CHAPITRE XI
INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME
Mais Caroline Fontèje qui consent, avec des restrictions d’ailleurs, à l’aveu d’un péché, montre bien qu’étant devenue artiste, elle n’est plus tout à fait femme comme ses terrestres sœurs.
Car en aucun cas la femme ne se résout à se croire coupable de quoi que ce soit, sa faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement manifeste ! Non seulement elle nie, — l’homme serait capable d’un tel mensonge, — non seulement elle pouffe de rire au nez de l’évidence et dit au soupçon le mieux fondé : « Tu radotes ! » Mais elle a en soi la faculté extraordinaire de se juger irréprochable, lorsque tout la condamne ; c’est avec une sincérité entière que, prise sur le fait, elle crie : « Ce n’est pas vrai ! » et, si tu l’accuses d’impudence et d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde ignorance de sa véritable nature. Quelque troublée et quelque assombrie que soit une conscience virile, il y subsiste toujours je ne sais quelle lueur qui oblige l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou de ses crimes ; il veut ne pas avoir de remords, il peut avoir le mauvais orgueil du mal, mais ce mal, dont il ne se repent point ou dont il se targue, il sait qu’il l’a commis. La femme, non. Cette grâce lui a été départie de s’estimer, dans le péché même, impeccable ; les vieilles cocottes qui épousent des rastaquouères se croient peut-être vierges en entrant dans le lit nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de tous les trottoirs, ayant toutes les souillures au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a vingt à parier contre un que, si elle te raconte son histoire, elle voudra se faire passer pour une personne restée intacte dans le pataugement des boues ; elle accusera tout le monde, père, mère, ou frère, le premier maître ou le premier amant, et la misère et les hasards, jamais elle ne s’accusera elle-même, fût-ce d’une peccadille ou d’une imprudence ; victime toujours, rien que victime ; et tandis qu’elle parlera avec des hoquets d’ivrognesse et des relents de baisers à l’ail, tu verras dans ses yeux la persuasion parfaite de son ingénuité. Ah ! vraiment, quand ta maîtresse, pleurant et bégayant de rage, te reproche l’injure de ta jalousie, si bien fondée qu’elle soit, tu crois à une comédie ? Erreur profonde. Ce qu’elle dit, — ce mensonge déconcertant à force d’audace, — c’est pour elle la vérité même ; l’accuser, elle, elle ! voilà qui est trop fort, véritablement ; et, n’était sa colère à cause de ton injustice, elle te prendrait en pitié à cause de ton imbécillité ! D’où provient cette prodigieuse puissance d’illusion ? C’est ce que nul, je m’imagine, ne saurait dire avec certitude. D’une admiration de soi, si passionnée et si aveugle qu’elle ne saurait rien admettre de ce qui la pourrait diminuer ? C’est possible, je ne sais. Mais cette puissance existe, incontestable. Et, sans elle, comment expliquerais-tu le manque absolu d’indulgence à l’égard des autres chez celles qui en ont besoin, plus que les autres ? Malfaisante, médisante. La pruderie extrême n’est pas incompatible avec l’extrême libertinage. Qu’une femme, en quittant l’oreiller encore chaud des baisers coupables, apprenne que son mari, la veille, est allé dans un petit théâtre applaudir la gorge et les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera les hauts cris, se jugera la plus insultée des femmes, pleurera, fera ses malles ; ce qui lui paraîtra surtout abominable, c’est qu’un pareil outrage ait été fait, précisément, à la plus vertueuse des épouses ; et il se peut qu’elle jette à la tête de l’époux l’oreiller adultère, qui a plus de mémoire qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si quelqu’un avait raconté à Messaline, au moment même où elle revenait de la Suburra, qu’une Vestale, au cirque, avait regardé à la dérobée les bras nus d’un esclave de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la vierge criminelle, en s’étonnant qu’une aussi exécrable offense aux bonnes mœurs, qu’un aussi complet oubli de toute pudeur eût pu se produire à Rome, elle étant impératrice. Écoute autour de toi ! C’est madame de Graçay — dont tous les journaux ont raconté la fuite en Angleterre avec la petite Léo, des Nouveautés, — c’est la comtesse de Belvéiize, — dont un procès scandaleux a révélé la liaison avec son valet de chambre, — qui, plus cruellement qu’aucune, sous l’éventail, avec des rougeurs étonnantes, épient, constatent, dénoncent l’innocence relative des flirtations mondaines. Tu supposes qu’elles ont oublié leurs propres aventures ? Elles n’ont jamais eu à les oublier, ne se les étant jamais avouées à elles-mêmes. Et, en vérité, la pire des débauchées, en se regardant dans son miroir, la bouche encore pâlie d’on ne sait quels baisers, est tentée de s’écrier : « Tiens ! un ange ! » Oui, un ange. Des anges toutes ! Plus elles ont failli, plus elles se jugent infaillibles. Mais ce n’est pas seulement à ceux qu’elles ont trahis qu’elles affirment, avec candeur, leur innocence ; il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes convaincues, inébranlablement convaincues, de leur pureté sans tache : elles vont plus loin encore. Tu connais madame Hélène de Courtisols ? Elle a un amant, le vicomte d’Argelès. Eh ! qui l’en blâme ? Petite comme une enfant un peu grande, toute blanche et toute rose, si grasse partout, avec des yeux qui s’allument très vite, des lèvres couleur d’écrevisses, — que de piments on y devine ! — elle est tout à fait séduisante, d’autant plus qu’un joli air de pudeur et même de niaiserie, répandu sur son charme endiablé, — une petite folle qui serait une petite nonne, — autorise des espoirs de résistance ingénue et d’abandon étonné ; et il serait fâcheux qu’elle se bornât à faire le bonheur de M. de Courtisols. Elle ne s’y borne pas. Il n’est personne qui puisse ignorer son attachement pour le vicomte. Où les voit-on ensemble ? Partout ; dans la même voiture, au Bois, dans la même baignoire, aux premières ! Oui, aux premières ! Comme cela, sans se gêner. Et la main de Mme de Courtisols n’est jamais seule sur le rebord de la loge. Pour un peu ils se tutoieraient devant tout le monde. C’est en plein jour qu’elle descend rue Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés, devant la porte de la maison neuve où le vicomte a loué une garçonnière. Moi qui te parle, je les ai vus, une après-midi, — elle en peignoir de rubans et de valenciennes, — à la fenêtre. De sorte que le mari a fini par se douter de quelque chose. Comme il se donne le ridicule d’être jaloux, il a fait suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour — la porte enfoncée sous le genou d’un robuste commissionnaire dont il s’était fait accompagner, — il a pénétré dans la garçonnière avec une telle soudaineté qu’il a vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé, sauter dans le jardin par une fenêtre heureusement peu haute, — un entresol très bas, — tandis que l’épouse coupable, à demi-nue, levait la tête dans le trouble de ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas décontenancée, non, pas une minute ! Cet homme qui avait fui, ce devait être un voleur. Cet appartement, c’était celui d’une amie. Si elle était couchée dans ce lit, c’était à cause d’une indisposition qui l’avait prise tout à coup. Ce chapeau d’homme, sur une chaise, quel chapeau ? où voyait-il un chapeau ? il n’y avait pas de chapeau. Ni de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et en disant cela, elle le croyait ! Oui, elle le croyait ! Tel était son air de candeur, — ce n’était pas un air seulement, — que le mari la considérait avec des yeux où la stupéfaction se mêlait à la rage. Mais, forte de son innocence, elle ne s’en tint pas à la proclamer. Avoir été l’objet d’une pareille algarade, c’est ce qu’une honnête personne ne saurait endurer. Le soir même, émue encore d’une indignation légitime, elle alla chez son amant. « Vicomte ! lui dit-elle très vite sans lui donner le temps de s’informer des suites de leur mésaventure, vicomte ! je sais que vous avez beaucoup d’amitié pour moi. Il faut que vous me serviez de guide dans des circonstances pénibles. Conduisez-moi chez un avoué. — Eh ! pour quoi faire, mignonne ? — Je veux intenter à mon mari un procès en séparation. — Vous ? — Moi-même. M. de Courtisols est un fou ; la vie auprès de lui m’est devenue impossible. — Explique-toi. Que t’a-t-il fait ? — Le plus imprévu des affronts. — Mais encore ? — Ah ! Gaston, s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous ne devineriez jamais... Il croit que je le trompe ! »