CHAPITRE XII
LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE
Jeune homme épris de l’amour et qui veux réaliser par lui ton rêve de bonheur, je ne crois pas que le mariage te doive être interdit. Nier la possibilité, dans l’hymen, des parfaites liesses, serait aussi absurde que de les juger impossibles hors de l’hymen ; le fruit permis a ses douceurs ; les lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir les lèvres que l’on usurpe, et l’honnêteté du baiser n’en exclut pas l’extase. Que l’amour perde, à se rendre légitime, un peu de son aventure et de son mystère, ces deux incitations exquises, cela est évident ; mais il y gagne, outre une probabilité de paix et de durée, qui plaît aux âmes fidèles, l’orgueil de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune homme, si les bonnes providences mettent sur ton chemin, — comme une rose blanche, à portée, — l’enfant pure qu’imagina ton espoir, ne t’avise pas, dans la niaiserie d’un vulgaire donjuanisme, de répudier cette rare faveur. Ose préférer aux adultères les épousailles, ton lit au lit des autres. Dédaigne les railleries faciles des libertins, leurs prophéties surannées ; et, niant le bonnet de coton, sûr de toujours objecter à la flanelle prédite l’emportée passion des étreintes nues, entre résolument, avec la foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial.
Seulement, mon apprenti, sois instruit d’une chose :
L’homme, mari depuis une heure, qui baise, — ô divin premier soir ! — les lèvres effarées de l’épouse encore intacte, assume, quant à elle et quant à soi, la plus effrayante des responsabilités ; et il n’est pas de précieuse verrerie diaphane, éthérée, presque ailée, plus prompte à s’émietter en irrémédiables désastres que la fragilité auguste d’une vierge.
Tremble ! Que vas-tu faire ? Cette innocence qui craint et qui veut, qui frissonne et s’abandonne, alarmée et charmée par tous les effrois et par toutes les espérances des curiosités, cette ignorance que trouble l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, peut-être affreux, exigent de ta caresse, ô patient et tendre initiateur, le vol à peine posé d’un duvet sur un brin d’herbe, la légèreté furtive, qui passe et qui revient, d’un souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de ton étreinte, cet attentat, — car c’en est toujours un ! — quelque chose de presque pas senti, de délicieux pourtant, quelque chose qui ressemble à un frôlement de plumes. Il faut que tu triomphes ! mais sans bataille ; que tu prennes ! mais sans saisir ; que tu brises ! mais sans rompre. Tu dois être le bourreau qui ne fait point de mal. O contradiction de deux devoirs également urgents : avoir la soudaineté presque brutale avec tout l’atermoiement des miséricordieuses attentes ; être formidable et ne pas effrayer ; être la force douce à la faiblesse ; effleurer, profondément ! Cela est impossible, penses-tu ? Impossible, soit, mais indispensable ; et si tu ne te connais point capable de cette fureur délicate, de ce modéré déchaînement, de cette tyrannie obéissante, qui épargne à la fois et subjugue, si tu n’es pas de ceux qui savent voiler de charme et de pudeur la suprême impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches immaculées, retourne aux expertes alcôves qui reçoivent moins de leçons qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te l’affirme, de la minute où s’entr’ouvre pour la première fois la fleur virginale des lèvres dépend tout l’avenir, adorable ou exécrable, des baisers conjugaux ; et jamais l’épouse ne cessera de te mépriser ou de te haïr en de sourdes rancunes si tu as déshonoré l’illusion de son timide instinct.
Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve du premier enlacement, un autre danger, bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité ! Ici, jeune homme, je parlerai tout bas ; écoute, en te penchant, et m’entends, à demi-mot.
Si câline, si retardée qu’ait su être ta brutalité initiale, de quelque chasteté que tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as pas pu, dès la nuit de miel, obtenir que l’épouse partageât tes transports. Elle demeure étonnée, sinon épouvantée ; et cet étonnement tardera longtemps peut-être à devenir de la joie ; il s’atténue, dans son cœur, à cause de sa tendre confiance, mais il se complique, dans son corps, d’un endolorissement qu’avouent des reculs et des rongeurs. Si les parfums parlaient, les roses pourraient dire le mal que cela leur fait d’éclore, et combien de temps leur en dure le déchirant souvenir. Seul, le peu-à-peu des baisers renouvelés, des instances qui se prolongent, révélera lentement, très lentement, à la mariée à peine femme le mystère qui, dans ses bras, te met aux yeux d’étranges larmes. Toi, cependant, toi qui l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu de la serrer contre ton cœur, si belle, si pure, sous le déroulement de ses cheveux qu’une main d’homme avant la tienne n’avait jamais dénoués ; toi qui exultes dans le triomphe de la possession récente, tu l’enveloppes, tu la berces, tu l’emportes dans ton ivresse, sans repos ! Il n’est de belles heures que celles où tu presses entre les tiennes ses petites mains d’enfant, où tu regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes le voile dont s’abritent ses jeunes seins effarés, où tu baises le joli signe qu’elle a parmi la mousse d’or de la nuque ; et durant bien des mois, tu ignores qu’autour de toi, dans le monde, d’autres hommes et d’autres femmes vont et viennent, se tourmentent ou se réjouissent, s’occupent de leurs affaires ou de leurs amours ; tu vis dans l’enchantement de votre chère solitude ! De sorte qu’enfin, à cause de tant de caresses assidues, elle se sent troublée d’un trouble charmant, encore inéprouvé ; elle sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu ; elle comprend un peu, puis tout à fait ; elle naît, elle vit, elle est femme, étant heureuse ; ses consentements, qui acceptaient, désirent ; ce que tu veux, elle le veut ; et tu baises sur ses lèvres la gratitude du baiser. Mais cette heure, si douce, où l’hymen s’accomplit définitivement par un égal échange d’extase, peut être suivie, bientôt, d’heures funestes au matrimonial amour ; car c’est trop souvent quand l’épouse a connu enfin l’émotion parfaite du plaisir, que l’époux, moins violemment épris, s’abandonne aux paresses ! Le désir, qui s’exaspère en elle, se ralentit en lui. Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve moins de charme ; sa passion s’est alanguie dans le tous-les-jours du contentement ; il aime moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui va s’endormir chez l’homme vient de s’éveiller chez la femme. Désaccord cruel, et naturel, hélas ! Dans la furie des nouvelles amours, il a employé aux satisfactions le temps où elle ne les concevait pas encore ; une fin qui coïncide avec un commencement ; il s’est éteint à l’allumer ; et il n’est plus que cendres à présent qu’elle est flamme. Heure formidable entre toutes ! d’où peut résulter, chez la femme, le mépris du lit qui n’a pas tenu en ivresse les promesses du tourment ; d’où peut résulter la trahison d’abord rêvée, puis désirée, puis voulue, l’adultère acquittant la dette du mariage. Jeune homme ! elles ne suffiront pas à assurer la longévité de ton bonheur, les délicatesses et les pudeurs des nuits premières. A moins que tu n’aies en toi l’héroïsme persistant des étreintes toujours disposes, sois l’époux qui s’épargne en épargnant l’épouse ; réserve-toi pour le moment où elle ne se réservera plus ; et sois capable, quoi qu’il arrive, — si tu veux éviter la maison déserte ou souillée, — d’être l’amant de la femme, le jour où elle consentira à être ta maîtresse !