I
ux rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une
grâce unique,—grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment
parisienne que, du premier regard, elle fait oublier à l'arrivant tout
ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont
de claires matinées, avec la gaieté affairée des passants et des
voitures par les rues baignées de lumière opaline; des après-midi à
peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher,
les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout
d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une
lenteur infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre,
longtemps après que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre,
jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.
Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord à l'hôtel de la place Wagram Mme Surgère et Jean Esquier, qui, seul, était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la silhouette de Claire, la quiétude indécise où, malgré tout, elle se laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son premier mot, en lui pressant la main, fut:
—Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement, que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dégoût où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.
—Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!
Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un remords: «Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de toi!»
—Qui la soigne? fit-elle.
—Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins ne manquent pas à la maison. Il y a tout à l'heure une consultation pour Antoine... Daumier a demandé Rodin et Frœder.
Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait assister.
—Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière attaque l'a changé. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les miens. Il paraît quatre-vingts ans.
Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans bruit sur les pavés de bois du boulevard Malesherbes, entendait les paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se concentrait sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis très longtemps, je n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire tenace des sens se rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le cœur; elle sentait que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond, il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais à son mari, jamais, jamais!...
Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à Paris.
—Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme celle que je vous ai envoyée aussitôt, elle n'expliquait rien; elle ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait préférable de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune médecin luxembourgeois qui est immédiatement reparti.
—S'est-il aperçu de mon absence?
—Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni de son voyage, ni de son arrivée à Paris. Armez-vous de courage, vous allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.
Julie détourna l'entretien:
—Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?
—Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la maison, certainement, pour vous recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est difficile à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.» Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde cette question... Et quant au mariage...
Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:
—Est-ce que M. de Rieu?...
—Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous qu'il a veillé Antoine avant-hier?
—C'est un cœur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le mariage.
Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre dévouée, qu'une tendresse extrême rendait égoïste pour un instant, elle n'avait même pas le courage de son égoïsme.
—Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.
Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre. «Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui épousera-t-elle?» Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui d'Esquier. «Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!» Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»
Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la vitre du coupé, rougie par le crépuscule... Julie sentait que, dans ce silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.
Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.
—Où donc est Claire! murmura Julie.
—Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as fait un bon voyage, au moins, toi?
Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement l'escalier.
Il lui tardait de voir Claire.
Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une
chaise longue.
Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se
réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle
redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et pitoyable mère de
toujours:—On me dit que tu es souffrante, chérie?...
Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgère sentit le raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser la retraite du front. Esquier était entré et, distrait, feuilletait la partition ouverte sur le pupitre du piano.
Claire demanda:
—Vous êtes en bonne santé?
—Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, à ce qu'on me dit?...
—Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous assure...
Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour éloigner à la fois la curiosité et la pitié. Julie comprit qu'elle n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente, dont elle était la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la crise violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.
Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:
—Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?
—Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je suis affreusement lasse. Dès que je serai prête, je vous rejoindrai. Est-ce bientôt, cette consultation?
—Dès que Rodin et Frœder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...
On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Frœder apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'étaient rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès de leurs besognes.
Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Frœder.
—Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour notre malade, une si jeune et si charmante compagne.
Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme qui a fréquenté les courtisans, vingt années durant, à Compiègne et aux Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.
—Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère amie.
—Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera la consultation?
Esquier consulta les deux docteurs du regard.
—Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les observations ont été faites soigneusement. Est-ce que notre confrère est là?
—Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait un petit laboratoire.
—Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.
Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de quitter Claire sur cette première entrevue, voulait emporter d'elle un mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait pas quitté la chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.
«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne pourrai pas être tout à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»
Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son visage, sur lequel un voile semblait tendu.
—Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?
Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une explication sincère, une communion de larmes. Malgré sa rancune, Claire sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:
—Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me résigne et que j'attende. Cela passera.
—N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.
Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.
—Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.
Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini, pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»
Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait, Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où, aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même... La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister, alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge... «J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon Dieu, ne me condamnez pas!»
On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint, disant:
—M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.
Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies est tissu l'adultère!
En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à la table, Frœder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts; Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée. On se tut en l'apercevant. Frœder se leva.
—Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.
Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du groupe.
—Qu'ont dit les médecins?
Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se déplaçait, gagnait les lobes gauches du cerveau.
—Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.
—En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques semaines.
La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice, recommençant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg; Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle de jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité de la banque! Tout ce bonheur s'achèterait au prix d'une mort qui venait lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...
Mais Frœder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de consolation à la jeune femme.
—Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir... La vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La substance nerveuse... dissoute... mystérieusement résorbée...
Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il attendait les larmes prévues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme Surgère. Elle demanda avec fermeté:
—Alors, aucun espoir de le sauver?
Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:
—Mon Dieu! assurément... la science.
Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son œil mauvais et narquois, le regardait patauger, il dit:
—N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?
Rodin s'inclina.
—La médecine est vraiment inutile ici, fit-il,
du moins pour guérir. Au
chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à
s'instruire. Je vous demande, à ce titre, la permission de revenir.
—Regardez Frœder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est furieux de l'idée de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air de s'intéresser à la «science!»
Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du malade. Esquier la suivit.
Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.
Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on venait de faire brûler, la saisit à la gorge dès le seuil. Comme le soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque nuit.
—Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.
—Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui reste d'Antoine.
À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur latéral, et une sorte de masse qui semblait posée dessus, posée, point couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme Surgère, s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La lampe que Hélo rapportait éclaira les détails de cette forme confuse... Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la surprenait: dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son mari. Mais les paupières se levèrent tout à coup, la regardèrent: un regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.
Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.
—Il vous reconnaît, fit le banquier.
Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le gauche semblait vitrifié déjà, presque mort, ou du moins il ne gardait de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre, indubitablement, vivait: il concentrait et résumait la vie de ce corps noué, à demi immobile.
—Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.
Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la presser, elle la sentit molle, comme vidée: une sorte de gant humain, rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri. Esquier la soutint.
—Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...
Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail. Rodin et Frœder étaient partis. Daumier et le baron de Rieu s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue presque complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit, affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer l'attention.
Elle souffla à Esquier:
—Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...
Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard d'engourdissement où la plongeait sa faiblesse, elle entendit que Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:
—Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends garde. Use de ton autorité sur ta fille pour lui faire quitter Paris: trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin, distrais-la, empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne réponds de rien.
Après une minute de silence, Esquier demanda:
—Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?
Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de pied ouvrait justement la porte et annonçait que Mme Surgère était servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la salle à manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient inquiétée, le retint.
—Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?
—Oui, beaucoup, beaucoup!
Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun organe fût lésé, était tombée dans un tel état de consomption et de langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.
—Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai confessé la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles où elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un très jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.
—Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.
—Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La jeune fille n'était ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus tard, ma malade montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.
À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie, presque transparente, quel remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier! Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude, quitta la table à son tour. Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de fléchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait prête à tout pour guérir le mal qu'elle avait fait.
La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la cheminée. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha aussitôt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.
—Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal. Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en ta vieille amie?
La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.
—Non... je n'ai rien, rien...
—Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui se dérobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier à moi, méchante enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!
Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une de ces faims de dévouement qui dévorent les grands cœurs, elle se fût écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son cœur, ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta, penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille s'arracha d'elle presque brutalement:
—Laissez-moi! fit-elle.
C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de Julie se rebella:
—Soit, dit-elle. Je m'en vais.
Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre cœur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent, elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son cœur sous d'autres pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en lui, pour lui.
