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Classiquesen Ligne

IV

Ainsi, plus la nécessité nous impose un langage et multiplie nos relations avec le monde extérieur, plus elle enrichit notre vie. Je vais en citer un curieux exemple.

Jusqu’à la fin de 1927, sur la ligne Casablanca-Dakar, nous franchissions, à bord de vieux avions Bréguet, dont le type datait de la guerre, et dont les moteurs étaient peu sûrs, la portion dissidente du Sahara. Nous survolons aujourd’hui la même région à bord d’appareils plus modernes, et dont les moteurs sont parfaits. Mais tous ceux de mes camarades qui ont connu autrefois ce parcours parlent avec mélancolie du « bon vieux temps des Bréguet ». Nous regrettons une joie de vivre, une saveur des choses que nous avons connues là-bas à cette époque, et que nous ne retrouverons plus. Les vols, maintenant, en comparaison, nous semblent fades.

Cette insécurité des moteurs, en effet, si elle coûtait cher en vies humaines, nous imposait par contre, avec les régions survolées, des relations serrées. Le désert s’imposait à nous avec une puissante réalité. L’Islam n’est plus une religion lointaine, une sorte de couleur locale, quand ses coups de fusil vous en rapprochent. C’est une force qui s’oppose à la vôtre. Je pouvais rire des dettes de sang qui divisaient, en dessous de moi, les familles, mais si l’interprète qui m’accompagnait dans mon vol était un fils d’Izarguin et le campement survolé, un campement de Reguelbat, j’étais bien contraint d’entrer dans le jeu et d’accorder quelque importance aux dettes de sang.

La matière même du sable, tout au long du vol, me parlait, car, si je choisissais pour m’y poser, en cas de panne, une bande de sable mou, je rendais impossible mon sauvetage par avion, le pilote dépanneur risquant de s’enliser aussi. Et cela signifie là-bas la captivité ou la mort. Aussi, d’imperceptibles différences dans les coloris donnaient-elles au désert un aspect plus varié et plus émouvant que celui d’une Suisse malgré tous ses glaciers, toutes ses prairies et tous ses lacs.

Mais aujourd’hui ne défile plus sous le pilote qu’une route blanche aussi monotone qu’homogène. Les liens qui l’attachent au désert se font plus lâches, comme si entre ce désert et lui, une indéfinissable distance augmentait. S’il se souvient encore des diverses qualités du sable cette connaissance reste abstraite. On distingue ainsi sans émotion un champ de seigle d’un champ de blé. Il oublie peu à peu le langage qui nous permettait de communiquer.