Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

CHAPITRE XIV
NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT

Enfant soucieux de t’instruire, médite ce très sincère discours que j’entendis hier :

« Pour quelle raison je l’ai quitté ? s’écria madame de Fleurence. Pourquoi, malgré ses sanglots suppliants, et malgré mes propres regrets, je ne lui rouvrirai jamais plus ma porte, dût-il y frapper avec un front troué d’une balle de revolver ? parce que je suis la capricieuse et soudaine gourmande qui ne veut point attendre, pour manger à sa faim, l’heure précise où sonne la cloche du dîner. »

Elle continua, pleine de colère :

« L’amour n’est l’amour véritable que s’il possède absolument, en tout lieu, à tout instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète, le soldat, le financier ou l’artisan qui, épris d’une femme, s’inquiète encore des poèmes, des combats, des spéculations ou des outils quotidiens, n’est pas un véritable amoureux. Avoir, en n’importe quelle circonstance, une pensée qui ne se rapporte pas directement à la maîtresse choisie, connaître, si furtif qu’il soit, un autre désir que celui de baiser les yeux, les lèvres, toute la personne de l’Amie, c’est ne pas aimer, c’est être incapable d’aimer. La passion n’existe qu’exclusive ; elle est la despotique reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement continu, la perpétuelle adoration. C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et d’élégies ont grand tort de mêler les choses de la nature aux choses de l’amour. Il est inimaginable qu’un vrai amant parle de la neige en caressant la blancheur des seins, pense aux fleurs en humant l’odeur d’une chère bouche, aux gazouillements des oiseaux en écoutant la parole qui le charme : il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche, qu’à cette parole. « Toi », c’est le seul mot qu’il puisse dire. Toute métaphore implique une liberté d’esprit incompatible avec l’absorption parfaite dans une seule idée, qu’exige l’amour ; toute comparaison est une trahison, digne de tous les châtiments et de tous les mépris. Une fois, un poète lyrique, — qui n’avait pas d’une façon suffisante l’intuition des devoirs que l’on contracte en disant : « Je vous aime ! » se jeta aux pieds de madame de Portalègre, et longtemps, longtemps, dans une improvisation où se mêlaient toutes les images accoutumées, où il y avait des roses, des lys, des rossignols, la supplia de ne point lui être cruelle. L’illustre mondaine, avec patience, le laissa dire jusqu’au bout ; même elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle l’attendrait, le lendemain, dans la chambre qu’il avait comparée à un jardin paradisiaque. Mais, à l’heure convenue, quand il entra dans le cher Eden, il vit des rossignols en effet voleter sous le ciel blanc du plafond, il vit sur le lit une odorante et abondante jonchée de lys et de roses en tas ; et, de la chambre voisine, la voix de madame de Portalègre lui conseilla, dans un éclat de rire, de se plaire à l’envolement chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au lieu d’elle, les fleurs.

« Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès avait borné sa faute à un abus même considérable de figures de rhétorique, j’aurais pu feindre de ne m’en pas irriter, ayant pour lui une tendresse sincère, encline aux indulgences. Mais son crime, qui dépasse tout ce que l’on pourrait imaginer, était vraiment irrémissible, et chaque fois que je m’en souviens, c’est avec un sursaut de colère toujours plus exaspérée.

« Oh ! quel crime !

« Les après-midi, dans le boudoir fermé aux visites banales, je le recevais lui seul, — car, veuve, il m’est permis d’oser ces sortes d’inconvenances — et, autour de nous, dans la demi-clarté mystérieuse des fenêtres voilées de soie, dans les parfums qui émanent des jardinières épanouies et de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous les tendres conseils d’étreinte et de baiser ; je m’alanguissais, avec ces sourires qui consentent, avec des abandonnements de bras, qui ne refuseront rien : mais, lui, tranquille, correct, — quoique m’adorant, je le savais ! — il feignait de ne pas prendre garde aux douces exhortations, à l’offre muette des délices.

« Souvent, nous passions la soirée dans quelque baignoire de petit théâtre, bien obscure, où nul ne saurait vous voir ; sur la scène les maillots de l’opérette ou de la féerie allaient et venaient avec des lueurs de chair, les gorges ballaient hors des corsages bas, je ne sais quelle chaleur, à cause de cette vision jolie d’être lointaine, me venait aux yeux, aux lèvres, aux mains : et nous étions assis tout près l’un de l’autre sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite qu’il ne pouvait tourner la tête sans m’effleurer, de sa moustache, la joue, et que l’impatience de ma bottine, qui battait le petit banc, rencontrait à chaque minute le drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre, lui, régulier, il ne s’occupait que du spectacle ; pendant les entr’actes, il allait me chercher des bonbonnières de violettes pralinées, m’offrait le divertissement d’une promenade au foyer ou dans les couloirs.

« Nous revenions ensemble dans le coupé plus étroit que la baignoire, capitonné, obscur, si doux, où l’on se serre, — un coin de boudoir que l’on a mis sur des roues ; j’inclinais ma tête sur son épaule, j’avais un bras autour de son cou, je sentais sur mon front le chatouillement de ses cheveux que remuait un peu mon haleine ; mais, lui, tandis que je me taisais, presque haletante, il parlait, d’une voix calme, de la pièce que nous avions vue, du temps qu’il faisait, des passants qu’il regardait patauger dans la boue à travers la vitre troublée par la buée de nos souffles.

« Sans doute, sans doute, une fois rentrés, une fois seuls dans la chambre où je ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au matin, — dès que la glace haute, au fond de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées sur le même oreiller, — il m’enlaçait passionnément, et, bégayant de tendresse, avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes les flammes aux yeux, il m’enveloppait de son amour comme d’une brûlante robe de désirs et de caresses ! Il m’adorait ! Il me voulait ! Mais son baiser n’avait pas consenti à enchanter ma bouche avant le moment normal, accoutumé, convenu, du sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait qu’à l’heure où l’on se couche ! Sa passion avait besoin de ce prétexte.

« Chose abominable, et abjecte ! Ne convoiter que lorsque se présente l’occasion, facile et habituelle, du plaisir ! attendre, pour le suprême abandon, le retour d’une circonstance favorable, prévue ! Etre heureux sans l’avoir fait exprès ! Ne pas se déranger pour être dieu ! Considérer l’exquis et auguste baiser comme je ne sais quelle besogne, plus agréable, voilà tout, que l’on recommence aux mêmes points de la vie, avec régularité, quand l’horloge sonne ! Aller au paradis comme on irait au bureau ! Avoir un cœur et des sens pareils à ces estomacs méthodiques qui ne prennent jamais rien entre les repas ! Chose abominable, vous dis-je. L’amour, c’est le briseur d’habitudes et d’usages, le contempteur de convenances, l’affamé soudain qui veut, n’importe quand, n’importe comment, n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la lui donne point ! Est-ce qu’il sait attendre, est-ce qu’il sait choisir les occasions commodes, les instants propices ? Si vous demandez à don Juan : « A quelle heure aimes-tu ? » il est douteux qu’il réponde : « Quand Leporello a fait ma couverture ». Partout où le désir s’éveille, il a le droit et le devoir de devenir l’extase. Toutes les couches lui sont bonnes, toutes les minutes lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il utilise les boudoirs, l’après-midi, même quand la porte ferme mal, et les loges étroites, malgré la curiosité du gaz, et les coupés où l’on est mal à l’aise, et aussi, en plein jour, les mousses profondes des bois, comme, dans le crépuscule, les grands blés d’or qui remuent. Il ne perd pas le temps à s’en aller quérir dans la maison le tapis qui préservera la robe de la mariée ! Pour ce qui est de moi, — et bien que l’on s’accorde à me considérer comme une personne peu portée à l’excentricité, — je n’ai pu tolérer davantage les habitudes de régularité, vraiment déplorables, auxquelles s’obstinait la tendresse de M. d’Argelès ; et jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris, je ne consentirai à lui rendre la plus petite part dans mes bonnes grâces, à moins que, quelque jour ou quelque soir, — pas à l’heure où l’on s’endort, — il ne me prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume, par la précipitation fougueuse d’un baiser imprévu ! »