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Classiquesen Ligne

CHAPITRE VI
LA SCIENCE INTERDITE

Garde-toi également, comme de la plus sotte des présomptions, de jamais croire que tu as deviné ce qui se passe dans le cœur de ta maîtresse.

Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons pas le savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, nous en sommes certains, mais quelle est leur angoisse ou quelle est leur joie, en quoi leur façon de ressentir la douleur, de savourer l’ivresse, ressemble à la nôtre ou en diffère, c’est ce que nous sommes condamnés à ignorer éternellement. Nous constatons leurs émotions sans en discerner la qualité ; l’intimité de leur âme et de leurs sens échappe à notre attention méthodique ou passionnée ; à la regarder de trop près, le plus acharné observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, et, chose épouvantable entre toutes, l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer de plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, ne saurait imaginer la sorte de délice qu’il lui donne.

Car la différence des sexes implique fatalement chez l’un l’impossibilité de concevoir ce qui se produit chez l’autre.

Tu t’en vas à travers bois, par un matin de juin. L’amour est partout, triomphant, dans les calices charmés qui s’épanouissent, dans les herbes où pullulent les mouches, dans les branches pleines de gazouillis et de becquettements. Que l’instinct de se joindre en de mystérieux baisers tourmente et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et chante, tu le vois, et tu admires le rut universel des végétations et des ailes. Mais oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner la joie qu’éprouvent les anthères des roses à émettre le pollen, les lucioles à s’allumer, les fauvettes à froisser leurs plumes ? Comment l’aurais-tu appris, n’étant ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau ? L’analogie vient à ton aide ; te souvenant de tes désirs et de les bonheurs, tu les attribues aux êtres qui t’environnent : l’églantine donne sa semence comme, toi, tu donnes ta vie ; l’abeille qui baise un œillet, et ta bouche qui baise une bouche, c’est le même baiser ; le rouge-gorge ramage au bord du nid ce que tu chuchotes dans l’alcôve. Pour la comprendre, tu humanises la nature. Mais tu reconnais bien, au fond de toi, la tricherie de ton raisonnement ; tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se satisfait à bon compte, acceptant pour des identités d’apparentes similitudes ou des réminiscences de métaphores. En réalité, tu es incapable de t’expliquer tout autre amour que le tien, incapable de connaître de quelle convoitise les ailes palpitent sur les ailes, ou les lions se ruent à la croupe des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en douter, tu diffères de la femme, malgré l’unité de l’espèce, presque autant que de la plante et de la bête, presque autant que des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent la courtoisie d’une telle assimilation) ; et c’est ton sort adorable et cruel, jusqu’à la fin des jours, de la voir sourire et pleurer sans qu’il te soit, en aucune façon, révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi elle pleure.

Tu objectes :

« Quand même la différence des sexes établirait entre nous et les femmes une si parfaite impossibilité d’entente, quand même il nous serait interdit de découvrir, par nous-mêmes, le « comment » de leur « autrement », nous n’en serions pas moins instruits de ce qu’elles éprouvent ; car leur chère hypocrisie ne va pas jusqu’à nous dérober toujours leurs sentiments et leurs sensations ; elles consentent parfois aux abandons qui révèlent ; il y a des heures pour la nudité de leurs âmes, comme pour celle de leurs corps. »

La réponse est médiocre.

Jamais la femme ne s’avoue d’une façon entière, ni à son mari, ni à son amant, ni à son confesseur, et c’est précisément ce qu’il nous importerait surtout de savoir qu’elle nous cache le plus jalousement. Que ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, crainte d’affaiblir notre adoration en se montrant trop humaine ou de la décourager par trop de divinité, n’importe ! elle réserve en tout cas une part intime de soi-même, où il nous est défendu de nous insinuer ; ce qu’il y a de plus féminin dans la femme nous échappe. Écoute près du grillage de tous les confessionnaux ou parmi les rideaux de tous les lits d’amour : la pénitente ne célera aucun de ses péchés, les détaillera minutieusement ; l’amoureuse balbutiera, éperdue, toutes les tendres paroles, mais, avec cette ingénuité où excelle son mensonge, la femme, dans l’aveu qui sauve comme dans l’aveu qui damne, aura d’insaisissables réticences, voiles si diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent pourtant à dérober le mystère de son être derrière l’impénétrabilité irritante de leur transparence. Elle confessera sa faute, soupirera son amour, sans jamais laisser entendre de quelle amertume est faite son repentir, de quelle joie est faite son ivresse ! et, en fin de compte, le directeur de mille et trois consciences féminines en saura tout autant que Don Juan sur l’éternel secret d’Eve ; c’est-à-dire rien du tout.

D’ailleurs, je vais plus loin : voulût-elle être sincère, la femme ne pourrait pas l’être.

J’accorde que mainte amoureuse, dans le franc élan de sa tendresse, n’a pas de plus violent désir que de se livrer entière, avec toutes ses pensées et tous ses instincts à celui qu’elle adore ; cependant où est l’homme qui peut dire : « Rien de ce qu’est ma maîtresse ne m’est étranger ? » Je suis bien obligé d’admettre que les illustres poétesses, Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, grandes âmes conscientes, ont essayé de nous révéler les vierges, les amantes, les épouses ; elles ont tenté d’exprimer, candeurs, rêveries, amours, haines, remords, toute la féminilité ; et si des êtres humains le pouvaient faire, c’étaient elles sans doute ! Cependant qu’avons-nous appris de la femme dans les poèmes et dans les romans où elle a voulu nous montrer, tout saignant, son cœur, et, grand ouverte, son âme ? Notre ignorance est demeurée la même, un peu plus tourmentée, voilà tout, du désir de connaître. Ah ! c’est que la femme ne saurait dire ce qu’elle est ! et cela par l’excellente raison qu’il n’y a pas de mots pour le dire. Quel que soit le secret de nos inconcevables sœurs, il est à coup sûr d’une infinie ténuité, d’une subtilité incomparable, si léger que tout vent l’emporte, si furtif qu’aucun éclair ne serait assez soudain pour l’atteindre, et, surtout, étant la femme elle-même, il doit être si essentiellement féminin qu’il faudrait, pour le manifester, les paroles d’une langue, plutôt susurrements que paroles, plutôt silence que bruit, n’ayant jamais été chuchotée que par des vierges amantes dans une île interdite même aux dieux, très lointaine, sans écho ! Le langage que nous parlons, net, direct, va droit au but, dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait ce dont il s’agit, proclame que deux et deux font quatre, affirme, définit, conclut, exprime tout, sauf l’inexprimable ; si doucereux qu’il se fasse parfois, il est homme ! et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise ses pensées. Pour faire entendre l’inconnu de son sexe, il lui faudrait des mots aussi délicats, aussi fuyants, aussi vagues que cet inconnu lui-même, et, comme elle ne saurait les trouver, elle se résigne à se taire ; elle s’isole dans l’impossibilité d’être comprise. De sorte qu’elle demeurera perpétuellement ignorée de l’homme ! Et c’est pourquoi je prends en pitié les vains analystes qui se targuent d’avoir mis à nu le cœur des jeunes filles, des matrones ou des courtisanes ; c’est pourquoi je vous plains, ô amants dévorés d’une irréalisable espérance, qui serrez contre votre poitrine la neige frémissante des seins sans jamais comprendre le pourquoi de leurs battements, et qui, penchés vers vos bien-aimées, sûrs de leur joie, mais de quelle joie ? interrogez vainement le mutisme de leurs aveux !