III
Un revolver dans la poche d’Al Capone acquiert un potentiel dont il est dépourvu s’il appartient à un vieux philosophe. Il n’est plus vraiment le même revolver. Ainsi le paysage qui s’offre à nous n’est plus celui sur lequel bâillent nos passagers : villes abstraites, routes sans vie, carrelage monotone des champs.
Dès le départ, pour un parcours de ligne, une magie puissante le fait vivre. Si, coûte que coûte, je sais qu’il me faut arriver, cet orage en face de moi cesse de n’être qu’une image, une toile de théâtre. Il intéressera mes muscles et m’imposera des problèmes. Et déjà, j’en tiens compte, je le mesure, une sorte de langage me lie à lui. Puis je regarde la mer : des traces blanches. Vent d’ouest. On m’avait annoncé de l’est, cela change tout. Les vents, la qualité de l’air, la ligne d’horizon plus ou moins nette m’informent sur la nuit qui vient. Sera-t-elle opaque ou translucide ? Aucune matière n’est plus délicate.
Et voilà un pic, lointain encore. Je ne l’aborderai qu’après une heure de nuit. Quel visage va-t-il prendre ? Au clair de lune, il serait le repère sur lequel je m’alignerais. Par une nuit moins claire, il serait l’épave échouée dans l’ombre, mais bien balisée par les lumières des villages. Mais si je navigue à la boussole, sans rien voir, il s’animera d’une vie étrange. J’aurai peur de m’y écraser, même si j’oblique à droite ou à gauche, puisque j’ignore ma dérive. Il remplira de sa menace toute la nuit, de même qu’une seule mine, promenée au gré des courants, rend dangereux tout l’océan.
Ainsi varie aussi le visage de la mer. Sur la ligne Marseille-Alger un ou deux camarades par an sombrent, en panne dans la tempête. Aussi, pour le pilote qui la survole, la mer devient-elle non plus un spectacle, mais une matière vivante et qui n’est jamais tout à fait la même. Par beau temps, il ne s’agit pour le pilote que d’une promenade sur un lac, car cinq heures de traversée n’évoquent pas un océan.
Mais il sait bien que, par quatre ou cinq mètres de « creux », un hydravion, en se posant, se brise, ou s’il ne s’est pas encore brisé ne résistera pas trente minutes aux bouillonnements de la mer. Et, durant la tempête, ce pilote survolera une contrée qui lui est aussi interdite qu’une zone dissidente en Afrique. Contrée étrange : vues de si haut, les vagues n’ont point de relief et les paquets d’embrun n’ont point de mouvement. Une grande palme blanche s’étale immobile sur la mer. Palme avec ses nervures et ses bavures, prise dans une sorte de gel. La mer semble un miroir écrasé. Et tant qu’il survolera ce miroir-là, le pilote n’est jamais certain de posséder pour longtemps quelque chose du monde.