Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

« SERVITUDE ET GRANDEUR DE L’AVIATION »

(28 février 1934)

 

L’autre jour, chez Maurice Bourdet dont vient de paraître le beau livre Servitude et grandeur de l’aviation, je fis la connaissance de Malfanti. Bourdet raconte dans son livre l’histoire de ce camarade qui fut le premier pilote de ligne blessé grièvement dans l’exercice de son métier, en 1919, à l’aube de l’aviation marchande.

Malfanti me surprit d’abord par son étonnante douceur, par cette sorte de courtoisie qui ennoblissait son contact avec les objets. J’aimais ses précautions faites de réserve, de timidité, et de cette estime que les généreux savent accorder. Et je l’imaginais par ailleurs, à l’avant de l’avion postal, lié à la rage du moteur, échappant dans la brume, par un mouvement sûr du poignet, à l’assaut répété des falaises, ces apparitions de plus en plus pressantes qui eurent enfin raison de lui.

Ainsi, parmi tant d’autres beaux exemples, Bourdet montrait quelle force pouvait reposer à l’abri de tant de douceur, quelle énergie cette courtoisie habillait. Un homme, sous l’enveloppe fraîche et jeune, dormait captif, et le grand souffle du vol l’avait délivré.

Maurice Bourdet, parti en voyage au pays de l’aviation, a cherché à lire sous les servitudes du métier les signes de la grandeur, le secret qui distingue les races d’hommes. Car malgré les mêmes apparences, rien n’est plus éloigné du « coup de pioche » du bagnard que le coup de pioche exaltant du prospecteur.

J’ai connu un vieil omnibus, où le miracle s’opérait. Le pilote désigné pour le courrier du jour attendait à Toulouse, vers quatre heures du matin, sur le trottoir luisant de pluie, que l’omnibus passât le prendre. Ainsi, chacun de nous, quand venait notre tour, nous nous glissions sur la banquette entre le douanier mal éveillé et quelque secrétaire morne. Cet omnibus sentait le renfermé, l’administration poussiéreuse, le vieux bureau où la vie d’un homme s’enlise. Il stoppait tous les cinq cents mètres pour charger un secrétaire de plus, un inspecteur. Ceux qui, déjà, s’y étaient endormis répondaient par un grognement vague au salut du nouvel arrivant qui s’y tassait comme il pouvait, et aussitôt s’endormait à son tour. C’était sur les pavés inégaux de Toulouse, une sorte de charroi triste. Chacun allant reprendre sous la pluie, avant l’aube, son travail terne, ses paperasses, continuer son destin sans grandeur.

Ainsi, chaque matin, encore soumis à la hargne de ce douanier qu’il réveillait en s’installant, encore soumis aux reproches de l’inspecteur, le pilote de jour, mêlé aux fonctionnaires… transfiguré. Comme les camarades, quand venait mon tour, je sentais naître le pilote de jour ; naître celui qui, trois heures plus tard affronterait dans les éclairs le dragon de l’Hospitalet… qui, quatre heures plus tard, l’ayant vaincu, déciderait en toute liberté, ayant pleins pouvoirs, le détour par la mer ou l’assaut direct des massifs d’Alcoy, qui traiterait avec l’orage, la montagne, l’océan.

Chaque camarade, ainsi, confondu dans l’équipe anonyme sous le sombre ciel d’hiver de Toulouse, avait senti, par un matin semblable, grandir en lui le souverain qui, cinq heures plus tard, abandonnant derrière lui les pluies et les neiges du Nord, répudiant l’hiver, réduirait le régime du moteur, et commencerait sa descente en plein été, dans le soleil éclatant d’Alicante.

Et voici que cette atmosphère de ligne, je l’ai reconnue à Paris, ces derniers soirs. La plupart des hommes que je coudoyais n’étaient descendus dans la rue ni par intérêt ni par politique. Mais ils s’offraient là je ne sais quel vent du large. Ils sentaient naître en eux un homme plus grand qu’eux. Ils étaient pareils à ce boutiquier éclairé soudain par la vocation de la mer. Arrachés pour la première fois à leur esprit d’épargne, à leur égoïsme, à leur torpeur, ils s’étonnaient d’accéder à des joies puissantes et croyaient marcher pour fonder un monde. Et peu importaient leurs doctrines contraires qu’ils semblaient défendre : ils s’y ralliaient dans la mesure où elles promettaient de favoriser cette naissance de l’homme.

On renonce difficilement à ce sentiment de plénitude quand on l’a une fois goûté. Le pilote de ligne renonce mal à ses courriers. Le militariste renonce mal à son désert.

Ces commerçants, ces artisans, ces fonctionnaires sont rentrés chez eux après l’émeute, et petits caboteurs de la société, ont repris leur humble cabotage. Mais comment oublieraient-ils qu’ils débouchaient alors sur la place de la Concorde ou sur la place de la Nation comme en pleine mer ?