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Classiquesen Ligne

CHAPITRE VII
NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE

Jeune homme, puisque tu daignes écouter mes leçons, je dois te donner un conseil qui te surprendra sans doute par son air d’étrangeté paradoxale et par l’impossibilité apparente de s’y soumettre. Ecarte tout d’abord l’idée d’impossibilité. Dans les choses de l’Amour comme dans les choses de l’Art, — plus je songe, plus je trouve de frappantes analogies entre les devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste, — c’est l’impossible qu’il faut surtout vouloir et réaliser ; l’amoureux ou le poète qui ne porte pas en soi l’ambition et la puissance des accomplissements sublimes, qui ne se sent point capable, dans l’espoir de la perfection, de vaincre tous les obstacles, d’affronter tous les martyres, est un homme pareil à la plupart des hommes : qu’il se hâte d’aimer aux Folies-Bergère ou d’écrire des romans-feuilletons. Pour les cœurs, pour les esprits soucieux et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, même insurmontables, ne sont que des échelons vers la chimère ; l’impossibilité est une raison de plus.

Ce conseil, que dis-je ! cet ordre, le voici :

L’amant qui entre pour la première fois dans le lit de la bien-aimée, doit être vierge, d’âme et de corps, absolument.

Quoi ! misérable ! celle qui va être tienne t’attend et te sourit, prête à ne plus rien refuser ; jeune fille, elle ignore et espère ; jeune femme, elle oublie, dans la griserie du désir, tout ce qui n’est pas toi-même ; elle est chaste ou le redevient pour cesser de l’être ; elle veut, elle a raison de vouloir la joie, l’extase, le divin étonnement ! et, ce que tu apporterais dans son alcôve, ce seraient les sales réminiscences de tous les sophas de naguère, de tous les soupers de jadis ? Tu l’enlacerais avec des bras qui ont étreint les cocottes vite déshabillées dont la peau, près des hanches, garde les traces du corset dix fois ragrafé dans la même soirée ? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient sur la bouche le maquillage des baisers récents ? Tu lui dirais des mots que tu as déjà dits, tu ressemblerais, dans l’ardente nuitée, à ces hommes politiques qui, voyageant de ville en ville, font à chaque banquet le même discours, avec un air d’improviser ? Misérable, te dis-je ! N’avoir gardé, pour celle qu’on a si longtemps suppliée et qui enfin s’abandonne, aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau ; heureux avec un air d’accoutumance, faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure de n’en éprouver aucune surprise, et, à sa faim ingénue de délices, n’offrir que le menu des amours de la veille, des amours à prix fixe, — c’est la plus condamnable des fautes ! et je prétends que tu t’en gardes. Tu répliques que, en dehors de l’hymen sacré, les cas sont assez rares où l’on baise des lèvres qui ne furent jamais baisées ; que ta maîtresse, le plus souvent, n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle ne peut pas exiger de ton amour une candeur que tu ne saurais sans absurdité demander au sien. Mauvais raisonnement ! La femme, même la plus entendue aux choses de la passion, est douée d’une étrange faculté de recommencement ; c’est avec la sincérité la plus parfaite qu’elle croit éprouver pour la première fois ce qu’elle a vingt fois éprouvé ; l’oubli lui est naturel, toutes ses amours sont de premières amours ! et, puisque son bonheur est ta fonction unique, ce n’est pas à toi qu’il appartient de la désabuser sur son propre compte, de lui rappeler son indignité par l’évidence de la tienne. D’ailleurs ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, tu devrais te prêter au caprice de son hypocrisie : car il convient que tu l’acceptes, non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui plaît de se montrer.

Donc, jeune homme, à l’heure initiale de l’amour, sois vierge.

Ou, du moins, — car la rigidité de mon conseil ne va pas jusqu’à exiger que tu te sois conservé intact pour la première minute d’une tendresse unique, — tâche de paraître vierge et de croire que tu l’es en effet.

Tu as peut-être entendu dire que les artistes les plus inspirés ne tardent guère à se faire par le travail, par l’habitude de la production quotidienne, je ne sais quelle froide méthode de composition et d’exécution, appelée de ce mot ignoble : le métier ; que, grâce à un ensemble de procédés acquis, dus à leur propre tempérament ou à l’étude assidue des maîtres, ils deviennent capables de chanter, s’ils sont poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans connaître désormais les angoisses et les enthousiasmes des vocations juvéniles. Ceux qui parlent ainsi, sache-le, se trompent ! Humble ou sublime, l’artiste aborde chaque jour sa besogne comme si jamais il n’avait mené à bien aucune besogne encore ; il n’est pas de labeur qui ne lui paraisse nouveau, non expérimenté ; il connaît, après vingt ans, après trente ans d’efforts, les inquiétudes, les doutes, les tortures, les extases aussi, des jeunes tentatives ; homme fait, vieillard même, il a toutes les maladresses, toutes les ingénuités qu’il avait, adolescent. En vérité, je te l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, dans la plénitude triomphante de son génie, entreprend quelque poème, il éprouve d’abord, — lui qui sait tout, lui qui peut tout ! — ce trouble et ce charme qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, quand il bégayait ses odes premières.

Cette naïveté de l’artiste en présence de l’œuvre prochaine, l’amant digne de ce nom doit l’avoir, plus virginale encore, auprès de la nouvelle amie.

Ne te souviens de rien ! Ignore tout ! Ce n’est pas vrai qu’à seize ans, la joue rose de peur et le cœur tremblant comme la feuille, tu aies cueilli avec ta petite cousine la violette grêle des bois, que tu aies guetté, derrière la haie du jardin, la fille du voisin, qui se mettait à la fenêtre pour babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai que tu aies bu sur de rouges lèvres, dans les nuits qui chantent et s’enivrent, la mousse du champagne ou la mousse du baiser. Qui donc prétend que tu as raffolé de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au genou, sa jambe, un jour qu’elle monta sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, et que tu as failli mourir de tristesse à cause des flirtations prometteuses et menteuses de madame de Portalègre ou de madame de Ruremonde ? C’est une erreur étrange de croire que tu as porté, pendant trois ans, au plus profond de ton cœur, le souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue dans un bal d’ambassade, puis disparue sans retour, et que tu as cherché en vain dans les baisers qui viennent au devant des lèvres l’oubli d’une adorable image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. Tu dois ne te souvenir de rien ! Depuis que tu as vu celle à qui tu appartiens maintenant, ton cœur est pareil à une fleur qui s’entr’ouvre à peine et sur laquelle aucune abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu des jours, autrefois ? C’est une chose qui ne te semble pas probable. Tu viens de naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. Ce qui t’étonnerait, ce serait d’avoir un passé. Des délices que tu n’as jamais connues t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée pour la première fois. Jamais d’autres bras ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre. Cette bouche te révélera le baiser ! Tu t’étonneras, comme Chérubin, de la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en touffe sous le satin de la peau, et, avec des candeurs instruites par le seul désir, non par l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune femme n’a entendues, tu donneras et tu recevras les inoubliables leçons, — que tu oublieras, dès un autre amour, pour les donner et les recevoir encore, — tu connaîtras dans une délicieuse surprise l’extase jusqu’alors inéprouvée.

Que cet oubli profond des joies antérieures, de tout le soi-même d’autrefois, que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des adolescences, soit une chose aisée, c’est ce que je ne me hasarderai pas à dire. N’importe. La virginité de l’âme et du corps à chaque étreinte nouvelle est indispensable à l’amant doué de quelque délicatesse qui veut ressentir et faire ressentir, totalement, la seule joie qui vaille la peine de vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, avec une généreuse obstination, vers cet idéal ; et sans doute tu deviendras capable d’y atteindre, si, plein d’élans sincères mais toujours maître de toi, inspiré mais volontaire, tu t’adonnes patiemment à la pratique du Divin Mensonge, qui cesse bientôt d’être le mensonge, étant l’art de devenir ce qu’on voudrait être en effet.