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Classiquesen Ligne

CHAPITRE XIII
SIC VOS NON VOBIS

Hélas ! si amères que soient les pages que je viens d’écrire, elles sont trop douces encore. J’ai menti en te laissant entrevoir dans l’hymen l’accord possible des âmes et des sens.

Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer sans effroi les épouvantements de la réalité.

Ainsi, tu es heureux ? Parce que tu épouses, toi vingt ans, elle dix-sept, une jeune fille que tu adores, et qui t’adore, parce qu’elle a la grâce avec la pureté, parce que tu es sûr d’être le seul homme pour qui son cœur ait tressailli, parce que vous avez eu, avant le consentement officiel des familles, les adorables fiançailles des mains serrées à l’écart, des marguerites interrogées, des rubans volés et baisés, tu es heureux ? Et dans le triomphe des noces, tu exultes, sûr de l’avenir, persuadé qu’aucun événement humain, — sinon la mort, terreur lointaine, — ne pourra entraver ni interrompre ta joie éternisée ? Tu as la certitude, en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, d’être aimé demain, après-demain, toujours, par elle ?

Je te plains.

Oh ! combien je me désole de vous flétrir d’un souffle amer, roses blanches de l’illusion, qui fleurissez au seuil du mystère nuptial ! Mais c’est la loi de notre temps que toute main pleine de vérités, même funestes, doit s’ouvrir.

Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce soir, dans la chambre où une vierge t’attendra, pleine de rêves comme toi-même, apprends, hélas ! qu’aucune femme ne saurait aimer l’homme qui lui révéla les arcanes abjects de l’amour, et que ton baiser, déception subie, et haïe, — haïssable en effet ! — n’aura d’autre résultat que de disposer l’épouse naguère ignorante à un autre baiser, consciemment désiré cette fois.

Tu m’entends mal ? Je m’explique. Frémis.

Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, mondaine ou ramasseuse de bouts de cigares en compagnie de son père, ancien chiffonnier, se fait du mariage un idéal tel que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, je l’accorde, jeune et beau comme les Hylas des poèmes ; tu es robuste, j’y consens, comme les Héraklès triomphateurs des Omphales ; je vais plus loin : ayant longuement médité sur les conseils que je t’adressai naguère, tu détestes les brutalités soudaines de l’hymen, tu es résolu aux atermoiements subtils, aux délicatesses qui épargnent et consolent, à toutes les ouates sous la chute ; enfin, tu es parfait. N’importe ! Il demeure impossible que la vierge devenant épouse te juge équivalent à son rêve ; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, toujours elle songera, déchirée : « Eh ! quoi ? c’était cela ? » Si elle était (comme je le pense, voulant le penser) aussi immaculée de l’âme que du corps ; si, n’ayant rien lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un prolongement des immatérielles tendresses ; si elle croyait que l’on fait les draps conjugaux avec les nuées du paradis ou la nappe blanche des autels, oh ! de quel recul elle frissonnera devant l’abominable chose ! Conçois-tu, homme, qui par la longue coutume des lits résignés ne crois plus aux rébellions de la pudeur ; qui, à force de roses effeuillées, suspectes les sensitives, conçois-tu l’épouvante de la jeune fille quand, après la maladresse des habits tombés et le ridicule de la virilité à demi dévêtue, s’impose à elle, subitement, sous la toile encore froide où se glissent des approches velues, l’arrogance bestiale de ta victoire, quand tu lui révèles, hélas ! ce qu’elle désirait elle-même, inconsciente, les nuits où, ne dormant pas, elle songeait à la nuit de noces ? T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, son haut-le-cœur sous ta lèvre ? Car enfin, si spirituel que tu sois devenu à force de sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt ou tard, tu le pousses, frère de l’animal, ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser que l’amour dont elle fut charmée l’aveuglera sur la bassesse de sa réalisation. A cause des conseils maternels qui recommandèrent l’obéissance, à cause d’une pudeur si jalouse qu’elle préfère le silence du martyre à la plainte de s’avouer souillée, la victime te cachera peut-être l’horreur dont elle frissonne, le dégoût qui la navre ; mais, en dépit d’elle-même, malgré ses sourires après la peur, malgré ses regards attendris où tu iras jusqu’à lire, imbécile, de la reconnaissance, elle ne te pardonnera jamais, sache-le, le désespoir et la honte de son illusion déçue. Tu souris ? tu hausses l’épaule ? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse à peine vraisemblable de la jeune fille absolument ignorante, uniquement éprise d’idéal ? tu prétends épouser une femme, non un ange ? Allons, soit, puisque tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré ses innocences, n’a pas été sans comprendre ce que ta passion réclamerait d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche pas ensemble pour relire Paul et Virginie. Il se peut que ses parents l’aient conduite à l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos d’amour, — si paisibles, mais, enfin, des duos, — et il se peut même qu’elle ait envoyé sa femme de chambre acheter chez le libraire de la rue de Sèze les petits livres qui viennent de Belgique. Eh bien ! après ? Parce qu’elle a prévu, parce qu’elle a désiré, — libertine, je l’accorde, — la matérialité de l’étreinte ; parce qu’elle s’attend à des béatitudes qui n’ont rien d’angélique, oseras-tu te vanter de réaliser son rêve ? Pauvre homme ! Dans sa demi-science compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, dépravée de chimère en chimère, conclut aux plus étranges aberrations, elle a espéré de tels contentements au prix de quelques effrois, que tu seras incapable de t’abaisser jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, par une raison contraire, de te hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. « Quoi ! c’était cela ? » eût dit l’ignorante vierge ; la vierge savante dit : « Quoi ! ce n’était que cela ? » Et que tu aies épousé l’une ou l’autre, c’est d’un regard méprisant que, le matin, l’amoureuse d’hier considérera, éveillée la première, l’inutile fatigue de ton sommeil.

Or, bientôt, qu’adviendra-t-il ?

Déçue, — n’importe de quelle façon, mais, quoi qu’il soit arrivé, déçue, — ta femme se sentira envahie d’une tristesse profonde. Ne crois pas à ses aveux charmants ! ne crois pas à ses caresses ! Elle souffrira, te dis-je, et elle haïra en toi ses espérances bafouées. Une chance te reste, non pas la chance d’être aimé, — car de quel droit formerais-tu ce rêve, toi, le tueur de songes ? — mais celle de ne pas avoir quelque rival heureux ; écœurée d’une première épreuve, l’épouse peut se résoudre à n’en point tenter d’autres, si elle est de celles qu’une ferme vertu défend des viles faiblesses, sans être aimante, elle sera fidèle. Qu’il se réjouisse en ce cas, celui à qui suffit, pour être heureux, que personne n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, pareille à la plupart des femmes, elle sent persister en elle, malgré ton baiser détesté, malgré tout ! une vie qui se refuse à demeurer inutile, tremble, misérable mari ! Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance du plaisir ; elle n’a plus d’illusions, elle sait ce que lui demandent les yeux qui s’allument à ses yeux, ce que tiendront les promesses des agenouillements ; pas plus que de toi elle n’attend des autres la réalisation de son rêve chaste comme une idylle ou immodeste comme une atellane : eh bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, peu à peu, après de longues amertumes, à l’humanité telle que tu la lui as révélée ; elle acceptera, en place de l’impossible, qu’elle voulait, le possible, qui s’offre ; elle consentira à des nuits d’amour pareilles à sa nuit de noces ! Tu demandes : « Pourquoi n’oublierait-elle point dans mes bras les désespoirs de sa chimère inassouvie ? Pourquoi me préférerait-elle ceux qui sont semblables à moi-même ? » Parce que tu es toi ! parce que tu es l’impardonnable à qui elle doit la déception initiale ; parce que, dans l’amour d’un autre, elle peut trouver, sans la colère et la honte des premiers déboires, tout ce que, maintenant, grâce à toi, elle s’est résignée à espérer. Révolte-toi, crie et sanglote, souffre ! Telle est, malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité qui pèse sur toi. L’hymen n’est que le précurseur de l’amour ; et l’époux, tremblant, extasié, qui s’approche du lit nuptial, fait la couverture de l’amant.