PRÉFACE AU LIVRE DE
JOSÉ LE BOUCHER « LE DESTIN DE JOSEPH-MARIE LE BRIX »
J’ai rencontré Le Brix pour la première fois en 1927, à Dakar, quand il passa, avec Campardon, en mission aérienne. Nous avons échangé, ce jour-là, quelques mots, bu quelques bocks ensemble ; puis, le lendemain, je suis reparti en courrier vers Juby, eux sont repartis vers je ne sais où, et, si l’on m’avait interrogé alors sur les souvenirs, j’aurais difficilement recomposé les traits d’un Campardon silencieux, qui se livrait peu, mais j’aurais retenu de Le Brix, sinon son visage à peine entrevu, du moins son visage lumineux. Un regard qui éclairait et ennoblissait ce qu’il touchait. Le Brix ne remarquait rien qui fût laid et pouvait aborder ainsi avec une splendide confiance hommes et choses.
Le beau livre que vous allez lire vous l’évoquera tout entier. José Le Boucher vous parlera de Le Brix non seulement en ami et en écrivain, mais en homme de métier. Il est pilote de guerre, un pilote de guerre qui a beaucoup volé et connaît ainsi par expérience la vie des airs. Enfin, sa documentation est parfaite, puisqu’elle provient des confidences mêmes de Le Brix.
Mais Le Brix parlait avec pudeur de sa propre vie. Il n’insistait jamais sur les dures épreuves qu’il avait subies. Son optimisme, peut-être aussi, les effaçait-il de son souvenir : « Cette panne, bah ! ce n’était rien… On me monte un moteur épatant : aucune panne à craindre ! » C’est pourquoi je voudrais préciser, par des souvenirs personnels, l’aventure de Le Brix en Mauritanie, qui, relatée ici d’après ses confidences, vous paraîtrait moins tragique qu’elle ne fut.
Le Brix étant tombé en panne au cap Timeris, un des points les plus chauds du Sahara, son camarade Campardon décolla de Port-Etienne pour le dépanner et le ravitailler en eau. Après cinq jours d’absence, ni l’un ni l’autre n’étant revenus, mon camarade Simon, chef d’aéroplace à Port-Etienne, s’inquiéta, prit un avion et les chercha.
Il trouva d’abord Campardon, tombé en panne aussi avant d’avoir atteint Le Brix, et qui lui dit : « Nous avons de l’eau et des vivres, mais Le Brix, lui, attend cette eau depuis cinq jours ; allez vite les faire boire. » Simon continua donc sa route et retrouva Le Brix trois cents kilomètres plus loin.
Je rencontrai Simon le lendemain à Port-Etienne, où, descendant sur Dakar, je faisais une courte escale. Simon me raconta son vol et ajouta : « Je les ai trouvés crevant de soif, à bout de forces, nus sous un parachute déployé en forme de tente. Ils ont, après avoir bu, pleuré sur mon épaule pendant vingt minutes en m’embrassant comme des gosses. J’ai voulu ramener les plus malades : ils ont tous refusé, Le Brix en tête, qui pourtant avait quarante degrés de fièvre et presque le délire. Ils n’ont pas voulu quitter leur avion. Va voir ce qu’ils sont devenus. »
On raconta, plus tard, qu’ils avaient réussi à distiller de l’eau de mer ; c’est exact, mais ils n’avaient guère obtenu que le volume d’un verre à bordeaux par homme et par jour. Quiconque a vécu dans le Sahara sait que cela ne représente rien par cinquante-cinq degrés de chaleur. S’ils vivaient, c’est parce qu’ayant passé leurs journées immergés dans la mer jusqu’aux lèvres – ils étaient en panne près de la côte – ils s’étaient ainsi moins déshydratés.
J’ai donc atterri et suis resté avec eux vingt minutes. Ils pleurèrent encore comme ils avaient pleuré depuis la visite de Simon, lorsque Collet, à son tour, vint les voir. Et pourtant, quand je suis arrivé, ils n’avaient plus besoin de rien. Mais nous étions pour eux des porteurs d’eau, et beaucoup d’entre nous ont connu là-bas ce que représente le porteur d’eau : il n’est pas de plus belle divinité. Ils se sentaient maintenant si riches qu’ils m’obligèrent à boire, lors que je n’avais pas soif, et à boire encore, et jamais nul n’a été plus fier de faire goûter sa vieille fine que ces camarades-là de déboucher leur bonbonne d’eau. « Buvez, me répétait Le Brix, sans quoi vous le regretteriez un jour : j’ai vu défiler, dans mon délire, tous les bocks bien glacés que j’avais refusés dans ma vie. » Plus tard, il ajouta : « Et ça ! – il me désignait le mirage où les dunes se reflétaient dans une eau pure – vous croyez que c’est drôle, ça, quand on crève de soif !… »
Et cependant ils étaient heureux. L’optimisme de Le Brix était tel qu’il ne pensait plus qu’à la joie de monter un moteur de rechange, « un moteur épatant, tout neuf, qui n’aura jamais de panne », et de rejoindre Agadir d’un seul vol.
Ce n’était pas chez lui de l’entêtement de Breton, comme le lui ont reproché parfois en riant ses camarades ; c’était de la confiance, une merveilleuse confiance, une de ces confiances qui d’habitude forcent le sort. J’ai vu un camarade, Henri Guillaumet, tomber en hiver au centre de la cordillère des Andes, à quatre mille mètres d’altitude, et dans des conditions telles de froid et de neige que, de mémoire d’homme, jamais un montagnard éprouvé ne s’en est tiré. Guillaumet s’en tira, marchant pendant cent cinq heures (cinq jours et quatre nuits), sans avoir droit au sommeil, ni au repos, parce que, par quarante degrés de froid et à quatre mille mètres d’altitude, le repos ne pardonne pas. Guillaumet, seul, sans piolet, sans corde, sans vivres, rejoignit la plaine. Il y parvint brûlé, calciné, comme réduit à un fantôme de vieille paysanne par sa lutte contre la montagne, mais tout de même vivant, ramenant à peine ce qu’il fallait de chair pour vivre et de souffle pour l’animer et peu à peu le rétablir dans sa puissance, mais tout de même le ramenant. Et cela grâce à une confiance, à une santé morale de la même qualité que celle de Le Brix. Et j’étais tout près de penser qu’une certaine flamme rend l’homme invulnérable et lui donne un pouvoir sur les événements – cette foi qui déplace les montagnes – et que les échecs, s’ils sont supportés avec cette confiance-là, ne sont plus des échecs, mais des enseignements, mais des gages de réussite. De tels hommes ne reculent pas : leurs tâtonnements, leurs détours sont de ceux qui, dans l’obstacle, cherchent la fissure et la trouvent. Et j’avais foi dans une si noble vitalité. Peu d’hommes m’ont paru représenter le type même de l’invulnérable, mais Le Brix, comme Guillaumet, était bien l’un d’eux.
J’ai assisté, dans mon métier, à des accidents qui ne décourageaient pas les autres hommes, mais aussi à quelques disparitions qui les faisaient douter d’eux-mêmes. Il en était ainsi lorsque le disparu n’était pas seulement un camarade ou un ami, mais un peu le représentant de chacun, la réussite parfaite des qualités que chacun porte en germe en soi. La victoire de Guillaumet non seulement était méritée, mais elle était utile – sinon comment garder, dans les cas difficiles, confiance en soi ? Et Le Brix aussi devait vaincre. Mais, quand un Le Brix échoue, c’est à nous-mêmes que nous devons un peu renoncer. Ce n’est pas cet homme-là qui est vaincu, c’est l’homme, à travers lui, si grand soit-il, qui se révèle vulnérable.