CHAPITRE X
LES RIVALES
Tu auras des rivaux ; ne l’inquiète pas d’eux ; muni de mes conseils, ta victoire est assurée. Mais redoute les rivales ! à moins que tu ne te connaisses la frénétique vigueur d’un Tatar mangeur de viandes crues.
Une fois quelqu’un disait :
« Oui, cela est vrai, cette chose absurde et abominablement infâme existe pour la honte de l’Amour et la joie de l’Enfer ! Le regard des épouses convoite le sourire des vierges ; le monstrueux plaisir rit et sanglote sur l’oreiller des damnées. L’heure prédite par le mélancolique Voyant est arrivée pour d’exécrables créatures : je ne sais si l’homme a Sodome, mais la femme a Gomorrhe ; tombe le feu du ciel sur la Ville adorable et maudite : les ruines incendiées des boudoirs et des alcôves emporteront dans les torrents de bitume des cadavres d’amoureuses pâles, à peine désenlacées.
Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, celle qui ose tout dire, s’écria, la pourpre de la colère aux joues :
— Mensonge ! folie ! chimère ! L’oisiveté des sots et la malice des libertins calomnie l’innocence des tendres amitiés ; d’ailleurs si elles étaient criminelles, — elles ne le sont pas ! — ces tendresses que l’on jalouse, les femmes n’en seraient pas moins presque innocentes ; et, c’est l’homme, l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable en effet de l’abjection féminine !
Elle continua :
« Des êtres simples, ayant, malgré les rêves ou les mauvaises pensées acquises, toute la bestialité ingénue de l’instinct, voilà ce que sont les femmes. Jeunes filles, épouses, courtisanes aussi, toutes, par une fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, et veulent, éperdument et naïvement, le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez pas garde aux vaines apparences de nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus tard, de nos mépris fanfarons ; nous sommes, en dépit des modesties, des gravités ou des cynismes, vos compagnes toujours prêtes ; celles-là même qu’une ambition virile tourmente et qui, par le génie et la gloire, semblent devenues pareilles aux plus hautains d’entre vous, subissent, avec une douceur intime contre laquelle elles feignent en vain de se révolter, la prédestination sacrée d’être vos heureuses esclaves ; Corinne, qui vainquit Pindare, n’eût pas refusé d’être vaincue par un beau bouvier aux flancs bruns, ignorant l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô maîtres indignes de vos servantes, nous vous aimons naturellement, avec obstination, comme les roses fleurissent, comme les oiseaux chantent ; et les plus fières comme les plus humbles, les plus pures comme les plus déchues, poursuivent avec une candeur passionnée l’éternel et unique rêve de dormir sur un sein mâle qui bat fort et d’être bien étreintes entre des bras robustes.
« Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, le vrai amant dû à notre légitime attente, lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de vous, ô corps veules, oserait se vanter de l’être ? Nous avons depuis longtemps renoncé à vous demander la beauté, et c’est sans espoir d’échange que nous vous livrons la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être hideux avec vos cheveux courts pareils à des brosses hérissées et vos mentons bleus comme ceux des vieux pères nobles ; nous avons renoncé, amèrement résignées, à la délectation des longs baisers, puisque vos lèvres mêleraient au parfum des nôtres l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du moins, vous pourriez, étant les hommes, être des hommes en effet ? Vous pourriez, n’ayant pas la grâce, avoir la force, suppléer à la caresse d’Adonis par l’embrassement d’Hercule ? Hélas ! c’est à toutes les choses fragiles ou brisées que votre vigueur ressemble et vos bras ont peine à se rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. Jeunes hommes ! dans quelles précoces débauches, dans quels boudoirs de filles, où la volupté n’a rien qui ressemble à l’amour, vous êtes-vous faits pareils aux vieillards dont la virilité s’abandonne comme une branche morte ? Cependant vous osez entrer dans le lit nuptial où attend, rougissante, avec toutes les ignorances et toutes les espérances, l’épousée qui ne sera pas l’épouse. A l’enfant qui veut devenir la femme, dont la pudeur qui tremble exige et redoute une ardente violence, qu’enseigneras-tu, mari incapable de l’entier et soudain baiser, sinon les vaines délices où se déguise ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son innocence ? Tremble, car l’heure est prochaine où, devinant ton mensonge, ta victime t’interrogera d’un regard qui s’étonne et qui méprise, vierge encore, souillée ! Et, dans l’étreinte aussi des libres amoureuses longtemps suppliées et qui cédèrent enfin, crédules, la méprisable atonie de vos désirs, ô vains amants, demande au souvenir des libertinages d’hypocrites ressources. Mais notre incomplète joie constate et bafoue vos lâches stratagèmes : nous berçons avec pitié votre faiblesse de femme dans nos bras plus virils !
« Eh bien ! puisque vous êtes des femmes en effet, pourquoi n’avez-vous point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent ou sous l’emmêlement des chevelures brunes, la rondeur lisse des épaules et la palpitation de colombe des deux seins qui s’effarent ? Pourquoi vos lèvres, où ne s’attarde guère le baiser, ne sont-elles pas roses et mieux odorantes qu’une éclosion de fleur ? De quel droit, si elles serrent nos mains avec mollesse, les vôtres sont-elles rudes au lieu d’être légères et satinées comme des doigts d’enfant ? Pourquoi, de tout votre corps, n’émane-t-il pas, comme d’un buisson de citronnelle fleurie ou de l’alcôve entr’ouverte d’une jeune fille, un frais parfum de renouveau ? Pourquoi enfin puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas jolies comme des femmes ? O cheveux durs sous la caresse, ô bouches que le cigare a jaunies, ô mentons bleus où la joue se pique, ô bras en vain velus, ne serait-il pas absurde de vous subir, sans espoir de compensation, et n’est-il point permis à celles que l’amour a déçues de chercher quelque consolation dans les familiarités renouvelées des pures et caressantes enfances ? Qui donc s’étonnera, — en ce temps où ceux qui feignent de nous aimer n’ont de viril que la laideur, — qui donc s’étonnera que, hier soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, madame de Ruremonde ait si longtemps parlé tout bas à mademoiselle Suzanne d’Elys, et que j’aie caché dans les dentelles de mon corsage une violette tombée des cheveux de celle que je ne nomme point ? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère pas les manquements même les plus légers à tes lois éternelles, nous n’ignorons pas que tu t’irrites à cause du chuchotement des lèvres sœurs, redoutant, bien à tort, que le murmure ne se meure en baiser. Mais considère, ô équitable tyran, que la douce et vénielle faute de ces chastes accords ne doit pas nous être imputée tout entière, et que nous ne saurions être punies sans miséricorde d’une erreur où d’abord nous n’étions pas enclines. Veuille ta providence qu’un jour prochain, ainsi qu’au temps des invasions barbares, une race d’hommes farouches, montée, comme les anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles étalons aux encolures rases, barbue et chevelue de crins roux, vêtue de peaux de bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, se rue à travers les villes où s’étiolent nos amants alanguis : tu verras si madame de Ruremonde ne se hâte pas, pour sourire à la troupe qui passe, de laisser dans un coin du boudoir la petite Suzanne étonnée, et si moi-même, de la fenêtre, je ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la violette tombée, pendant une valse, d’une chevelure d’enfant ! »