LA FIN DE L’« ÉMERAUDE »
(24 janvier 1934)
Nous n’aimions pas cette pluie dense ; nous n’aimions pas cette couleur rouge sombre du ciel au-dessus de la ville. Seuls les nuages bas se colorent du reflet des lampes. Installés à 7 heures du soir à la terrasse d’un café, nous songions ainsi, Mermoz et moi, à l’Émeraude qui naviguait dans la nuit vers Paris. Et sans avoir besoin de nous le dire. Car le métier était un peu une patrie, et les camarades d’un équipage pris dans une nuit difficile n’habitent plus seulement cette terrasse de café, cette rue, cette ville, mais en même temps ces campagnes désertes, ces pentes glacées du Morvan, ces nuages. Parfois ainsi, sans y prendre garde, nous levions les yeux, inquiets de ce ciel comme d’un grand corps ici gâté, mais qui plus loin peut-être, restait pur.
Une faible rafale balaya la rue, à peine capable d’agiter un branchage, amorti par la digue des murs. Elle était pourtant digne de violence. Et Mermoz, qui n’avait parlé encore que des événements habituels du jour, enchaîna, sans transition : « Ce n’est, peut-être, qu’un grain local… » Je répétai : « Peut-être. » Mais sait-on l’envergure de ces incendies noirs ?
Au téléphone de la brasserie, nous attendions notre tour. Ceux qui nous précédaient liquidaient leurs soucis, leurs rendez-vous, leurs invitations pour la nuit. Nous demandions au Bourget des nouvelles. Et la téléphoniste répondait d’une voix chaque fois plus douce, plus souriante, que l’Émeraude ne pouvait plus beaucoup tarder. Et je n’aimais pas non plus cette voix. J’y devinais mon intime désolation, un effort de plus en plus désespéré vers la confiance. Elle livrait naïvement la menace même qu’elle croyait dissimuler : « Il ne peut plus beaucoup tarder, sinon… »
Et ainsi, avant l’heure, la veillée commença dans le cœur de beaucoup d’entre nous. Mermoz et moi, nous nous séparions pour aller dîner, mais nous restions unis comme beaucoup d’autres dans cette patrie commune. L’un me confiait le lendemain : « J’ai senti vers 8 heures du soir que cela n’allait pas ». L’autre me dit : « À 8 h 30, je suis parti pour le Bourget, j’étais inquiet. » Et tous avaient devant les yeux la même image.
Celle d’une carlingue habitée encore par des choses vivantes, où le pilote seul sait quelque chose, parce que ses mains seules le renseignent, et qu’il ne connaît plus le monde qu’à tâtons. Mais derrière lui, dans la pâle clarté de la cabine, une inquiétude sans forme règne, parce que les mouvements du radio, les conciliabules de l’équipage, les signes rassurants paraissent secrets, indéchiffrables, pris dans le grondement intermittent des trois moteurs aussi bien que dans un silence de plongée, baignés dans quelque chose d’épais comme la mer.
Mauvais sommeil, mouvements de noyée, inquiétude, vagues de demi-fantômes livrés aux grands remous qu’ils ne comprennent pas. Seul demeure concret, intelligible, le grondement des trois moteurs, qui les rassure encore comme un élément de durée.
Chaumié, Launay, Noguès, tous les aimaient et aux quatre coins de Paris, leurs amis dispersés parmi la foule étrangère espéraient encore apprendre la nouvelle de leur atterrissage heureux et les recevoir dans leur cœur. Je revoyais Chaumié qui, la veille de son départ pour l’Indochine, me faisait signe, un doigt sur les lèvres, de le suivre. Prêt à regagner le ministère, enveloppé déjà dans son manteau, il regardait, sans rien dire, ses deux petites filles de trois et cinq ans. Et j’admirais dans l’homme tout ce côté intérieur pareil à ces jardins murés dans les maisons d’Espagne, et pleins du chant des fontaines. Hors de la vie publique, où il avait tant à lutter encore contre la calomnie et la bassesse des hommes, il retrouvait ici la paix. Il parlait ici un langage tranquille. J’aimais tant sa droiture et par-dessus tout sa sérénité.
À 11 heures du soir, comme je passais devant le restaurant Weber, le chasseur m’annonça la nouvelle. Mermoz et d’autres qui s’étaient dispersés aussi l’apprirent par la T.S.F. chez des amis. Quand à minuit nous nous joignîmes par téléphone, nous n’avions pas grand-chose à nous dire. Mais nous avions besoin, comme déjà tant d’autres fois, de nous entendre. De joindre nos épaules dans cette patrie du métier.
N’est-ce pas ainsi, mes camarades ?