CHAPITRE III
L’AVEUGLE
Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma pensée. Le bandeau dont se voilent les yeux d’Eros devrait être plus épais encore que je ne l’ai dit. L’aveuglement complet, qui permettrait de concevoir la perfection féminine sans aucune possibilité de désabusement, serait préférable à l’illusion qui ne peut jamais s’empêcher de voir, si éblouie qu’elle veuille être, quelque chose de la réalité qu’elle transforme. C’est la morale de la fable que tu vas lire.
Comme Elle allait, pour la première fois, s’endormir dans les bras du beau jeune homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une voix qui tremblait de la pâmoison récente :
— Hélas ! ne pas te voir ! Si je t’avais rencontrée autrefois, du temps où je pouvais encore contempler le bleu du ciel et l’azur des regards, la rougeur des roses et des bouches, je me souviendrais de ton visage — inconnu, ô désespoir ! — et il suffirait d’un seul de tes parfums ou de ta main frôlée pour me rendre ton image entière. Mais déjà mes yeux étaient clos à la clarté quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et pour moi le soleil ne se lève que de l’autre côté des paupières. Jamais, jamais il ne me sera donné d’admirer cette épaule que je caresse et ce sein où je m’endors. O jeune femme, mon délice et mon angoisse, toi que je possède et que j’ignore, raconte-moi du moins, je t’en conjure, les beautés de ta chère personne ; et que je puisse, par ta parole entendue, m’imaginer tout mon invisible bonheur.
— Je n’oserais, murmura-t-elle.
— Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta chevelure si longue et si soyeuse sous mes doigts.
— Elle est blonde, je pense, comme de l’or léger, et j’ai l’air, quand je la laisse s’épandre sur mes reins de neige rose, d’une impératrice nue qui aurait un manteau de rayons.
— Que je suis heureux, hélas ! Dis-moi ton front, dis-moi tes yeux.
— Mon front, bas, très étroit, pareil à celui d’une statue d’éphèbe, garde intacte sa blancheur de gardenia, que jamais ne déshonore la ride d’une pensée ; mes yeux, d’un brun fauve, alanguis sous les paupières un peu plissées, ont dans leur cercle de bistre une douceur si mourante que, moi-même, je ne saurais les regarder dans un miroir sans me sentir étrangement troublée d’un rêve où s’ébauche une alcôve.
— O ravissement ! ô regret ! Dis-moi ta joue et tes lèvres.
— Ma joue pâle, où transparaît parfois le rose d’une pudeur heureuse d’être troublée, se voile d’un hâle vague comme une caresse de soleil, et ma lèvre est un très petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le sang frais des cœurs.
— Oh ! avoir cette pourpre sous ma bouche et ne baiser que de l’ombre ! Dis-moi ta ferme gorge qui se bombe en deux fruits vivants.
— Elle n’est pas de marbre ! car le marbre glacé ne palpite point comme elle ; mais elle a la blancheur chaude d’une neige brûlée par l’été, qui ne fondrait pas ; et ses pointes de corail, allumées et dressées, sont comme deux braises surgissantes du rose incendie de mon sang.
— Je mords la braise de leur corail comme un aïssaoua des cassures de tison, mais je sens la brûlure sans voir, hélas ! le feu ! Dis-moi tes larges hanches, et tes nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où ma main glisse comme sur du satin, dis-moi...
La jeune femme, en cachant sa tête dans les dentelles de l’oreiller, répondit, cette fois encore, minutieuse et complaisante, mais d’une voix si basse que le silence de la chambre amoureuse, un instant éveillé, se rendormit, n’entendant plus rien, sous le mystère des rideaux.
Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent. Ils étaient liés l’un à l’autre d’une chaîne que rien ne rompra. Les jours de leur bonheur, les jours anciens, les jours nouveaux, égaux en délices, étaient comme les enfants d’une même race où les aînés et les cadets ont la même part d’héritage. A cause du désir dont il la convoitait sans relâche, elle l’adorait éperdument, et, lui, toujours, il sentait monter de son cœur à sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à la pensée qu’il possédait, seul entre tous, les adorables trésors qu’elle lui avait racontés dans le silence bientôt rendormi de l’alcôve. Cependant des rages le prenaient quelquefois, avec des désespoirs. Avoir perdu le spectacle des cieux et des plaines, des fleurs et des verdures, de toutes les formes et de toutes les couleurs, c’était une sombre désolation ! Il s’y résignait. Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir jamais vue, être certain de ne la jamais voir, — si incomparablement parfaite ! — c’était là l’angoisse intolérable, à toute heure accrue ; et, souvent, dans le paroxysme de son inutile envie, il eût donné des années de leur bonheur futur pour qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant une seule minute, d’admirer une seule des beautés qu’elle lui avait avouées, à voix basse, le soir des premiers baisers.
Or, il arriva dans la ville un médecin déjà fameux dans tous les autres pays du monde par des cures vraiment merveilleuses. C’était un jeu pour ce savant homme que de rendre l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, la vue aux aveugles. Le carrosse empanaché d’or et d’argent, dans lequel il traversait les cités parmi les acclamations de la foule, était traîné, non par des chevaux, mais par des hommes rapides comme le vent, qui avaient été des paralytiques. Et il était parfaitement avéré qu’en aucun lieu, en aucun cas, il n’avait manqué de guérir radicalement les personnes qui s’étaient adressées à lui. L’aveugle sentit son cœur se gonfler d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux ! Il verrait l’adorée amie ! Tout à coup hors de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la chère beauté lumineuse ! La chevelure pareille à un manteau de rayons, le front plus blanc que les gardénias, les yeux qui meurent sous les paupières un peu plissées, et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant des lèvres, le corail qui s’allume à la pointe des seins, il les verrait, il les verrait ! Plus de désespoirs, plus de ces nuits exquises et atroces où il devait suppléer par la pensée à l’image éternellement absente : tout son rêve allait être une réalité. Guidé par un serviteur, il accourut le premier, chez le médecin illustre. « Guérissez-moi ! Rallumez mon regard ! Donnez-moi l’inexprimable fête de contempler enfin la plus belle des femmes, que j’aime plus que la vie ! » Et il dit beaucoup d’autres paroles, racontant ses tendresses, ses désirs, ses angoisses, pour émouvoir la pitié toute puissante de l’homme très savant. Mais celui-ci répondit, après avoir médité : « A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux au jour. Quoi ! tu aimes, et ce que tu aimes, tu veux le voir ? Enfant, cette grâce t’a été départie de connaître la possession avec l’espérance encore, la satisfaction avec le rêve toujours, et tu veux, à ton adorable chimère, substituer la vérité, hélas ! Ne sais-tu donc pas, âme folle, qu’à cause même du mystère et de l’ombre où elle t’échappe, tu as imaginé ta maîtresse infiniment plus charmante qu’elle ne saurait être en effet ? Une minute affreuse serait celle qui te la montrerait pareille à elle-même.
Mais quand elle ne t’aurait pas menti, quand elle serait aussi parfaite qu’elle s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement celle que tu as créée dans l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais pas l’épouvante de l’inévitable déception ; car le rêve, même réalisable, n’est divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui qu’à la condition de n’être jamais réalisé. Reste dans ton ombre ! Que les dieux te maintiennent dans ton ignorance, dans ton désir inassouvi et prends-nous en pitié, nous qui voyons l’imparfaite beauté des êtres et des choses, nous qui, avec des larmes de désespoir, — hélas ! pourquoi ne voilent-elles pas à jamais nos yeux ? — envierons amèrement ton aveugle bonheur ! »