CHAPITRE IX
APRÈS LE BAISER
En amour, il y a un moment terrible. La plupart des hommes paraissent n’y point prendre garde et s’en remettent au hasard du soin de les tirer d’affaire. Le hasard ! banal et humiliant recours des gens qui n’ont pas en eux la puissance de dominer les conjonctures et de créer leur destin. Mais les amoureux parfaits, les amoureux conscients de la fonction auguste qu’ils remplissent en baisant les lèvres d’une femme, ingénue ou fille folle, ceux pour qui l’amour est un art, comme la poésie — un art plus difficile encore ! — ceux qui, tout en faisant le plus grand cas de la passion sincère, aussi indispensable aux amants que l’inspiration l’est aux poètes, croient et affirment qu’elle servirait de peu si elle n’était dirigée, développée, affinée par une science patiemment acquise, — on apprend à aimer, comme on apprend à rimer ! — ceux qui veulent, en un mot, qu’aucune fausse note, qu’aucune dissonance, à moins qu’elle ne soit nécessaire et voulue, ne trouble le parfait unisson des mutuelles délices, — ceux-là, malgré leur expérience du péril et leur coutume de la victoire, se sentent pris d’épouvante, quand il arrive, ce moment !
Quel moment ? demandes-tu, jeune homme bien doué, mais encore inhabile aux délicats artifices de l’amour ?
Celui où, après le baiser définitif, après toutes les caresses données et reçues, l’amant et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, éprouvent enfin cette infinie lassitude, cette vacuité profonde, qui ne sont douces qu’aux âmes dépourvues de tout sentiment de l’idéal. O déboires de la satisfaction suprême ! O funérailles du désir ! « La femme se repose et l’homme se repent », a dit Théophile Gautier. Tous deux ils sont pleins d’une rancœur fade, d’un mépris de soi-même et de l’autre, qui est peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est plus désiré avec tous les emportements des sens exaspérés, le baiser semble odieux et vil ; son souvenir est presque une nausée. C’est alors qu’on fait ce rêve abominable : coucher seul ! et c’est alors que tout est perdu, c’est alors que Roméo et Juliette s’endorment du sommeil ignoble des bêtes repues, — ils dorment pour ne pas penser, — si l’amant, dans une admirable maîtrise de soi, révolté et triomphant, n’appelle à son aide le divin Mensonge !
Ah ! vraiment, jeune homme, tu crois que tout est dit, que l’amour n’a plus rien à te demander, que tu es quitte envers lui, quand celle que tu adores, attendrie par tes larmes et vaincue par la violence de ta passion, a soupiré dans tes bras le soupir qui avoue l’extase ? Malheureux enfant ! quelle erreur est la tienne ! C’est justement après cette exquise minute, — si tu tiens à ne pas laisser à ta maîtresse le souvenir du plus morne des désenchantements, — que commence pour toi le difficile devoir. Je suis loin de contester qu’il faille une assez grande dose, déjà, de science et de « métier », pour conduire une femme, sans heurts, sans désillusion, du premier trouble au dernier abandon, pour lui voiler les vilenies dont s’accompagne inévitablement, hélas ! le peu-à-peu ou la brusquerie du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir réussi à lui épargner les peurs ou les dégoûts de la chute ; et si tu parviens à faire d’elle la plus éperdue des libertines, sans qu’elle croie avoir cessé d’être un ange, c’est que tu es un malin, d’autant plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience naturelle de tes convoitises, et contre ce fâcheux besoin de sincérité, qu’émousse seule une pratique prolongée et réfléchie. Mais, enfin, à considérer sérieusement les choses, un tel résultat pourrait être obtenu par des artistes d’une valeur médiocre ou même par des amoureux qui ne seraient pas artistes du tout. Le désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi l’aveugler sur les maladresses du tien ; dans bien des cas, il peut suffire, pour que la joie ne soit souillée d’aucune déception, des emportements ingénus de Chérubin ou de la vigueur dix fois renouvelée du grand Casanova ! Au contraire, après les délices dernières, pendant l’ensommeillement des sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence ni sur la complicité de ta maîtresse. Elle est devenue, tout à coup, effroyablement lucide et personnelle. Malgré ses yeux à demi clos et la défaillance de son être, elle voit tout, se rend compte de tout, avec la perspicacité d’une malveillance que lui inspire contre toi la mésestime, momentanée, de soi-même. Que feras-tu ? que diras-tu ? quelle attitude oseras-tu prendre ? Tremble, jeune homme ! Si, par l’imprudence du geste le plus furtif ou de la plus vague parole, tu laisses soupçonner, ne fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu es envahi, — dont elle sait bien que tu es envahi, comme elle ! — elle ne te pardonnera jamais ; et c’est précisément parce qu’elle comprend et partage ton affaissement moral et physique, c’est parce qu’elle en connaît toute la tristesse et toute l’injure, que tu dois le lui cacher à n’importe quel prix. Ne t’avise pas cependant de demeurer silencieux ! elle devinerait bien vite, — concluant d’elle à toi, — que ce mutisme n’est que la peur de trop dire, et même elle en viendrait à croire que ton « repentir » est beaucoup plus amer et outrageant qu’il ne l’est en effet, puisque tu tiens tant à ne pas le laisser voir ! Je te dis, jeune homme bien doué, mais inexpert encore, qu’il n’est pas, entre toutes les heures d’amour, de moment plus périlleux que celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme que possède l’ambition magnanime d’ajouter à l’ivresse de l’étreinte, après les bras dénoués, les délices d’un regret sans désillusion.
Silvère d’Espagnac, — bien qu’il fût un amoureux fort remarquable et fécond en subtilités courtoises, — n’avait trouvé qu’un moyen de sortir d’embarras. Et quel médiocre moyen ! A peine sa maîtresse avait-elle défailli dans une langueur mourante, qu’il sursautait en poussant des cris aigus, mordait les oreillers, arrachait les rideaux, défonçait à coups de talon la boiserie du lit. Oui, il feignait une épouvantable attaque de nerfs, avec des torsions de lèvres et des roulements d’yeux affolés. Il était ridicule, certes, mais en tant qu’homme, non pas en tant qu’amoureux ! L’imprévu de cette crise détournait les idées de sa belle amie. Tandis que, charitable, elle s’inquiétait affreusement, voulait le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer chercher le docteur, de courir chez le pharmacien, il s’apaisait peu à peu ; et, le moment du danger franchi, son malaise d’un instant expliquait un repos et un silence que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. Il avait le droit de pousser l’hypocrisie jusqu’à dire en s’endormant : « Quel dommage ! nous étions si heureux ! » D’autres ont imaginé des moyens analogues. Un très habile homme, que j’ai connu, apostait sous la fenêtre une douzaine de gamins, qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient à crier : « Au feu ! » Mais les procédés de cette sorte ne sauraient être employés fréquemment avec la même personne ; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant qu’ils confessent la crainte d’affronter le péril ; ils tournent la difficulté plutôt qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune homme ! n’esquive pas la lutte ; et apprends à trouver, dans le danger même, la victoire.
Sois sublime ! D’un héroïque effort, secoue toutes les paresses et tous les alanguissements ! Ne te permets pas une rêverie ! Plus tu défailles, plus il convient que tu te redresses et t’emportes ! Entendons-nous bien : je ne te demande pas l’impossible ; tu peux espérer, à un certain point de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. Mais que l’âme, furieusement, survive au corps vaincu. Tu voudrais dormir ? veille. Tu voudrais te taire ? parle. Les passionnés bégayements du premier désir, retrouve-les, plus ardents. Sois abondant en métaphores, en exclamations de délire. Tous les cris de triomphe, pousse-les ! tous les cantiques de reconnaissance, chante-les ! Ne perds pas le temps à choisir les expressions qui remercient et qui admirent. « Je t’adore ! Que tu es belle ! Je suis le plus heureux des hommes ! » Sois banal, mais sois excessif. Une tempête de madrigaux et d’adorations ! Et joins les gestes aux discours. Saisis, enlace, étreins, en évitant, cependant, les caresses qui t’obligeraient peut-être à un éveil plus spécial ose toutes les brutalités enthousiastes ! C’est en vain que tu voudrais être loin de celle qui t’est chère, et que tu sens, comme l’a dit un auteur dramatique, « le besoin de fumer un cigare ». Il s’agit bien de tes aises, à toi ! Le devoir avant tout. Il faut que tu étonnes, charmes, étourdisses, éblouisses la jeune femme presque prise de peur. Quelquefois même, tu pourras aller jusqu’à la battre dans un accès de jalousie habilement imitée ! L’important, c’est de ne pas lui laisser le temps de se reconnaître. Oh ! ne lui accorde aucun répit ; et, par le tumulte de ton extase, tâche de lui ravir la possibilité de penser. D’ailleurs, n’espère pas un seul instant l’abuser sur le véritable état de ton âme ; ce que tu éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle l’éprouve, elle aussi, malgré tout ; mais, enfin, elle feindra probablement de l’ignorer ; et, non sans reconnaissance, elle répondra par la courtoisie de sa crédulité à celle de ton mensonge.