II
Feuille à feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin de l'hôtel Surgère se découronnait. Devant le pavillon habité par Esquier, toute la verdure était jaunie ou rouillée déjà; mais vingt nuances de colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang, moiraient cette verdure près de déchoir. Au point où les allées se courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azélias pourpres semblaient des arbres de féerie parmi les squelettes des lilas. Plus loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peuplé d'arbres robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cèdres, et, face à face, se mirant dans un petit bassin, un sureau et un figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu à d'autres jardins, le soleil donnait tout le jour, point gêné par des murailles, et la fraîcheur de l'eau y ranimait les sèves.
Comme cet octobre était tiède, avec des après-midi de ciel pur, de soleil apâli, qui ressemblaient à un été du Nord, Claire, presque chaque jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du figuier et du sureau, et là, assise des heures entières, goûtait la quiétude d'être seule, à l'abri de la curiosité affectueuse de ceux qui l'entouraient.
Deux ou trois fois depuis son retour, Julie était venue l'y chercher, inquiète, ramenée malgré tout à la pitié.
—Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne pourtant!
Claire répondait: «Non!» d'une voix si chargée de rancune que Mme Surgère, triste et meurtrie, renonçait à la convaincre: «Elle me méprise et elle me hait,» pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les précisât, c'étaient bien de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours des longues heures de solitude. Depuis le matin où elle avait surpris les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour comblé, elle avait eu cette idée: «Maurice, qui est à moi, m'est volé par Julie.» Elle avait souffert, elle avait pleuré; mais elle avait pourtant gardé un espoir, presque le même qui vivait obstinément en Maurice:—«Un jour viendra où je le reprendrai... un jour... sûrement!» Un jour! qu'importe le temps à la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il pas assez d'années pour tout arranger?... Elles avaient passé, les années: loin d'arranger la réalité au caprice des rêves, elles avaient seulement amené l'heure de la crise inévitable, l'heure où l'on ne peut plus dire: À demain... Mais à cette heure de crise, plus que jamais, Claire s'affirmait avec sécurité: «Maurice m'aime!» Elle avait bien aperçu, depuis sa rentrée dans le monde, l'inquiétude tendre, la tristesse ombrageuse du jeune homme. Et lui-même n'avait-il pas avoué qu'il l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de Beethoven?
Lorsqu'elle lui dit, peu de temps après: «M. de Rieu veut m'épouser,» elle ne doutait pas que Maurice répondît: «Non!... c'est moi qui vous aime. C'est moi qui serai votre mari...» Un sort scella leurs lèvres à tous deux... ils ne se confièrent point leur secret: quand ils se quittèrent, il semblait que tout espoir d'avenir commun leur fût irrévocablement interdit. Eh bien! malgré tout, tandis que Maurice errait en Allemagne, flagellé par le souvenir et le désir, Claire ne perdait pas confiance; la même voix que naguère chuchotait infatigablement: «Il est parti... Il t'a abandonnée. Mais il t'aime, va! et sûrement, il te reviendra...»
Ce fut quand Mme Surgère partit à son tour, quand Claire la devina appelée par Maurice, que pour la première fois elle se sentit dédaignée et perdit courage. Son cœur droit, simple, pouvait-il admettre cette monstrueuse et banale vérité: Maurice l'aimant, et cédant pourtant au besoin d'avoir sa maîtresse auprès de lui? Elle se sentait vaincue; elle connut les vraies tortures de la jalousie.
Que de fois elle l'avait rêvé, ce voyage de chère solitude en pays lointain avec Maurice! Ils étaient mariés: on disait adieu à Paris, aux figures connues, toutes importunes, mêmes les plus aimées; et l'on s'en allait, elle dans ses bras, vers l'avenir! Hélas! le voyage aventureux, une autre le faisait avec Maurice. Une autre le possédait, à elle seule, loin des regards, bien librement. Elle détesta Julie pour lui avoir volé ce bonheur: elle la méprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que pouvaient être les relations des deux amants à Paris. Certes ils se voyaient seul à seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les sorties régulières de Julie en témoignaient assez... Pourtant Julie vivait à part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils étaient contraints à l'attitude de deux indifférents... Tandis que là-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient ouvertement au bras l'un de l'autre, ils dormaient sous le même toit!... Et Julie y consentait, une femme mariée! Claire la condamna avec la sévérité d'une conscience qui n'a jamais péché, qui ne sait même pas comment on pèche.
Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amitié enfantine, les caresses timides, permises ou dérobées, à la villa des Œillets, ce peu d'elle-même que Maurice avait eu, comme la jeune fille le regrettait et le réprouvait, à présent! «S'il a eu quelque chose de moi, pensait-elle, c'est que je me croyais sûre d'être sa femme un jour!...» Elle ne serait jamais sa femme... Rejetée à un autre mariage, engagée malgré elle, elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur: mais le repos même, la paix de conscience lui semblaient impossibles,—unie à un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!
—Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.
Un pas avait fait crier le sable de l'allée; à travers les branches dépouillées des lilas, Claire Esquier avait aperçu le tablier blanc de Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les ordres. Claire hésitait. Fallait-il recevoir ce garçon, si dévoué, si bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle désolait malgré soi?
—Où l'avez-vous fait entrer?
—Au salon, mademoiselle.
—Dites que j'y vais.
Puis, se ravisant, comme Mary s'éloignait:
—Non... Amenez-le plutôt ici.
Elle venait de penser qu'une explication définitive et franche devenait nécessaire, et que dans ce coin de solitude, respecté maintenant par Julie elle-même, leur entretien serait plus tranquille... Quelques instants encore, et Rieu arrivait. Il était un peu pâle; son abord fut embarrassé, et quand la jeune fille l'eut fait asseoir sur un fauteuil de paille, près de sa guérite, il ne se remit pas tout de suite.
Il la regardait penchée sur le canevas qui tremblait dans ses doigts, ses cils agités voilant ses grands yeux. Ces yeux trop grands et trop noirs, les dents trop blanches, la peau trop fine,—tour à tour, au caprice des émotions, pâle comme une feuille de camélia ou inondée de rougeur; je ne sais quel contraste violent entre cette pâleur transparente du visage et l'encre noire des bandeaux; la maigreur des bras sur lesquels flottait l'étoffe du corsage; la maigreur des mains où les doigts semblaient si frêles, prêts à se casser comme des tiges de verre,—tout révélait la jeune fille consumée par le dedans, approchée du moment où la flamme de l'âme brûlerait l'enveloppe.
À la voir ainsi consumée, une telle détresse le pénétra qu'il pensait: «Tout vaut mieux que son chagrin... Mieux vaut que je souffre, moi, que de la voir souffrir à cause de moi.» Entre les deux tortures: souffrir de la perdre, souffrir de la voir souffrir, véritablement la première lui semblait la plus tolérable.
Leurs pensées, lourdes d'anxiété, avaient fait entre eux le silence. La présence de Rieu mettait Claire en face du problème qu'il fallait résoudre, enfin: le mariage, c'est-à-dire l'adieu au rêve, le renoncement. Que faire? Le temps était venu de décider. L'imminence de cette nécessité apparut à la jeune fille, et malgré l'effort qu'elle fit pour se maîtriser, la torture de la crise contracta son visage.
Rieu lui saisit les mains:
—Vous souffrez! vous souffrez! Qu'est-ce que vous avez? Parlez-moi!
Elle faisait: «Non!» de la tête, mais ses joues pâlies encore par l'inspiration du cœur, le tremblement de ses lèvres, la mort de son regard, de ses membres abandonnés, disaient son angoisse.
—Je vous en prie, suppliait Rieu. Répondez-moi! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse, je le ferai... Est-ce parce que je suis là que vous avez mal? Je vous voudrais si heureuse, moi! Je voudrais ne servir dans votre vie qu'à vous aplanir le chemin... Dites, Claire... Parlez-moi! vous ne me traitez pas comme un ami...
Il était penché sur elle. Renversée sur le dossier de la bergère d'osier, il la voyait comme à demi morte, et de la voir ainsi, l'ombre même du désir se dissipait en lui: il n'y demeurait qu'une adoration intense, une pitié affolée, le besoin de s'immoler à elle, pour la ramener à la vie.
Lui aussi connut, à cette minute, le vertige du sacrifice:

—Écoutez, Claire, dit-il gravement, comme on prononce un vœu qui enchaînera toute la vie. Je ne sais pas si votre mal vient de ce que je suis là, ou de ce que... de ce qu'un autre est loin... mais, je vous en prie, dites-vous bien que je ne veux pas gêner votre espoir, même le plus incertain. Tout ce qui a été convenu entre nous, toutes les promesses, si vous répugnez à les tenir, c'est nul, cela ne compte pas... Vous êtes libre...
Et, à mesure qu'il parlait, il avait l'effroyable satisfaction de constater que ses paroles étaient efficaces, et ranimaient la jeune fille. Elle rouvrait les yeux, elle le regardait avec un attendrissement rassuré... un peu de sang animait ses joues. Pourtant, elle eut honte d'accepter cette immolation.
—Je tiendrai ce que je vous ai promis, murmura-t-elle... Si j'ai tardé à vous en reparler, c'est que je suis souffrante, vous le voyez... Mais laissez-moi le temps... le temps de me rétablir... Je n'ai rien oublié. Je tiendrai ma promesse.
Rieu secoua la tête.
—Vous n'avez rien promis, ou plutôt, quand vous avez promis, vous ne vous connaissiez pas vous-même, vous ne saviez pas... Je ne veux pas profiter d'une surprise. Je n'y ai pas de mérite: c'est ce que je dois faire.
Et, après un silence, il ajouta:
—Et c'est ce que je puis faire de plus sage, même pour moi.
Il fit quelques pas, puis revint. Leurs yeux se rencontrèrent.
—Vous avez du chagrin? dit tristement la jeune fille.
Rieu répondit:
—Oui... beaucoup de chagrin... Mais que voulez-vous?...
Pour la première fois il comprenait la fatalité qui le rejetait hors du monde, hors des entreprises sentimentales qui font le bonheur des autres hommes.
—Je ne peux pourtant pas accepter, murmura Claire, que vous souffriez par ma faute!... Vous avez toujours été bon! J'ai beaucoup d'affection pour vous.
—Vrai? demanda Rieu, les yeux gonflés par les larmes qu'il retenait.
—Oh! oui! bien vrai...
Il lui prit les deux mains.
—Gardez-moi bien cette affection, ce sera le moyen qu'en pensant à vous, plus tard, je me trouve encore votre débiteur... Je ne sais pas ce que sera ma vie. N'importe où elle tourne, la pensée que vous vous souvenez affectueusement de moi me soutiendra.
Ils se regardèrent longuement sans parler; de trop grosses pensées roulaient dans leur cerveau: aucun mot n'aurait pu les traduire. Claire songeait: «Pourquoi une force est-elle en moi, je ne sais laquelle, plus forte que ma volonté et que ma raison? Celui-ci m'aime, je le sais; il n'a rien pour déplaire, il est bon, il est admirable, et je lui fais du mal pour l'autre qui ne le vaut pas, qui ne m'aime pas!...»
Elle fut un instant sur le point de se reprendre, de dire: «Si,—décidément, j'accepte, je suis votre femme.» À ces tournants de la vie, il suffit d'un choc léger pour faire chavirer nos décisions. Ce fut le choc d'un souvenir qui lui traversa l'esprit, sans cause: elle avait surpris, la veille, Julie lisant dans le petit salon une lettre où elle avait reconnu l'écriture de Maurice. L'instinct de rivalité réveillée triompha. Elle garda le silence.
—Adieu, fit Rieu, simplement.
Claire demanda:
—Vous partez! Restez encore un peu avec moi!
—Non, répondit le jeune homme. Je ne veux pas rester. Laissez-moi partir, ne plus vous voir pendant quelque temps. Si je restais ici, la force me manquerait... Adieu.
—Comme vous souffrez! murmura-t-elle.
Il répliqua:
—Oui. Beaucoup.
—Vous ne m'en voulez pas?
—Non. Adieu, mademoiselle!
Elle lui tendit son front d'un geste irréfléchi. Il l'effleura. Puis, sans regarder en arrière, il la quitta, traversa le jardin, sortit.
Un désespoir silencieux, sans secousse, le pénétrait lentement, comme un froid excessif qui lui eût gelé le corps à travers les vêtements. «Je le savais bien, pourtant, que c'était fini... Je le savais depuis longtemps... Oui. Mais à présent je ne la verrai plus!»
Son malheur ne lui semblait presque plus croyable: il se jugeait hors de la vie, dans le rêve. Et vraiment les objets réels qui l'environnaient, les maisons, les arbres, les voitures, flottaient devant ses yeux, incertains, noyés dans un brouillard...
—Bonjour, député!
Il perçut ce mot comme au delà d'un espace lointain; un bras se glissa sous le sien.
—Eh bien! quoi? Nous rêvons?
C'était Daumier. Rieu fut heureux de le trouver là, de s'accrocher à un être vivant.
—C'est vous, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu désorienté.
—Je le vois, fit Daumier. Qu'est-ce que vous avez? Mlle Esquier ne vous a pas reçu?
—Si... Seulement, mon ami, tout mon cher rêve est par terre.
—Elle refuse de vous épouser?
—Elle refuse de se marier.
—Pauvre garçon!
Ils marchèrent quelque temps, sans parler, sur l'asphalte de l'avenue, écrasant les feuilles sèches dont un vent léger roulait les volutes.
—Et qu'allez-vous faire? demanda le médecin.
—Je n'en sais rien. Il me semble que ma vie n'a plus d'issue... Vous avez vu quelquefois, à Monte-Carlo, ces joueurs qui descendent en titubant les marches du casino, où ils viennent de perdre leur fortune? Eh bien, moi, j'avais mis tout mon enjeu de bonheur sur un «numéro plein», qui n'est pas sorti. Voilà. Avez-vous un bon conseil à me donner?
—Un conseil? Il y a longtemps que je vous l'aurais donné si vous l'aviez sollicité. En deux mots, voici, sur vous, mon diagnostic. Vous êtes étranger au monde, que vous ne comprenez pas et qui ne vous comprend pas. Pourquoi y restez-vous?
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire, mon cher, que j'aperçois en vous un être d'exception. Vous êtes entré dans la vie avec une âme parfaitement blanche. Tout de suite, vous vous êtes dévoué à des idées ou à des gens, à des rois disparus, à la religion, aux ouvriers; du dévouement vous avez fait votre carrière. Certes, vous avez réussi; mais ce qui apparaît aux autres comme votre succès personnel s'est accompli, en réalité, en dehors de vous: vous ne cherchiez pas votre bonheur. Une seule fois l'idée vous est venue de faire quelque chose pour vous-même. Épris d'une jeune fille, vous avez voulu l'épouser... C'était manquer à votre destinée, mon cher; aussi vous ne réussissez pas. Oubliez-vous bien vite. Reprenez votre fonction naturelle d'abnégation. Voilà mon avis.
Après un silence, Rieu répliqua:
—Je crois bien que vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis tellement désemparé que je n'ai même plus le courage de ramasser les morceaux de mon espoir brisé...
Daumier lui prit les deux mains et le regarda bien en face:
—Tenez! Je vais vous exprimer encore plus clairement ma pensée. Vous êtes une sorte de prêtre égaré dans le monde; vous avez le bonheur de posséder la foi religieuse, c'est-à-dire une irréflexion affirmative, plus forte que tous nos raisonnements. Quittez donc bien vite le monde, puisqu'il vous rejette; faites-vous prêtre, mon ami!
Pas à pas, Daumier avait ramené le baron devant l'hôtel Surgère; Rieu devint un peu plus pâle. Cette vocation de la prêtrise à laquelle il avait songé bien des fois, dénoncée aujourd'hui par une bouche incroyante, lui paraissait divinement enjointe, et la souffrance de la séparation d'avec le monde l'attristait,—comme ce jeune homme dont parlent les Évangiles, qui pleura à l'appel de l'Initiateur.
Daumier lui dit doucement:
—Il faut que je vous quitte. Je suis arrivé, et l'on m'attend auprès de M. Surgère.
Ce nom fit relever les yeux au jeune homme. Il aperçut les portes de l'hôtel, la cime des arbres; un reflux de souvenirs lui apporta les dernières paroles de Claire.
—Soit, fit-il. Je quitterai Paris ce soir. Dans la solitude, le courage me viendra peut-être d'accomplir ce que vous me conseillez... Quoi qu'il arrive, merci.
En ce moment, ils se sentaient plus que des amis; ils éprouvaient cette réciprocité de tendresse humaine qui nous vient d'avoir entr'ouvert un instant, l'un devant l'autre, l'abîme de nos âmes.
Rieu répéta.
—Merci!... Ne lui dites pas...
—Non, fit Daumier; je vous le promets.
Il le vit s'éloigner, redescendre l'avenue d'un pas plus ferme. Lui-même pénétra dans l'hôtel, l'esprit assiégé de réflexions:
«Quel bizarre instrument que notre conscience, pensait-il. Je ne crois à rien, et je viens peut-être, comme disent les bonnes femmes de Bretagne, de faire un prêtre.»
À cette même heure—quatre heures du soir à peu près—un fiacre déposait Julie Surgère au coin de la rue Chambiges. Elle s'y engageait vivement, se glissait dans l'une des maisons, toutes pareilles... La rue est si malheureusement orientée que le soleil n'y donne pleinement à aucune heure du jour. Il y faisait déjà sombre, malgré la pure clarté de cette après-midi. Julie pénétra sous la voûte d'entrée, ouvrit à droite une porte de chêne clair, et, dès qu'elle eut repoussé la porte et clos le verrou, d'un geste fébrile, s'arrêta, appuyée au mur de l'étroite antichambre, le cœur bondissant... Bien que, depuis son retour à Paris, elle vînt ainsi chaque jour passer une heure dans l'appartement, elle n'y avait pas encore accoutumé ses nerfs, et chaque fois elle ressentait la même anxiété avant d'entrer, la même angoisse à peine entrée.
C'est qu'il n'était plus là, le cher aimé, guettant le coup de timbre derrière la porte, pour tout de suite serrer sa maîtresse dans ses bras. Le rez-de-chaussée était vide. La grande chambre obscure, aux vitraux assombrissant les dernières pâleurs du jour, s'imprégnait de l'odeur affadie des lieux où la vie humaine a habité, puis qu'elle a délaissés. On n'avait pas allumé de feu depuis le dernier hiver: déjà l'humidité imbibait l'air. En entrant, Julie frissonna.
Solitaire, froide, déserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pièce sombre,—l'endroit du monde, après la villa de Cronberg, où elle avait le mieux possédé Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pénétré depuis que Maurice l'habitait: elle n'était peuplée que de leurs souvenirs; elle s'y sentait plus «chez soi» qu'à l'hôtel Surgère. Elle y oubliait un instant le monde extérieur, devoir et remords, et elle pouvait s'écrier ces paroles qui revenaient si souvent à sa bouche auprès de Maurice: «Ici, je suis heureuse!»
Maintenant l'appartement était vide. Julie ne pouvait plus parler avec son aimé, ou, sans même lui parler, le regarder marcher dans la chambre, écrire une lettre, couper les feuillets d'un livre.

Elle ne pouvait plus l'aider à s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de couture fixer un bouton ou réparer l'accident d'une déchirure. Elle ne pouvait plus tendre les lèvres ou les joues aux baisers de Maurice, si longs, si pressants, où elle cherchait si souvent la confirmation qu'il l'aimait!... Mais, toute seule, elle rôdait de la chambre au cabinet de toilette, à l'antichambre, à l'autre pièce, plus petite, où Maurice accrochait ses vêtements; elle s'asseyait dans le fauteuil où il travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire. Plusieurs étaient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient été achetés avec elle, d'après ses conseils. Elle feuilletait le sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapporté d'un voyage à Londres. À travers des hiéroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des silhouettes dessinées d'une plume qui rêve, elle lisait des dates dont elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois. «Julie!» Et plus souvent encore le monogramme tendre: Yù!... Ah! elle n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rêver, et le livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laissés sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas su même en dire le titre, quand elle le quittait, rappelée par l'heure...
Autre chose encore que les souvenirs l'attirait là. C'était rue
Chambiges que Maurice avait convenu avec elle, en la quittant, d'envoyer
ses lettres, et à défaut de lettre, au moins un télégramme annonçant
qu'il se portait bien, et où il était. Les télégrammes, jusqu'ici,
avaient été les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si courtes
qu'elles fussent, un observateur plus aiguisé que Julie eût su y
déchiffrer la maladie de cette âme désorientée, assez forte pour vouloir
un parti, pas assez forte, une fois le parti accepté, pour ne plus
accueillir de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa
présence; elle était inhabile
à déchiffrer sa pensée sous le voile des
mots. Et les moindres billets, contenant seulement des détails de lieux
et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.
Aujourd'hui, elle n'avait trouvé qu'un petit carton-correspondance dans une enveloppe, et, à voir qu'il s'était, le cher absent, donné la peine d'écrire cela au lieu de jeter simplement une dépêche au télégraphe, elle en était toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait baisé sur l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-être, un jour, vraiment le sien, devant les hommes,—Mme Maurice Artoy. Puis elle s'était rapprochée d'une des fenêtres pour mieux voir... Les deux côtés de la carte étaient recouverts de l'illisible écriture qu'elle lisait aisément maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitté Francfort, qu'il traversait la Thuringe, que ses projets étaient de visiter successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion à un prochain retour, ni aux événements qui pourraient le rendre nécessaire. Mais qu'importait à Julie? Tout le temps qu'elle demeura dans l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant. Elle le vit de ses yeux, car pour lui elle redevenait imaginative, elle le vit assis à une table d'hôtel, traçant ces mots: «Ma chère bien-aimée...» et ceux-ci encore, dont la banalité ne la choquait point: «Ma solitude me pèse. Que n'êtes-vous près de moi!...» Et aussi la phrase presque invariable de l'adieu: «Je baise vos lèvres, mon aimée!...» Elle répétait tout haut les syllabes, dans le silence: «Je baise vos lèvres, mon aimée! Mon aimée!...» Et tout ce qui palpitait de vie en elle s'offrait à l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers: «Je t'aime, mon trésor...» disait-elle. De nouveau elle effleurait le papier de sa bouche. C'était un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa main l'avait frôlé: c'était sa pensée d'hier qu'y fixait l'écriture. Cher papier! Chères syllabes! Elle ne les distinguait plus déjà, car la nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par cœur; et même, dans cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre, son rêve s'égarait. Elle rejoignait l'absent, l'enveloppait de sa pensée. Elle était avec lui. Il était près d'elle...
Elle fut réveillée de cet engourdissement de tendresse par un éclat subit de lumière, qui ranima la vision des objets disparus dans la nuit. On venait d'allumer le bec de gaz planté devant les fenêtres de l'appartement. Chaque jour, depuis son retour, c'était pour elle le signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son manteau, et, jetant un adieu tendre à toutes ces choses aimées qui lui semblaient participer à son amour, elle sortit.