écœure ; et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, mentirai, mentirai, pour qu’Elle m’écoute, heureuse, pour qu’Elle s’approche de mes hypocrites lèvres avec un sourire qui va devenir un baiser !

Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer le mensonge sans intervalle ni lassitude ; il faut encore que, tout en feignant de ne point s’en rendre compte, il l’approuve et le respecte chez sa maîtresse. Vous mentez aussi, bien-aimées ; et comme vous avez raison ! Pour vous rendre pareilles à celles que nous avons rêvées, pour nous épargner l’amertume des déceptions, vous feignez délicieusement, toujours. Avec vos baisers qui se font tels que nous les voulons et vos lèvres qui demandent au fard la rougeur qui nous plaît ; avec vos regards où vous nous offrez une âme qui n’est pas la vôtre et vos yeux que le khol fait plus amoureusement mourants ; avec vos bras roses de veloutine qui mesurent l’ardeur de l’enlacement à notre désir d’étreinte ; avec votre sein qui se gonfle à propos et votre cœur qui bat fort quand il convient ; avec tout votre charme fait d’adorables artifices, vous nous permettez de connaître la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, ô clémentes trompeuses ! Il serait un brutal et un sot, — un casseur de son jouet, — l’homme qui, dans l’inepte curiosité du vrai, dérangerait les tendres calculs de votre fausseté, vous forcerait à vous montrer telles que vous êtes, ferait irruption dans le mystère de vos chères supercheries, et de votre cabinet de toilette. Il y avait une fois un Amant qui adorait sa maîtresse à cause des merveilleux cheveux blonds qui la coiffaient d’un casque d’or. Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait pas ; qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes mixtures, il l’avait deviné tout de suite ; mais ce qu’il savait, ne voulant pas s’en souvenir, il l’oubliait ; et c’était avec une infinie ivresse qu’il maniait, baisait, mordait les boucles de flamme crespelée. Elle mourut, hélas, la chère blonde, après une courte maladie, pendant un voyage de l’Amant ; le jour où il revint, elle était couchée sans vie sur le lit où tant de fois il l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de larmes, la gorge gonflée de sanglots, il se précipita vers la chambre à présent terrible. Mais, malgré son douloureux désir de baiser une dernière fois le front de son amie, il ne poussa pas la porte ; il se pouvait que, malade, elle eût laissé ses cheveux reprendre leur couleur naturelle ; il n’entra qu’une heure après, quand, sur son ordre, des femmes qui étaient là eurent teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, il n’aurait voulu voir celle qu’il avait tant aimée, celle dont le souvenir l’accompagnerait toujours, différente de ce qu’elle avait daigné être pour lui, ni surtout lui faire l’injure de confondre le blond mensonge auquel elle avait dû la joie de le rendre si heureux.