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Classiquesen Ligne

CHAPITRE II
LA DIVINE ILLUSION

Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie : il est indispensable que tu te mentes à toi-même.

Sans l’illusion, nul ne saurait aimer ; et vraiment, elle est divine, puisqu’elle nous donne le seul bonheur qui légitime la haine du tombeau. Qui donc détesterait la mort si ne fleurissait parfois, parmi les tristesses de la vie, comme une églantine dans les noires broussailles, la rose miraculeuse du baiser ? Ceux qui pensent que le dieu Amour est aveugle parce qu’il porte un bandeau sur les yeux se trompent probablement ; aveugle, non, je l’accorde ; comment pourrait-il, enveloppé d’ombre, admirer et convoiter la bouche et le sein des femmes ? Il regarde, il le voit, puisqu’il désire. Seulement le bandeau qui lui voile les prunelles, sans les obscurcir, — étoffe tramée d’espoir, de désir et de rêve, dont les modistes se souvinrent quand elles inventèrent le tulle-illusion, — est fait de telle sorte qu’à travers lui toutes les choses dont s’éprennent le cœur et les sens apparaissent transformées et embellies. Malheur à toi, jeune homme, qui te destines à la fonction redoutable d’aimer, si tu ne portes pas ou si jamais tu arraches le bandeau symbolique du jeune dieu Eros !

Car le vrai est épouvantable ; quiconque étudie sa joie au microscope sent l’écœurement lui monter aux lèvres. Quoi ! sachant les traîtrises qui grouillent comme des nœuds de vipères sous la gorge adorée de la femme ; connaissant la duplicité de son sourire, de son regard, de sa caresse, et que ses serments sont pareils à tout ce qui dure peu ; ayant démêlé ce qu’il y a de bassesse dans ses élans, d’instinct dans sa passion ; sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, tu enlacerais sans mépris ton éternelle ennemie, ta sœur ? Tâche d’ignorer, ignore, ignore à jamais tout ce qui se dérobe sous les éblouissements de la forme, crains la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, si tu ne veux pas exécrer et maudire l’heure sacrée du premier rendez-vous, si tu ne veux pas confondre dans ton souvenir, avec le sopha des mauvais lieux, l’auguste lit nuptial ! Je sais un homme qui un jour, fut un sage. Celle dont il était le reconnaissant époux, à qui, pendant dix années, il avait dû toutes les pures félicités, se mourait, sans souffrance, dans l’agonie des saintes ; un prêtre, près du chevet, prêtait l’oreille à la confession de la moribonde. Lui cependant, le mari bientôt veuf, il se tenait dans la chambre voisine, sanglotant contre le bois de la porte. Il recula tout à coup, à cause d’une voix faible qui parlait. Il recula, et il s’enfuit ; car il ne voulait pas entendre les aveux de la confession suprême ! Il était certain que sa femme avait une âme d’ange, qu’elle dirait seulement des péchés pareils à ceux d’une nonne ingénue ; il savait la vertu parfaite de cette épouse chrétienne ; il ne se pouvait pas que jamais, en aucun cas, elle eût été coupable ! Il s’éloigna pourtant plein de prudence ; et il eut cette consolation, dans sa douleur bénie, de garder intacte au fond de son souvenir la vision de sa chère compagne, de verser des larmes sans amertume sur les lys pâles de la tombe où elle dort, immaculée comme eux.

Crains aussi, crains surtout la nudité des corps, si tu ne sais pas la parer de ton rêve ou la voir à travers la splendeur idéalisante du bandeau. O laideurs des plus belles ! Ombres des plus rayonnantes ! Souillures des plus chastes ! Macules des plus impollues ! Que tu es imparfaite, ô beauté humaine, même en la perfection ! et toujours une tare, que tu caches en vain, désespère l’adoration de tes dévots. Oui, la tare, la tare originelle, toujours te déshonore. Si les Vénus descendaient de leurs piédestaux pour vivre notre vie, elles cesseraient, sur l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air terrestre, d’être la sublime allégresse de nos yeux, et, devenues femmes, elles seraient semblables par quelque point, les déesses, à la louve immonde des bois. Parenté abominable de la vierge et de la bête, hymen horrible, dans la vivante chair, de l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui aspire à la volupté sans rancœur, n’aurait pas le droit de maudire, dans un juste blasphème, l’impitoyable nature créatrice qui bafoue notre besoin de paradis ? Puisque vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, puisque vous ne me permettez le ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je dois aimer n’est-il pas entièrement beau, pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur par l’impureté de la source où il me faut boire ? Je ne suis pas, je ne veux pas être le chien dont la narine s’enfle ravie par un parfum d’ordure et qui se goberge à humer les vomissements du carrefour ; je le suis cependant. Dieu cruel ! comme vous vous jouez de l’âme que vous avez mise en nous, et comme vous la torturez, cette affamée d’ambroisie, en la forçant à se rassasier de boue ! Puisque vous n’avez pas voulu qu’il nous fût possible de satisfaire pleinement nos aspirations hautaines, il ne fallait pas les mettre en nous ; avec le seul instinct, qui ne discerne pas, qui ne discute pas, nous aurions vécu tranquilles, contents, béats d’être repus. Mais nous avons des sens qui pensent et qui rêvent ! De sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils rougissent d’éprouver, quelques-uns d’entre nous sont semblables à ce pâle adolescent mélancolique qui montrait les poings au ciel en criant : « Pourquoi la bouche qui baise est-elle la bouche qui mange ? » à ce roi appelé le Roi Vierge, qui, détestant le ventre qui enfante et le sein qui allaite, a fui pour jamais dans la solitude de ses songes la beauté de la femme, adorable et abjecte.

Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. Mais, plutôt, par la toute-puissance de l’illusion, recrée la création imparfaite. Sois l’émule triomphant de Dieu ; refais, de ta pensée, la femme qu’il ne tira que de ton corps. Ose nier la réalité jamais égale à ta chimère, sache n’y pas croire, et la transfigurer, par ta foi dans ton propre idéal, par la volonté de ton désir. Dis à l’évidence : Tu mens ! Substitue, à la vérité, ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai que les lèvres des vierges aient de vils emplois, que le flanc des jeunes femmes s’élargisse, ni que leur sein se ride ; contemple, avec une assurance têtue, ces fleurs jamais fanées, cette neige toujours pure ! Oui, les yeux des bien-aimées sont de petits firmaments où se lèvent toutes les étoiles, et les larmes y sont comme des rayons, condensés en perles, qui luisent délicieusement. C’est d’or solaire que sont faites en effet les chevelures, mieux odorantes, sans qu’aucune pommade y mette son mensonge, qu’une touffe de fleurs des bois. Les ongles roses, pour être roses, n’ont pas besoin d’être teints d’un fard léger, ni d’être blanchies de poudre de riz, les épaules, pour être blanches. Proclame qu’il n’existe jamais de corsets, ni de tournures, et parviens à en être persuadé ! Refuse de croire que ta maîtresse doit demeurer toute une heure dans un bain où des fioles furent vidées, pour avoir la peau plus douce que les ivoires, plus aromate que l’encens des lys ; et sois certain que l’eau de la baignoire fut parfumée par le corps de la baigneuse. Convaincu de toutes les métaphores, sache, enfin, voir en celle que tu as choisie, — fleurs, lueurs, odeurs, — tous les enchantements de la terre et du ciel ; divinise ta triste sœur terrestre. A ce prix, à ce prix seulement, tu pourras, déconcertant les desseins féroces du créateur, connaître l’ineffable ivresse de l’amour sans nausée. Mais si tu veux que ta joie ne soit point avilie à l’instant précisément de son exaltation suprême, exerce surtout ta puissance d’illusion sur le plus obscur des mystères, sur celui qu’il faut d’autant plus rapprocher de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur la fugitive minute qui serait infâme si elle n’était divine. Force la fange à devenir l’azur ! Hélas ! les deux animaux que vous êtes, elle et toi, n’ont qu’une ressource : se croire des dieux. « Rosa mystica ! Rosa mystica ! » s’écrie le poète qui trompe son écœurement par l’extase ; et, dans les chansons que chantent les pâtres sur les monts et les petites bergères des plaines, l’âme populaire, ingénue et douce, qu’épouvante aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console par la feintise d’y voir la cueillette d’une rose.