III
Une pensée sauva Julie du désespoir, quand elle fut certaine du péril. Elle pensa: «Malgré tout, Maurice m'aime.» Elle en était sûre, sans pouvoir se donner aucune raison de sa sécurité; un sentiment irrésistible le lui disait. Elle, si passive jusque-là aux événements, y puisa le courage de se défendre, une énergie pareille à celle que les plus débiles femelles trouvent pour défendre le nourrisson pendu à leur sein.
Dans les premières heures de la nuit suivante, elle sut se maîtriser assez pour réfléchir, pour déduire, pour arrêter un plan.
—Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu de sa distraction et de son inquiétude, je sens que je le reprends vite, plus tendre peut-être, plus passionné que lorsque rien ne le trouble. S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.
Le cœur simple, droit, de Mme Surgère, ne concevait pas deux tendresses à la fois dans le cœur de son ami. Se trompait-elle? Pas complètement, certes. Elle possédait assez Maurice, il s'était assez dévoilé aux heures d'abandon pour qu'elle connût bien le mal dont il souffrait. «Claire pour lui signifie un avenir interdit, et voilà pourquoi il s'inquiète de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et ce sera de nouveau, pour des années peut-être, le répit, la trêve.... Il faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.»
Elle songea tout de suite au baron de Rieu.
Rieu était un assidu de la maison. Il ne se passait guère de soirée sans qu'il y vînt. Il causait volontiers avec la jeune fille, qui paraissait se plaire auprès de lui.
«Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'année, dans le mois!...»
Elle résolut de s'y efforcer; le projet était réalisable; l'espoir de le mener à bonne fin lui rendit un peu de calme. Elle s'endormit dans ce calme, assez tard. À l'heure accoutumée, elle fut debout.
Sitôt levée, elle envoya à Maurice une dépêche bleue.
«Mon aimé, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous voir. Daumier vient déjeuner; venez aussi, si vous aimez
«Votre Yù.»
Ensuite, elle écrivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de pied:
Cher ami,
«Je reçois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les manger ce matin avec le docteur, Maurice et nous.
«Bonnes amitiés.
«Julie Surgère.»
Le baron fit répondre qu'il n'était point libre au déjeuner, mais qu'il aurait un instant, vers deux heures, pour serrer la main à ses amis. Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui, avec la jeune fille.
«Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais réussir!»
La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement préparées. Elle s'applaudissait des naïves habiletés de son plan, et déjà croyait au succès.
Mais elle avait compté sans la défaillance de ses nerfs et de son cœur. L'heure du déjeûner arrivée, quand elle vit Maurice et Claire à côté l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa pas: elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que son malheur était consommé, qu'il n'y avait plus à lutter, qu'ils s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient à peine; tous deux, avec Esquier, écoutaient le docteur qui, comme à l'ordinaire, causait tout seul, faisait une conférence. Cette fois, il traitait la question du mariage, à propos d'une statistique récente établissant «la décroissance des unions, et la diminution de la natalité.»
—Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.
—Oui, fit Maurice.
—Qu'est-ce que cela prouve?
—Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend à disparaître, à être remplacée par un autre mode d'union.
Julie regarda Claire et crut la voir rougir.
«Elle veut l'épouser,» pensa-t-elle.
Le médecin demanda:
—Quel mode d'union?
—Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela... Question d'équilibre à établir, voilà tout.
—Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous? Voulez-vous que je vous démontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les bêtes, pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois. L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union, c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?
—Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous dites.
—Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du mot.
Esquier intervint:
—Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa génération. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le condamnez, vous qui ne croyez à rien.
—À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul précepte: conformer ses mœurs individuelles aux intérêts de l'espèce. Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre l'union libre, pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...
Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux. Claire montrait la gêne que donne aux jeunes filles une conversation effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait. Mais Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin, chacun sur un coin différent de son cœur. Sous l'apparat d'une formule scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse: l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs regards: Julie laissa voir dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un sourire.
Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à table quand le baron de Rieu fut annoncé. On se hâta de finir; on passa dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un guéridon. Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de l'autre.
—Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine tristesse, est-ce fini?
Il la sentait triste, triste à fondre en larmes si elle avait été seule, et cette tristesse lui inspira le désir de la calmer par des tendresses.
—Non... je vais bien, mon aimé, je vous assure. Je vais bien, puisque vous êtes près de moi.
—Yù, ma chérie, répliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a du chagrin dans ces beaux yeux-là... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.
Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'être vu.
—Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.
Il répliqua:
—Je vous aime infiniment.
Leurs yeux, de nouveau, se pénétrèrent. Pour la première fois, à travers des paroles souvent échangées, ils s'étaient laissé entrevoir leur inquiétude. Maurice en fut si troublé que, pour cacher son émotion, il s'éloigna, alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du jardin. À demi rassurée par cette parole sincère: «Je vous aime infiniment,» Julie regardait le groupe formé, dans un coin du salon, par Claire et le baron de Rieu. Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui parvînt de leur conversation; mais cette conversation était assurément sérieuse, à l'air des visages. Elle pensa: «S'aiment-ils donc? Oh! si cela se pouvait!»
Elle aurait voulu agir aussitôt, hâter ce mariage qui dissiperait le cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont c'était l'heure de cours, prenait congé; Esquier revenait seul, après l'avoir conduit jusqu'à l'escalier. Julie l'appela. L'espoir, même si léger, qui lui naissait, lui donnait le besoin d'épancher son cœur. Quand Esquier fut près d'elle, elle lui montra Claire et le baron:
—Regardez, dit-elle à demi-voix.
—Eh bien?
—Eh bien! cela ne vous donne pas une idée? Ces deux jeunes gens?...
Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pensée.
—Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.
Julie reprit vivement:

—Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie situation, il est charmant... Et vous voyez bien qu'ils se plaisent.
Pour le moment, en effet, penchés l'un vers l'autre, ils se parlaient à voix basse, les fronts proches, d'un air d'entente affectueuse, presque tendre.
Esquier les observait sans répondre. Mme Surgère insista:
—N'est-ce pas que j'ai raison? C'est évident. Il faut les marier. Vous n'y trouvez pas d'inconvénient, je suppose? Je comprends que le départ de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le faudra. Mieux vaut qu'elle épouse un de nos amis: elle nous quittera moins.
Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme vous tenez à ce mariage, ma chère amie!» Elle sentit que son anxiété avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut pitié d'elle.
Il lui prit la main.
—Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr garçon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...
Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?» tant elle avait peur du «Non!» sincère qui jetterait bas le fragile édifice de son espérance.
Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet autre: «Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté, Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, où les positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins souvent en tête-à-tête; mais lorsque le hasard les isolait malgré eux, ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en parlaient avec une volonté de renoncement et de résignation; mais à l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît l'avenir?...»
Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent tristes,—non dépourvus de charme. À continuer leur vie ordinaire, sans accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait toujours. Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces entretiens singuliers où, s'avouant une espérance commune, ils se croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement, c'est interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à l'autre, il la repoussait avec épouvante. Elles tenaient chacune à son cœur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la sensibilité, ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir, de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité absolue à lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur bonheur!
Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils tenaient les uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était commencer leur agonie.
Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de plus cédé à son envie, et, vers trois heures, il pénétrait dans le salon mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano chanter sous les doigts de Claire... La pièce était vide.
Il sonna.
—Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.
—Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est là. Elle le prie de vouloir bien l'attendre.
Claire entra quelques instants après. Elle était pareille à la Claire de tous les jours, sérieuse et souriante; et pourtant, quand il la vit s'avancer vers lui, il pressentit un événement. Il tressaillit, touché par le doigt de la destinée. Il questionna:
—Est-ce que je vous dérange?
—Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant près de lui; au contraire, je suis contente de vous voir.
—Le piano est donc abandonné, aujourd'hui?
—Je n'ai pas le cœur à jouer, répondit-elle simplement... Vrai, je désirais vous voir, parce que j'ai quelque chose de sérieux à vous dire. Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?
—Bien sûr... Vous m'inquiétez.
—Ce n'est rien qui doive vous inquiéter. Il s'agit de moi, d'un conseil que je veux vous demander, comme à mon plus ancien ami.
Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:
—Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?
Dès que ce nom fut prononcé, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais songé à celui-là, par exemple!... Il répondit:
—Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai introduit dans cette maison; mais depuis, je l'ai coupé, et je ne le vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises ridicules. Il est prétentieux et triste. Il m'assomme.
—Vous n'êtes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme excellent, vous connaissez ses mérites aussi bien que moi.
«Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent fois mieux que moi.» Et il lui sembla qu'une chose visible sombrait sous ses yeux. «C'est mon avenir; c'est mon bonheur.» Il dit très haut, sèchement:
—Eh bien! puisqu'il vous plaît tant, Claire, il faut l'épouser, voilà tout.
Aussitôt il regretta sa brutalité: des rougeurs de larmes altéraient le regard de la jeune fille. Elle murmura:
—Comme vous êtes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?
—Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les siennes. Parlez. Je ne dirai plus rien.
Claire reprit:
—Voici ce qui s'est passé... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me témoignait de l'amitié. Il causait volontiers avec moi, et presque jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes idées, sur mes croyances religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme à une compagne, de ses rêves d'organisation ouvrière, de ses entreprises politiques. Jamais, jamais il n'avait prononcé un mot hors de l'amitié la plus simple...
—Et alors?
—C'est hier seulement... Il est arrivé tard, dans la soirée... Mme Surgère causait avec mon père. Comme d'habitude, il s'est assis près de moi.
—Et il vous a dit qu'il vous aimait?
Claire rougit:
—Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'épouser... Je ne savais que répondre, je vous assure; je voyais bien que si je refusais tout crûment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit: «J'aimerais mieux que vous vous fussiez adressé à Mme Surgère, ou à papa.» Il m'a répondu: «Non, c'est votre assentiment que je veux d'abord. Je vous demande même de vous consulter sincèrement, avant de consulter ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hâte, je ne vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans quelques jours, j'y resterai six semaines, le temps de préparer ma réélection au conseil général: vous avez donc le loisir des réflexions. Si, à mon retour, vous êtes d'accord avec moi, je préviendrai votre père.» J'ai demandé: «Puis-je en parler à Maurice?» Il a hésité un instant, puis il a répondu: «Oui. Parlez-en à Maurice, cela vaudra mieux.»
Tandis que Claire prononçait ces mots, de sa voix singulière, Maurice sentait un frisson d'inquiétude, de désespoir, s'injecter dans son cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'était fini, décidément, sa vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il les voyait à présent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lèvres larges, si rouges, et la blancheur extraordinaire de ce visage. Il la découvrait réellement, et en même temps il découvrait qu'il l'aimait d'une affection ombrageuse, et presque sans désir,—qu'il la considérait comme un bien à lui, résigné pourtant à ne jamais la posséder.
«Cette petite, pensa-t-il, avec le cœur de laquelle j'ai joué autrefois,—décidément, c'était mon bonheur. Elle partie, que me restera-t-il, à moi?»
Il oubliait Julie, la pauvre et fidèle Julie; il se vit vraiment seul sur la route de l'avenir.
—Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?
Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se fêlait d'émotion. Secoué par une révolte d'amour-propre, il retrouva une allure, des mots de sang-froid.
—Ma chère amie, vous avez raison. Rieu est une âme haute, et un cœur sûr... Il faut me pardonner le mouvement de tout à l'heure. J'ai eu un peu de chagrin à la pensée que vous nous quitterez... un peu d'humeur contre celui qui vous enlèvera à nous. Mais vraiment, vous ne pourriez pas avoir de meilleur mari.
Il disait cela, et sa pensée était: «Restez, ne disposez pas de votre vie... N'engagez pas l'irréparable; ayez un peu de foi en l'avenir!»
Et Claire comprenait que telle était sa pensée, que toutes les paroles qu'il prononçait, les lèvres seules les disaient. Et malgré la communion de leurs esprits, leurs bouches scellées ne voulurent pas laisser échapper leur secret.
—C'est tout ce que vous désiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un ton froid, presque hostile.
Elle répondit:
—Oui.
Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-même, sa pitié s'émut. Elle voulut, une fois encore, offrir un asile à ce cœur inquiet, lui laisser le temps de se reprendre.
Elle montra le piano:
—Voulez-vous?... dit-elle.
Maurice sourit amèrement:
—Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je n'ai pas le goût de l'entendre en ce moment. Au revoir!
Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma doucement, affectant le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le tabouret. Quelque temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait plus de son courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son cœur et dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui coulaient, elle sentait couler sa vie même.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.
—Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.
Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment... Non, cette fois, l'épreuve serait trop dure, il n'aurait même plus la force d'appuyer son front sur le cœur de son amie. Il ne supporterait pas l'interrogation de ses yeux...
Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en lui...
Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied, traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave la marche ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer dans sa désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots sonnaient dans sa tête. C'était fini du rêve si confus, si cher pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers le sourire des plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui lui barrait l'avenir.
Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour desquels, comme un lierre, sa vie s'était d'elle-même enroulée, il se sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de ces deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire mariée, il ne pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?
La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le
réveilla. «Où suis-je?»
Il lui fallut quelques secondes pour se
reconnaître. Le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se
croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres chargés de bagages,
venus de la gare Saint-Lazare, débouchaient de la rue du Havre; d'autres
amenaient des voyageurs affairés, penchés aux portières pour consulter
l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller où l'on serait seul, ne plus
voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il désira
l'absence et la solitude avec passion. Mais tout départ est un acte
compliqué. Fût-on maître absolu de ses décisions, il faut l'annoncer; il
faut répondre à des questions, fournir des motifs. Comment ne pas
éveiller les soupçons des indifférents?
«Antoine Surgère n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier... Que lui dire?... Comment, surtout, trouver une raison acceptable pour Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la santé...»
Tout de suite, il se décida.
«Je vais voir Daumier.»
De sa canne il fit un geste d'appel à un fiacre qui tournait la rue Tronchet.
—À la Salpêtrière, dit-il en montant...
Les arbres moroses, les grises façades des maisons, la masse lourde de la Madeleine défilèrent devant les vitres du coupé... Puis ce fut la rue Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves, blanches, rose pâle. Le soleil amorti de six heures rougissait tout cela, et sur la place de la Concorde le décor familier, l'admirable décor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font face, les flèches grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre rousse irisée par endroits.
L'âme désorientée de Maurice évoqua les mois brillants passés à Paris, autrefois, avec sa mère. Il se vit lui-même, dans une Victoria, roulant vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mère assise près de lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce temps-là, avec une sérénité orgueilleuse! Il tenait la fortune, il lui semblait qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir l'amour, la gloire.
«Maintenant tout cela est enterré, pensa-t-il amèrement. J'ai perdu ma fortune. Du côté de l'amour, ma vie est murée. Quant aux ambitions d'art, elles sont renoncées, je n'y rêve même plus.»
Il en voulut à Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile... Tandis que le fiacre longeait les quais de la Seine, lui s'appesantit sur cette pensée: «Le bonheur, pourtant, ne consiste pas à rêvasser, appuyé sur une gorge de femme, et à se faire caresser comme un enfant. Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour à jour du demi-bonheur.»
Mais le fiacre, arrivé au bout des grilles de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes, venait, après quelques évolutions hésitantes, de s'arrêter devant une sorte de terrain vague, un enclos pelé, usé par les pas, planté d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hâte, gagna la porte de la Salpêtrière.
Une fois déjà, avec Daumier, il avait visité le célèbre établissement. C'était longtemps en arrière; il y vint enfant, et son père l'accompagnait. Il s'était amusé des noms lus sur les plaques bleues, aux angles des avenues de cette espèce de ville... Rue de l'Église... Rue du Réfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il s'aperçut dans le mirage du passé, garçonnet élégant et heureux, sur le seuil de ce parloir où il entrait en ce moment, vieilli, inquiet.
Ainsi, partout le passé le guettait, le passé railleur ou douloureux.
Il fallut quelques démarches avant qu'on lui indiquât où se trouvait
Daumier.
Il n'était pas encore sorti. L'infatigable travailleur réglait
sa besogne sur la durée du jour, et à mesure que venait l'été,
allongeant le temps utilisable pour les études microscopiques, il dînait
plus tard, à la nuit, dans un petit restaurant du quartier.
Maurice le vit, au moment où le garçon de service l'introduisit dans le laboratoire, perché sur un haut tabouret, entouré de petits carrés de verre sur lesquels séchait une minuscule tache centrale, et l'œil collé à l'oculaire d'un microscope.
Quand il eut arrêté la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:
—C'est vous, Lucas?
—Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.
—Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espère?
—Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je ne vous dérange pas?
—Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?
Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une lampe à alcool. Laissant le médecin à son observation, il contemplait l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces tables à dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux armoires à rayons, pleines de dossiers étiquetés; et partout des plaques de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments verdâtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés dans des pots à confiture. Tout cet appareil scientifique le séduisait comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le symbole d'une vie à labeur quotidien, si différente de sa propre vie dispersée de dilettante. Il s'écria:
—Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est supérieur à l'art, cela!
—Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,—comme régime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour amorcer votre œuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce qui m'occupait la veille au point où je l'ai laissé: il n'y faut que des yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...
—Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?
—Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de Morvan... Vous voyez.
Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents verdàtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les étiquettes on lisait le titre général: Maladie de Morvan; puis des sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc., etc...
Maurice demanda:
—Qui était ce Morvan qui a eu cette maladie?
—Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du médecin qui a étudié et classé la maladie. Celle-ci est une perforation, une corrosion de la moelle, qui part du centre pour aller à la périphérie. Toujours elle est accompagnée, naturellement, par des troubles cérébraux. Ainsi (il découvrit un des pots à confitures, et prit une cervelle dans sa main sans remarquer que Maurice pâlissait) voici la cervelle de cette Joséphine Udaille dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane extérieure, la pie-mère, devrait s'en détacher d'elle-même, sous la traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle adhère, se colle à certains points indurés; si je veux l'arracher, elle se déchire autour du point de contact... Voilà l'accident du cerveau. Maintenant, observez la moelle.
Du bocal étiqueté: Moelle de Joséphine Udaille, il sortit le serpent verdâtre. En le regardant par la tranche, Maurice vit qu'il était perforé, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.
—Voilà la moelle, dit Daumier. Elle est percée d'un trou central, vous voyez.
—Et quels phénomènes extérieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice, qui déjà, par un retour d'égoïsme vital, s'épouvantait, craignant de retrouver peut-être en soi des symptômes...
—C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le muscle, ne laisse qu'une sorte d'enveloppe inerte entre la peau et le squelette. Les extrémités commencent à se dessécher. Puis les lobes cérébraux meurent l'un après l'autre. C'est la paralysie et la mort. Tout à l'heure, quand nous descendrons, je vous montrerai, parmi les placides tricoteuses que vous avez aperçues dans le parc, un certain nombre de sujets que je guette. Et du reste... Êtes-vous homme à qui l'on puisse confier un secret?
—Assurément.
—Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle dont notre ami Surgère est atteint.
Maurice pâlit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle du mari de Julie, et, dans des bocaux de verre pareils à ceux-ci, une moelle verdâtre, perforée par la maladie mystérieuse. Son humanité ombrageuse et peureuse se révolta devant l'image; l'horreur du néant le saisit. Il se sentit lui-même un composé de vagues substances, perpétuellement menacé, miné, dévoré par des parasites ennemis. Daumier, qui le vit pâlir, lui demanda:
—Qu'est-ce que vous avez?
—Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous restons.
—Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de dédain. Soit, sortons. Dînez-vous avec moi?
—Volontiers.
Le médecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigré de mouchetures d'acide.
—Allons dîner. Je vous emmène à ma pension, voulez-vous? Je suis garçon en ce moment. La femme et les bébés sont à la campagne.
Cette pension était un petit restaurant modeste et propre du boulevard de l'Hôpital, fréquenté surtout par les employés du chemin de fer. Quand ils arrivèrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes de linge blanc et grossier.
—Y a-t-il encore à manger, Louise?
—Sûrement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe avec vous?
—Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Pérey.
Ils s'assirent. La salle blanchie était d'une netteté luisante d'intérieur hollandais, sous la jolie lumière d'un soir parisien, huit heures l'été, soir chargé d'arômes troubles et capiteux. Paris, entrevu des fenêtres larges à petits carreaux, se faisait province, et la salle exiguë, échampie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc embrassés par le milieu, semblait un réfectoire conventuel donnant sur une avenue de petite ville.
Maurice, pénétré par ce repos, répéta:
—Comme vous êtes heureux!
—Encore!... Heureux de quoi?
—D'être à la fois marié et libre de travailler... Au moins, vous vivez, vous! Vous savez où va votre vie. Chaque heure est représentée par une certaine tâche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.
—Pourquoi ne travaillez-vous pas?
Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce sourire l'indifférence un peu dédaigneuse du penseur laborieux pour l'amateur artiste.
—Je ne travaille pas, répliqua-t-il, désireux de se justifier, non par paresse, ni même, je crois, par inertie d'esprit... Je ne travaille pas parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la période où je suis est une période d'attente, que je reviendrai au travail quand elle finira.
Daumier déclara, tout en mangeant de bon appétit une tranche de bœuf à la mode:
—Je ne comprends pas.
—Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans délai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voilà! j'ai une liaison à Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve, ajouta-t-il,—avec le projet puéril de dépister les soupçons de Daumier.—Je ne puis pas l'épouser. Je me trouve donc dans une impasse; jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos d'esprit, ni le travail...
—Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous êtes aimé par une femme que vous aimez... est-il bien nécessaire que vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez, dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare, avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une semaine, qu'un jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends à patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me secoue après comme un barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à mes cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les chagrins sont entre eux et moi irréductibles.
Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les noix d'un sec coup d'étau des mâchoires... Maurice, un à un, suçait des grains de raisin dont il rejetait la peau.
Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.
—Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à un homme d'utiliser ses aptitudes et son tempérament. Mais n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un tempérament d'homme de luxe chez un pion?
—J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la pratique, l'habitude d'un certain état de vie émousse généralement les appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le moule, réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement, ou si le succès leur est refusé, disparaissent. C'est la loi de la sélection.
—Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis un de ces déclassables. J'aspire à sortir de la caste des oisifs pour entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?
Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.
—Certes, je veux bien. Que puis-je faire?
—Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que j'échappe au milieu où je vis, à Paris.
—Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit d'en paraître surpris... Une ordonnance pour une ville d'eaux?
—Justement. Seulement je ne suis pas malade.
—Oh! la vie de régime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins minérale, n'est jamais inutile. Elle vous restituerait le calme, assouplirait vos nerfs ébranlés par la fièvre continue de Paris.
—Eh bien! envoyez-moi où vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi dans un pays où je sois seul, où je ne connaisse personne, hors des grandes routes qui mènent à Paris.
Un ressaut d'égoïsme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait à soi-même, loin de Julie, loin de Claire.
Daumier lui demanda:
—Parlez-vous l'allemand?
—Non; un peu l'anglais...
—Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer à Hombourg... C'est l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez que des Américains et des sujets de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anémiques et les neurasthéniques, dont vous êtes. Cela vous convient-il?
—Est-ce loin de Paris?
—Une nuit et une demi-journée. Vous pouvez couper le voyage en deux par une station à Cologne...
—Soit J'irai à Hombourg.
Daumier se fit apporter de quoi écrire l'ordonnance, qu'il remit à Maurice.
—Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-même.
—Ah! répliqua le médecin en hochant la tête. Dire que la plupart des malades mondains qui viennent solliciter là (il montrait les murs de la Salpêtrière) une consultation du maître,—dire que presque tous n'ont d'autre maladie, comme vous, que leur vie désorientée ou dévergondée... Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur le système de cure qui vous conviendrait?... Mariez-vous!
Il s'arrêta; Maurice avait pâli derechef à ce mot: «Mariez-vous!»
—Pardon, fit le médecin en lui prenant la main.
Ils sortirent du restaurant, se promenèrent quelque temps, le long de l'avenue maintenant envahie par la nuit... Ils se taisaient, chacun enfoncé dans son rêve.
—Allons, fit Maurice, soudain réveillé; je vous quitte. Merci de cette soirée réconfortante passée près de vous. Soyez assez bon pour écrire à Esquier afin de l'assurer que mon départ est nécessaire.
—Esquier aura la lettre demain, ou bien je passerai moi-même avenue de Wagram.
Ils se quittèrent.
