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Classiquesen Ligne

IV

Les empires s’enfoncent dans le sable. Une civilisation efface l’autre. Les peuples conquis s’assimilent. Mais longtemps encore, un signe, un geste, une réplique ressuscitent dans l’homme nouveau l’homme d’autrefois, comme un bas relief exhumé témoigne du temple mort.

Ainsi, loin de la dissidence, au Maroc, la grandeur aride à son crépuscule surprend encore.

Un de mes amis, qui s’appelle Gager, habite comme colon français le Sud marocain. Il m’a raconté un soir dans sa ferme, une belle histoire.

Gager vit seul au milieu des Arabes. Qu’il me paraît clair le rôle de l’homme quand il est comme pour celui-ci, tout le long du jour, faire la paix. Il fait la paix lorsqu’il départage brebis et béliers, lorsqu’il ordonne au bon intervalle ses orangers sur les collines, lorsque, pris comme arbitre dans les querelles, il réconcilie.

À son côté, on communie avec une sagesse éparse. Si un bouvier parle à mon ami, celui-ci l’écoute gravement. Et au-dessus des humbles soucis il est question, on sent, sans bien comprendre, qu’une haute conversation s’engage. Et l’on regarde autour de soi, et l’on aperçoit, sous la colline, la rivière, les orangers et le village. On sent que l’eau bleue et les fruits dorés favorisent ici les hommes. Et l’on se rassure.

Le vieux caïd de la région aime Gager et souvent l’invite :

« Bonjour Gager.

— Bonjour Caïd. »

Et voilà les deux sages qui parlent sous leur arbre de leurs moissons, de leurs vergers, de leurs fontaines.

Et cependant, à l’époque de la guerre du Rif, quand la révolte fut suspendue à la prise de Fez par Abd el-Krim, Gager sentit autour de lui l’atmosphère changer. Il se souvenait d’une réflexion de son caïd, après l’achat d’une voiture neuve.

« Eh bien, Caïd, tu es content de ta voiture ?

— Elle me rend service.

— Sans nous, sans les Français, aucun de vous n’en posséderiez.

— Aucun de nous…

— Tout de même, Caïd, notre présence apporte quelque chose. » Le caïd rêva longtemps, puis mélancolique il ajouta :

« Mais si un jour vous réembarquiez avec vos gramophones, vos voitures, vos cinémas… »

Il s’interrompit à cause de Gager qu’il aimait. Mais, après un silence, avec une sorte de lassitude :

« Qu’avons-nous besoin de tout cela ? »

Et voici qu’aujourd’hui une grande espérance naissait au cœur des musulmans. Ils veillaient la nuit autour des feux, dans l’attente d’on ne sait quel signe céleste. Ils se récitaient les anciens poèmes. L’aube qui se levait serait peut-être l’aube de la Résurrection. Et Gager, s’il passait, les sentait se taire. Il sentait qu’on lui retirait chaque jour plus, cet enveloppement de la confiance. Il s’enfonçait chaque jour plus, dans une sorte de désert, comme une armée s’enfonce dans la neige. Le danger grandissant prenait la forme du silence.

Ses amis les plus familiers, s’il les plaisantait, ne riaient plus, mais le regardaient gravement. Ils semblaient lui dire : « Tu es un homme juste, nous ne te voulons pas de mal, pars vite… » Mais on ne pouvait le prévenir sans trahir l’Islam. Et puis un homme comme lui ne s’en va pas. Et on entourait d’un respect grave cet ami qu’il faudrait poignarder à l’aube de l’insurrection, avant de lui désobéir.

Gager ne pouvait se tromper non plus aux prévenances des gens de sa maison qui ciraient mieux ses meubles, accordaient plus de soins à son lit, honoraient déjà les draps d’un mort. Qui pourrait lui rester fidèle ? Les événements qui se préparaient dépassaient de si loin les amitiés particulières. Et Gager, qui comprenait ces hommes promenait dans le désert de leur silence son amitié vaine.

Puis vint la nuit où l’on prévoyait la chute de Fez, et Gager rentrant à cheval de ses plantations le cœur serré, se vit barrer la route par un homme :

« Le caïd veut te voir.

— C’est bien, j’irai demain à l’aube.

— Non. Cette nuit même.

— C’est bien, j’irai. »

Il poussa donc son cheval dans la nuit vers la demeure féodale, vers ces murs lourds qui reprendraient demain tout leur prestige. Un vieux caïd y gouvernerait de nouveau, au nom de son Dieu.

Le caïd, quand il le reçut, lui dit simplement :

« Mes veillées sont longues. Je me fais vieux et je dors peu. J’ai éprouvé ainsi le désir de causer un peu et de te voir. »

Et le thé fut servi dans le grand silence de la vieille demeure, troublée à peine par quelques chocs domestiques, si doux, si sûrs, cette note de cuivre des aiguières heurtées, ces préoccupations seules éternelles parmi tant de choses émouvantes. Et le Caïd, ayant songé longtemps, rompit le silence.

« Tu es content de tes brebis, as-tu vendu leur laine ? »

Et Gager parla de ses brebis, et le caïd songea encore.

« Voici pourquoi j’ai désiré te voir, j’ai reçu un très beau bélier, je puis l’envoyer chez toi une semaine.

— Merci, Caïd. »

Ils furent interrompus par le signe d’un serviteur.

« Attends-moi, je vais revenir. »

Le caïd s’en fut à pas lents vers des entretiens mystérieux. Il se prépare d’étranges choses, pourquoi suis-je là, pensa Gager. Une voix le tira de son songe, le caïd était revenu :

« Tu ne connais pas ma citerne neuve ? Je te la montrerai. »

Enfin, vers minuit, l’hôte donna congé :

« Tu te lèves avec le soleil ; il est sage pour toi de rentrer. Je te remercie d’être venu. »

Lentement, il l’accompagnait vers la porte.

« J’ai beaucoup de fils. Tu es l’un d’eux.

— Merci, Caïd. »

La fenêtre de la ferme s’ouvrait sur la terre noire, les étoiles et, au flanc des collines, les feux. Le caïd les considérait avec une sorte d’orgueil, triste, Gager goûtait pour la dernière minute l’étonnante sécurité qu’il vivait ici auprès du vieillard. « Demain, je serai l’ennemi, seul en face d’un pays soulevé. Mais il ne peut pas me le dire. Il a voulu me voir une dernière fois. » Lorsque Gager fut à cheval, le caïd ajouta doucement :

« Je te souhaite de ne jamais avoir d’ennuis. Mais si un homme prévoit des ennuis, que fait-il toujours ?

— Je ne sais pas, caïd… »

Le caïd de nouveau considéra les feux. Ils contenaient tout l’inconnu du lendemain. C’étaient autant de mèches allumées. Alors, une dernière fois, élevant la voix :

« Va dormir, sois en paix. Un homme, s’il prévoit des ennuis, va trouver son père. »