IV
Le rapide du Nord emportait Maurice, à demi dévêtu, déroulé dans les couvertures sur la couchette du sleeping. Au tangage du train, il laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son cerveau.
Malgré tout, c'était encore une allégeance, une libération, cette morne et douloureuse fuite dans la nuit.
«J'ai laissé derrière moi ce qui me tourmentait le cœur, pensa-t-il. Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux que ce que je quitte.»
Trois fois vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'instant où il avait décidé son départ. En resongeant à ces trois journées, le déchirement de la lente séparation lui faisait mal, comme si vraiment elle recommençait. L'appartement de la rue Chambiges était là, devant ses yeux fermés, où des larmes séchaient. Un roulement de timbre électrique... il allait ouvrir: c'était Julie. Leur longue communion avait si parfaitement, l'un pour l'autre, éclairé leurs deux âmes, que tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse menace,—entendait le craquement de ce cher édifice, toute sa vie, à elle! qui était leur amour. D'un mouvement de révolte, bien rare à sa douceur, elle se dérobait au baiser qu'il voulait lui donner:
—Qu'y a-t-il?
Il essayait de retarder l'aveu.
—Mais... rien!
—Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...
Et alors, sur ce canapé encombré de coussins où tant de fois ils s'étaient abattus, comme deux colombes unies, aux meilleures journées,—ils avaient mêlé leurs larmes, avoué leur détresse dans des sanglots; Julie, la première, avait proféré le terrible mot:
—Tu pars?
Elle l'avait deviné, ce départ, elle le sentait dans l'air, depuis des jours. Elle savait bien, connaissant le faible cœur de Maurice, qu'il préluderait ainsi à la séparation définitive, par une absence annoncée courte, puis prolongée; et tout de même, le coup était si douloureux qu'elle voulait douter.
—Tu pars?
—Le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourg...
—Tu pars! tu pars!
Ces sanglots, cette effroyable désolation de l'être qu'on chérit!... Et cette désolation, en être la cause!... Elle pleurait, la chère aimée, celle dont il avait confisqué la vie, qui ne vivait plus que pour lui seul! Elle pleurait, elle souffrait, et c'était par lui! Sa résolution, un instant, chancela.
—Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas pour toujours... je ne t'abandonne pas... Je te jure que bientôt je reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de ces crises que tu connais, comme quand j'ai voyagé dans l'Aveyron... Ne nous sommes-nous pas mieux aimés après? Paris m'excède... Il faut que je parte. Mais je t'aime, je t'aime!...
À ce moment, son cœur sincère était résolu à l'abnégation. Il voyait encore l'obstacle murant sa route; mais il se résignait à vivre dans cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a l'avenir...
—Je t'aime! Je t'aime!
Elle n'écoutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait déjà plus l'entendre. Elle se levait, et malgré son étreinte, malgré les baisers dont il enveloppait ses joues pâles et mouillait ses mèches blondes, il la sentait s'échapper doucement, révoltée pour la première fois, révoltée et désolée. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il était seul...
Le lendemain,—après une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser pénétrer par Maurice, le douloureux secret,—elle reparut chez lui, à l'heure habituelle, résignée, sinon rassérénée. Elle lui parla la première de son voyage, elle s'occupa avec lui des préparatifs, comme lorsqu'il faisait de courtes absences. Pas plus que la veille, pas plus que jamais, le nom de Claire ne fut prononcé entre eux.
Le soir du départ, ils dînèrent dans un restaurant éloigné, avenue de Clichy, véritable repas de condamnés, qu'ils prirent dehors, en public, tant ils avaient peur de défaillir, s'ils demeuraient seuls en tête à tête. Ils mâchèrent au hasard des aliments que leur estomac refusait; l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop brève. Deux fois Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittèrent le restaurant, plus de quarante minutes leur restaient encore à passer ensemble. Ils se jetèrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller à sa guise, au delà du boulevard Rochechouart, où ils étaient bien sûrs de n'être pas rencontrés.
Une tristesse, pénétrante comme une pluie drue, imprégnait leur chagrin, parmi ce décor affreusement morne. Autour d'eux, l'heure brumeuse descendait vers la ville, cette heure d'été où, dans la limpidité du soir, les fumées de la journée crachées tout le jour par cent mille cheminées, s'abattent, condensées en nuages noirs.
La voiture, ayant suivi une longue rue déserte, où les réverbères n'étaient allumés que d'un côté, puis traversé les boulevards, atteignit enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord. Maurice, sous la capote abaissée, ne voyait plus le visage de sa maîtresse que par intervalles, quand un réflecteur ou un réverbère jetait un éclair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues défaites le sillage humide des pleurs, qui n'arrêtaient pas de couler. Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses larmes. Mais il ne trouva pas le courage de prononcer les mots de pitié qui pourtant étaient au fond de son cœur: «Ne pleure plus; je reste, je t'appartiens,» Ce qui l'épouvantait, c'était l'accès de désespoir terrible qu'il prévoyait tout à l'heure quand il la quitterait... Certes, elle allait tomber inanimée sur le quai, dès que s'ébranlerait le train.
—Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en retourner avant moi, chérie... Ce serait trop affreux!
Elle n'était plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volonté, sans forces; elle obéit. Tous deux descendirent. Ils échangèrent un seul baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour. Julie monta dans un autre fiacre qui partit aussitôt par la rue de Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture, emportant ce qu'il chérissait le plus. «Quoi, c'était fait? Si vite? Si vite?...» Elle partait sans un signe d'adieu jeté par la portière. Il se sentit aussitôt séparé de la vie ambiante par un accident définitif comme la mort. Il fallut que des employés de la gare vinssent lui parler, le mener, pour qu'il accomplît les préparatifs de son départ... Une seule chose excitait encore son désir, être couché tout à l'heure, être seul dans sa cabine, et là pouvoir à l'aise s'abîmer dans la souffrance, souffrir et pleurer sans témoin.
Et le train l'emporta, le roula toute la nuit à travers les grandes plaines de Flandre et du pays Rhénan; pas une seule fois le sommeil ne vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.
À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop de gaieté de la nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...
Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait l'eau verte, les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les détendre. Il souffrait toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi... Quelque chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie mutilée, ce n'était ni Julie, ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du sein.
Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le dépaysement commençait à le distraire... Il lui parut que le Maurice d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la déambulation à travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les gens qui lui parlaient ne recevaient pas de réponse. Comme le soir tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots, et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa. Quelle chose affreusement délicate et meurtrie il était devenu!
À l'hôtel où il s'était laissé conduire, il but hâtivement une tasse de bouillon, et se coucha... Sa pensée errante fut bercée par les sonorités voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il s'endormit. Depuis le moment où il avait vu disparaître Julie, il vivait dans un engourdissement de rêve à peine moins opaque que le sommeil.
Mais le grand jour, à son réveil, le trouva lucide. Il regarda ces quatre murs de chambre d'hôtel, cette forme un peu inusitée de lit, de table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de la porte. Tout cela, c'était l'Allemagne, c'était la séparation,—c'était la coupure volontaire qu'il s'était faite au cœur.
«Comment! Je suis ici... À Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou... Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je parti? C'est affreux d'être seul... Claire... Julie... Je les ai laissées, stupidement laissées! Et pourquoi? mon Dieu! pourquoi?»
Il aperçut l'inanité de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui était pire que la mort se passerait en son absence. Claire, bien qu'elle l'aimât, se résignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle eût peut-être hésité au dernier moment, s'il était demeuré... «Et puis être absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais après? Ne faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et par qui je souffre?... La vie sera-t-elle plus tolérable alors? Tout sera fixé... Je tomberai dans le définitif, l'irrémédiable... N'eût-il pas mieux valu rester là, subir la pression lente des événements, m'y laisser façonner en même temps qu'elle façonnerait les autres autour de moi?»
Il tâcha de rallier ses pensées, comme une armée déroutée. «Voyons, se dit-il, à raison ou à tort, je suis venu ici pour échapper à la présence des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet éloignement pour essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.»
Il s'habilla, s'efforçant d'amuser son esprit au divertissement du milieu nouveau. Il se rappela son arrivée à Paris, après la mort de sa mère.
«Alors aussi j'étais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne voulais plus vivre. Et cependant j'ai recommencé ma vie...»
Mais une voix lui répondait:
«Alors tu avais six années de moins; alors tu croyais à l'avenir, à l'amour, à l'art... Tout cela est fini, maintenant.»
Il boucha ses oreilles à cette voix désespérée.
«Hombourg est un lieu de plaisir. Il y a un Kurhaus brillant, des promenades, un théâtre... Il y a les soins de la cure. Cela mangera toujours quelques quarts d'heure.»
Cet aveu implicite le fit tristement sourire. Déjà il éprouvait que le temps, ici, serait plus lent et plus pesant qu'à Paris. Alors, à quoi bon cet effort, le déchirement de ce départ? Les larmes de Julie, il les revit inondant le pauvre visage tendre, et le tremblement de tout ce corps jadis adoré, encore adoré aujourd'hui, hélas! malgré tout. «Ah! je suis un malheureux. Je ne sais que faire du mal autour de moi, surtout à ceux qui m'aiment.»
Il descendit dans la salle à manger. Des flots de soleil clair s'épandaient sur les murailles peintes de nuances vives, sur le poêle monumental de faïence verte, sur les nappes bien blanches et les cristaux bien luisants. Quelques voyageurs isolés, quelques ménages anglais ou américains déjeunaient, l'air quiet et satisfait... Maurice se sentit comme la veille, tout à fait isolé de ces gens: un naufragé sur le rivage de l'île où une vague l'a jeté.
«Je suis seul! tout seul!»
Un sanglot intérieur l'agita. Seul dans la vie, il serait toujours désormais, comme il l'avait été avant de rencontrer Julie. Le souvenir des mois errants qui avaient précédé la rencontre de cette femme lui remonta, malgré la distance des temps, aussi douloureux que sa présente détresse. Il voulut résister: «La détresse actuelle, pensa-t-il, me vient d'être à l'étranger, à l'hôtel, d'être un passant... Après deux repas à table d'hôte je connaîtrai d'autres voyageurs, s'il me plaît... Je connaîtrai des femmes.»
Mais son cœur eut aussitôt une nausée.
«Oh! non, jamais plus... Plus de femmes dans ma vie!...»
Tous les autres convives étaient partis quand il revint à soi. Il avait, sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de café noir, oubliant d'y verser du lait. Il rougit sous le regard du garçon, comme si cet homme eût assisté en spectateur ironique aux flux, aux reflux de son âme. Vite il se leva, demanda l'adresse d'un médecin de la localité qui parlât français. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha au hasard, se trouva presque aussitôt dans une avenue ombragée de beaux ormeaux, qu'il suivit.
Le parc la bordait à droite, un parc infini, soigné comme un jardin, avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des pelouses grasses doucement ondulées; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas; et parmi les pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les arroseurs achevaient leur besogne, et, récemment mouillée, la terre fumait au soleil, ouatée de vapeur légère sur le vert de sa robe.
À gauche de l'avenue, de délicieuses maisons, chacune séparée de ses voisines par un petit espace, alignaient leurs façades rococo, leurs fenêtres cintrées, leurs vérandas, leurs balcons, leurs terrasses, où le vent du matin faisait vibrer des rideaux d'étoffes rayées. Maurice en voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et musclés, aux jambes nues, des jeunes gens robustes, vêtus de flanelle blanche, avec des casquettes sur les yeux. Leurs divertissements, sitôt commencés autour de lui, le blessèrent. «Il est clair, pensait-il, que ces gens-là sont heureux, ou du moins indifférents. Ils marchent dans la vie comme je marche dans cette avenue, sûrs du pas qu'ils vont faire après celui qu'ils font. Ils déjeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont avec les jolies femmes que voilà. Jeunes gens, ils épouseront ces fraîches jeunes filles, ils seront pères, à leur tour, de beaux enfants pareils à ceux-ci; leur existence se déroulera, jour à jour, sans autre accident que les inévitables, les maladies, les mésaventures d'intérêt, les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre tant, sans qu'il y ait dans ma vie présente ni deuil, ni perte d'argent, ni maladie? Ah! bien sûr! leur cœur n'est pas pareil au mien. Tout mon grand chagrin est enfermé dans ce cœur, et le monde entier, cabalé contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...»
Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrémité de l'avenue et de la ville. Des routes s'ouvraient devant lui, dans trois directions, à travers une grande plaine; des écriteaux indiquaient, avec des repères coloriés, le chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes boisées de sapins et de hêtres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les lignes d'un guide feuilleté en chemin de fer lui revinrent à la mémoire: le plus haut de ces sommets était le Grand Feldberg, et le bâtiment qu'il apercevait à sa crête était un hôtel pour les voyageurs.
Qu'allait-il résoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire un trajet pour le défaire ensuite? Il n'en trouva pas le courage.
«Je ne sais où aller, et il n'importe à personne que j'aille ici ou là.»
Il lui semblait pourtant qu'il était sorti de l'hôtel avec un projet. Ah! oui! Le médecin! Converser avec un être vivant serait une diversion salutaire. Il n'était que onze heures. La démarche le mènerait peut-être jusqu'à midi et demi, l'heure du déjeuner. Il tira de sa poche l'adresse qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta dans une voiture qui stationnait devant le parc. Cette course lui coûta trois marcs, bien que la demeure du médecin fût tout proche.
C'était une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux jeunes filles vêtues de piqué blanc, assises sous un arbre de la placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se dérangea quand elle vit Maurice se diriger vers le seuil, et lui dit d'un air d'interrogation souriante:
—Sir?...
Il demanda:
—Le docteur Hœflich?
Elle parut surprise et embarrassée qu'il ne s'exprimât pas en anglais. Après une hésitation, elle dit, avec un accent singulier:
—C'est pour... consultation?
—Oui, répondit-il. Mais au moins, le docteur parle-t-il français?
—Oh! très bien, très bien.
Passant devant lui, elle l'introduisit dans un petit salon meublé d'une façon extraordinaire, avec des garnitures de cheminée en coquillages, des meubles en bambou, des fleurs artificielles, des palmes sèches répandues à profusion. Le portrait du prince de Galles occupait la place d'honneur avec une dédicace: To my dear Dr Hœflich, et la signature paraphée.
—Veuillez prendre place, monsieur, fit la jeune fille. Papa (elle prononçait paápa) il vient tout à l'heure.
Au bout de quelques minutes d'attente, le docteur entra. Il avait l'air d'un vieux chef d'orchestre, maigre, projeté en avant, avec une figure apostolique et de longs cheveux grisonnants. Il tendit la main au visiteur.
—Bonjour, monsieur, fit-il avec un sourire aimable. Vous êtes français?
—Oui, docteur.
—J'aime beaucoup les Français. Ils sont gais, amusants. Malheureux
événements politiques!... J'ai connu un temps, monsieur, où dans les
rues de Hombourg vous n'entendiez parler que français. C'était le bon
temps de notre ville... Le temps des jeux!
Aujourd'hui, c'est à peine si
vous trouveriez dix de vos compatriotes pendant la saison. La politique,
naturellement! Tout cela est bien triste. Mais vous verrez tout de même
que Hombourg est charmant. Et vous êtes venu prendre les eaux?
Maurice hésita.
—Oh! je ne suis pas malade. Seulement... j'ai les nerfs un peu fatigués... Quelques insomnies. Et l'on m'a dit que le régime des eaux me ferait du bien.
—Ah! reprit Hœflich en frappant amicalement sur le genou de son client! Ah! c'est la vie de Paris qui fait mal aux nerfs. J'ai vécu à Paris, moi, monsieur. J'ai passé quatre ans à Paris... De 1860 à 1864... Connaissez-vous M. Lécuyer? Non?... Le docteur Roudille? Non plus? C'étaient des amis; ils étaient très gais. Et les femmes! Mme Schneider! Mlle Cora Pearl? En voilà qui étaient gaies, elles aussi! Est-ce qu'elles sont toujours à Paris?
Il demandait ce renseignement avec un intérêt réel, comme s'il se promettait de rendre visite à ces débris de l'Empire, lors d'un prochain voyage outre-Rhin.
—Non, fit sèchement Maurice. Elles sont mortes.
—Mortes! Vraiment! Ces jeunes femmes si belles, si gaies! Ah! ceci prouve bien qu'il ne faut pas abuser de la vie, ni jouer avec sa santé... Je vois votre maladie à vous, monsieur. Vous avez abusé des plaisirs de Paris—ceux de votre âge: je veux dire, Mabille, la Grande-Chaumière, les Frères Provençaux...
Maurice ne put s'empêcher de sourire. Lui qui se couchait chaque soir avant minuit, qui n'allait même plus au théâtre, qui mangeait et buvait comme une femme!
—Vous prendrez les eaux de la source Élisabeth, poursuivit le médecin. Elles sont héroïques. C'est d'assez bonne heure que vous devez y venir, vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la kapelle du théâtre... Après, il faut marcher. Vous ressentez une légère colique... Vous allez à la garde-robe. Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire avec excès, ne pas manger de salades ni de légumes verts. Du reste, voici l'ordonnance imprimée.
«Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-là est diplômé par une Faculté allemande, elle n'a pas été exigeante. Après tout, nous avons, en France aussi, des médecins d'eaux de cette force.»
Dès à présent, il était résolu à ne pas suivre le traitement, ne fût-ce que pour ne pas rencontrer le docteur Hœflich... En lisant, en méditant, en se promenant, ne peut-on combler les heures?
«Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas à se faire d'illusion. La journée d'aujourd'hui me définit ce que désormais sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...
Il rentra à l'hôtel, s'assit à une table isolée, et commença de déjeuner en lisant les journaux... Peu à peu, la salle s'était garnie. Jeunes gens et jeunes filles, presque tous anglais ou américains, arrivaient, les joues brillantes de la promenade du matin, continuant des conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec appétit. Tout ce jeu vivant de jeune humanité, insouciante, active, attrista de nouveau l'égoisme douloureux du jeune homme. Quand il vit les mails devant l'hôte, après le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se leva, courut s'enfermer dans sa chambre, et là, rêva.
Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimées? Souffraient-elles un peu de son chagrin, de son absence, ou bien leur vie avait-elle déjà repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sûr, était aussi torturée que lui. «Si elle pense que je veux l'abandonner, elle mourra! Chère Julie! Comment ai-je pu risquer de la tuer ainsi? C'est de la folie, de la cruauté. Si je revenais?»
Revenir! À peine l'idée surgie, il la repoussait. S'il revenait à Paris, il n'aurait plus de force que pour se jeter aux pieds de Claire et lui dire: «Ne te marie pas! Reste à moi... Ne m'abandonne pas.» Il l'aimait donc aussi? Il l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'était Claire qu'il sacrifiait à Julie. Oui, puisque sa pire torture, maintenant, c'était que la jeune fille, libérée par son départ, allait consentir au mariage...
Les heures passèrent, le soir vint. Maurice dîna, se promena dans le Kurhaus, entendit la musique du parc en un véritable état d'hypnose. Par instants, il éprouvait la sensation qu'on rêve, quand, dans le sommeil, on s'imagine précipité. Il retombait à la réalité du haut de ses vagues imaginations: et la réalité ne lui paraissait pas croyable... Lui, dans ce parc étranger, au milieu de ces Américains en smoking et de ces Américaines! Qu'y faisait-il? Quelle fatalité l'avait conduit sur cette terre hostile? L'indifférence de la foule s'agitait autour de sa douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'échangeaient, on riait, on fêtait la vie.
«Ils n'ont donc pas de cœur, ces gens-là? Ils ne souffrent pas, ils n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait quitté une maîtresse chérie? Non! Ce sont des âmes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est qu'aimer... Triste savoir!»
Tout à coup il s'aperçut qu'il était presque seul dans le jardin. Les illuminations s'éteignaient. La nuit alourdissait et confondait les masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir, l'instant d'avant, de ce cortège d'indifférences autour de son chagrin. Il regagna l'hôtel et se coucha après avoir écrit à Julie quelques lignes glacées qui ne trahissaient rien de son émoi.
«Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis à Hombourg, et il me semble que j'y ai passé plusieurs mois. Comment, comment vivre ainsi?»
...Comment il vécut, il n'eût pas su le dire, même quand il eut atteint le sommet de son calvaire et qu'il tomba par terre en demandant grâce. Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son effroyable agonie de cœur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'être un absent parmi la foule, avec une angoisse morale cachée comme une maladie secrète, ceux-là ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.
Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la pensée dans l'épuisement de la force physique... Il s'en alla droit devant lui, au hasard des routes, un peu soulagé quand il n'apercevait plus que la plaine vide, la forêt ou la montagne...
Alors, comme un pécheur chrétien qui se sent abandonné de Dieu, qui perd pied dans la résistance, et, résolûment, se laisse tenter, il égarait son souvenir autour de l'image de Claire, il la rêvait tout près de lui... L'ombre douce de Julie sacrifiée s'enfuyait dans des limbes, et c'était l'évocation de la jeune fille qui seule, comme la piqûre du morphinomane, parvenait à le ranimer.
«Nous sommes mariés... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!»
Il marchait sur la route blanche; il se forçait à imaginer que Claire était là, près de lui, son pas élastique marquant de fines empreintes dans la poussière, comme jadis sur les chemins en corniches de la Méditerranée. Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'évoquait à ses côtés. Il pensait à la joie d'effleurer ces chères lèvres demi-ouvertes, de serrer contre son cœur cette jeune poitrine. Dans la fièvre qui lui montait au cerveau, sa conscience amollie acceptait la pensée d'une trahison. «Julie souffrira... Eh bien! c'est la règle. L'ai-je trompée? Lui ai-je fait une promesse d'éternelle fidélité? Alors je suis libre.»
Il se roulait dans ce lâche projet. «Oui... Claire sera à moi. Rien ne peut l'empêcher. Il ne tient qu'à moi de revenir à Paris, demain: et si je veux, elle sera ma femme!»
Pendant quatre ou cinq jours il vécut, dans son rêve, uni à la jeune fille, oubliant réellement sa maîtresse. Il regarda les paysages avec l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu à peu, la suggestion fut assez puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir. À table, au Kurhaus, dans ses courses d'après-midi, il fut escorté de cette pensée, comme d'une compagne amie.
Un jour qu'il avait poussé sa promenade du côté des montagnes, un village fixa son regard par son assise pittoresque... C'était au pied du Taunus, à la soudure de l'Altkœnig et du Grand Feldberg. Le village s'érigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un burg du xiiie siècle le dominait, hautes façades à nombreuses fenêtres, maigre tour couronnée d'un champignon d'ardoises. La route, à mi-hauteur, ceinturait le mamelon comme un balcon; elle était bordée de villas. De cette route, des terrasses de ces villas, on découvrait le plus riant paysage: une petite vallée en forme de conque verte, quelques étangs, des bois masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et, par une échappée, la grande plaine de Francfort, plate et jaune.
«Si j'étais venu en Allemagne avec elle, pensa Maurice, je m'arrêterais ici... Je louerais une de ces villas.»
Combien de fois, surtout depuis qu'il était seul en terre d'exil, il l'avait rêvé, imaginé, vécu, ce voyage nuptial avec Claire, le tête-à-tête jaloux, jamais rassasié, des premiers jours!
«Ce serait possible, cependant! Je n'en suis séparé que par ma volonté. Et je le désire. Et je ne le ferai pas!»
À la porte de la villa devant laquelle il s'arrêtait, un écriteau était justement accroché: Haus zu vermiethen. Il eut l'envie puérile de fixer le décor de son rêve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille femme vint ouvrir.
—Parlez-vous français? demanda Maurice.
Elle répondit:
—Nein!
En montrant successivement l'écriteau et l'escalier, il s'efforça d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour la louer. La femme le comprit. Elle s'empressa de le précéder.
La villa se composait de deux étages, chacun à trois pièces, installés simplement et proprement, comme presque tous les logis meublés de l'Allemagne Rhénane. La pièce du milieu, au premier étage, se prolongeait par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie de la vallée. Maurice inspecta les chambres et le mobilier avec indifférence, tandis que la propriétaire, d'une douce voix de psalmodie, détaillait en allemand les avantages de la location. Mais, sur la terrasse, il s'arrêta émerveillé. Le vallon s'ouvrait juste à ses pieds. Il dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes étêtés. Puis les pentes d'herbe grasse s'abaissaient doucement vers le creux, sinuées de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles coteaux hérissés de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village étage. À gauche, la masse imposante, velue, de l'Altkœnig.
Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants, pourquoi renaissait-il plus impérieux, le pressentiment que, quelque jour, Claire serait là avec lui, et que leurs yeux les verraient ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location qu'elle écrivit en chiffres sur un morceau de papier; il se fit donner le nom de la propriétaire, de la villa, du village. «Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.» Lorsqu'il reprit à pied la route de Hombourg, une sorte de contentement intime l'agitait, mêlé d'inquiétude... L'avenir est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains événements pressentis s'imposent à notre foi, avec la certitude du présent, du réel?
De Cronberg à Hombourg, par Rœdelheim où l'on rejoint la ligne du chemin de fer, le trajet dure environ une heure et quart. Le soir avait étendu son crêpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville. Suivant son habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le Temps avant d'aller dîner.
Cette heure était pour lui la moins intolérable de la journée. Le prince de Galles, alors en villégiature à Hombourg, dînait au Casino, souverain bon enfant, aisément consolé par les voyages et le baccarat de ne point régner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait de dîneurs en smoking, de dîneuses pimpantes. Les flacons de champagne se vidaient côte à côte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons verts de la Moselle. Il y avait, même pour le cœur malade de l'exilé, un divertissement à regarder ce brouhaha de vaine mondanité.
Mais ce soir, grâce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment singulier d'une crise qui allait changer sa vie, il se sentait agité d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du schaumwein du Rhin, qui acheva de le griser à fleur de cerveau.
«Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas, comme moi, une plaie secrète de l'âme! Que de choses sont à notre portée pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des femmes! cela est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais moi je ne suis point pareil aux autres hommes: mon âme est infirme.»
Son repas finissait. En débarrassant la table pour servir le café, le garçon lui remit sous les yeux le numéro du Temps qu'il n'avait même pas déplié. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes dissertations politiques, les prudents filets, donna un coup d'œil au feuilleton. Il allait rejeter le numéro, quand au bas de la quatrième page, parmi les nouvelles de la dernière heure, il lut:
| Ille-et-Vilaine.—Canton de Tinténiac: | |||
| Élection au Conseil général. | |||
| De Rieu, monarchiste | 721 | voix. | Élu. |
| Lureau, républicain | 485 | voix. | |
Avant même d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le mince événement d'une élection au Conseil général d'Ille-et-Vilaine, il avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup. Tout disparut, lumière, couleurs, formes des objets et des êtres; tout s'abîma.
Quand un peu de clarté le pénétra de nouveau, il se sentit incapable de demeurer un instant de plus à cette place. Il jeta une pièce d'or sur la nappe, et en hâte gagna l'hôtel. La conscience de la réalité lui revenait lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action réflexe de ses nerfs lui avait tout de suite révélé une catastrophe. Les paroles de Rieu surgissaient dans sa mémoire, répétées par la voix chérie de Claire: «Je m'en vais préparer mon élection au Conseil général. Dès que je serai élu, je reviendrai à Paris, je vous demanderai une réponse définitive.»
«Eh bien! c'est fait. Le voilà élu. Il va partir pour Paris. Que dis-je? Il y est déjà! Il est auprès de Claire! Ah!...»
Il souffrit si cruellement, à cette vision de Rieu auprès de la jeune fille, qu'il cria,—un vrai cri de blessé, un cri qui déchira le silence de l'hôtel et l'effraya lui-même. Il lui semblait que Rieu, en ce moment, lui volait son avenir. Folie! C'était lui-même qui avait renoncé à ce précieux avenir,—lui-même qui s'enchaînait dans le passé...
«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille comme les autres hommes... Cela ne tient qu'à moi, après tout. Leur mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle m'aime!»
Il se levait, il allait courir au télégraphe. Mais non! Déjà il s'arrêtait, figé par il ne savait quelle appréhension de difficultés matérielles. Il se représentait la dépêche arrivant à Paris, la stupeur d'Esquier, de Rieu.
Et le visage en larmes de Julie lui apparut.
Toute la nuit s'écoula en des alternatives de décision et d'abattement. Il écrivit deux lettres pour Claire, dans lesquelles il lui demandait humblement de ne pas s'engager, d'attendre... À peine écrites, il les déchira. Attendre! Attendre quoi? Seule la mort délie des liens comme ceux qui l'enchaînaient à Julie. Tout au plus pouvait-il murer la vie de Claire, comme sa propre vie. Faire un cœur malheureux à l'image du sien? À quoi bon?
«Mon devoir est net. Je me dois à Julie, qui m'a donné le meilleur d'elle-même et qui, si je la délaisse, n'aura même plus la consolation d'être aimée, comme Claire, par un être qu'elle n'aime pas... Pauvre Julie! Ah! que n'est-elle, du moins, près de moi!»
Le petit jour luisait; quelques bruits de réveil se faisaient entendre dans l'hôtel... L'affreuse nuit avait exaspéré la fatigue de Maurice, et il avait une pesante envie de dormir. Tout à coup, une idée lui vint; il s'y accrocha en désespéré. Avant tout, il fallait n'être plus seul; il fallait une garde auprès de sa fièvre...
«Je vais envoyer à Julie une dépêche, en la suppliant de venir me rejoindre. Surgère est absent; et puis, qu'importe? Julie est libre... Elle viendra.»
Il écrivit aussitôt:
«Venez. Je suis affreusement seul et triste. J'ai besoin de vous. Venez.»
Dès qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna la dépêche au domestique qui passait.
La porte refermée, il fut à la fois soulagé et brisé. Il ne doutait pas que Julie ne vînt, quand même tous les obstacles entraveraient son départ. «Elle viendra... Elle sera là, près de moi.» Comme d'une patrie lointaine, il perçut l'approche de ces bras maternels, de cette chère poitrine où il avait tant de fois abrité sa fatigue, son inquiétude. À la douceur de ce rêve, ce qui lui restait de force s'alanguissait, s'épuisait. Il se jeta sur son lit et, tout de suite, parti pour ce pays mystérieux, voisin des régions de la mort, où rien ne parvient plus des bruits ni des pensées de notre monde vivant.
...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce réveil tardif. L'animation de l'après-souper emplissait les corridors, les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes atténuées. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vêtements et ses cheveux. La réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la dépêche derrière le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte, il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie annonçait qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le lendemain, à une heure après-midi.
Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit, tout en donnant l'ordre au garçon de préparer ses bagages. Il avait résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train partait pour Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems, appelée Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une assez grande fatigue il lui épargnât seulement quelques heures de solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel. Non, vraiment, pas une nuit, pas même une heure de plus dans cette maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.
«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»
Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la même vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?
Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche, la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vêtement, il retrouva l'adresse: Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.—Le patron de l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la maîtresse où il avait rêvé de conduire la fiancée.—Il lui sembla au contraire que cette transaction avec le rêve panserait la plaie de son cœur. Au delà de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin, n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?
