À PROPOS DE CODOS ET ROSSI
(22 août 1933)
Et voilà un record battu. Et c’est chaque fois le même drame. Deux hommes ont d’abord lutté pendant des mois, ils ont connu plusieurs fois le découragement technique en face de problèmes sans solution, ils ont connu l’aigreur des départs ajournés, ils ont vécu dans l’insécurité morale, car il y a l’inconnu humain, il y a les combines, le commerce, la politique, les jalousies, et il y a un inconnu de la matière : cette simple roue, si elle s’écrase au cours des essais pleine charge, ruinera d’un coup tous les espoirs dans un accident sans grandeur. Il y a enfin la publicité prématurée qui tourmente les deux hommes, car la préparation progresse lentement, et ils doutent chaque jour plus de leurs aciers, de leurs instruments, de l’impondérable des vents. Ils ne peuvent être certains, ni de réussir, ni même de partir, et ressentent l’obscur malaise de ne pas être égaux peut-être à leur image. Tous ceux qui ont vécu de telles heures ont éprouvé, je crois, ce mélange de fièvre et d’écœurement, cette mauvaise conscience de candidat, dont le sort est soumis à trop de démarches sans grandeur, à trop d’attentes dans les couloirs de ministères. Mais vient l’heure du départ.
Ce matin-là, le pilote et le navigateur font encore leur dernier chemin de la voiture à l’avion parmi les donneurs de conseils, les inconnus, les agents de publicité, tous ceux qui avaient barre sur eux et qui croyaient s’égaler à eux en les félicitant, en les plaisantant ou en leur tapant sur l’épaule. Mais ceux-là sont déjà rangés à leur vraie place. Déjà les races ne se mélangent plus. Il y a ceux qui vont partir et ceux qui ne partiront pas. Il y a ceux qui retrouvent dans une heure les médiocres soucis politiques, leurs combines, leur sécurité, et ceux qui se sentent purifiés, justifiés, parce que toutes ces luttes sans grandeur que leur ont imposées les hommes, cette publicité sportive, ces attentes, ces démarches, ne les ont conduits en fin de compte ni vers les hommes ni vers l’argent, mais vers ce droit qu’ils ont ce matin-ci, et qui ne leur est plus contesté, de risquer leur peau ; mais vers cette aube, mais vers cette lumière du jour qu’ils ont une chance contre une d’aimer pour la dernière fois. Et ils se taisent cet amour qui les remplit mystérieusement, et s’ils se laissent plaisanter, et s’ils se serrent des mains d’imbéciles, ce n’est plus par gêne, mais par pudeur.
Mais ils sentent bien que cette aube est un peu solennelle. Au milieu des félicitations et des conseils qui ne coûtent pas cher, ils marchent vers l’avion avec une gravité intérieure qui n’est pas si souvent atteinte. Et ils se découvrent des hommes. À cette minute, ils ont jeté sur le tapis de jeu toutes les richesses qui remplissent la vie d’un homme, ils s’étonnent de distinguer clairement quels étaient les biens véritables : la femme, les amitiés, la lumière du jour. Et pour la première fois peut-être, ils méprisent les autres.
Et maintenant, installés dans l’avion-record d’où l’on aperçoit la terre ou la mer par un hublot de cabine aux trois quarts aveugle même aux heures du jour, ils n’emportent du monde extérieur que ses signes essentiels : la notion de l’horizontale sur les aiguilles des gyroscopes, l’altitude sur l’altimètre, la direction sur la flèche bleue du compas. Ils ont troqué contre ces symboles algébriques la plaine, la mer et leurs couleurs, l’horizon et ses lumières. Le soleil même n’est plus qu’un chiffre pour leur sextant. Ils ont troqué toutes les voix du monde, les voix secourables, contre la seule voix infiniment simple de la radio.
De même, pour ne pas s’alourdir, pour que leur fatigue soit moins épaisse, ils n’emportent le plus souvent que des nourritures légères : du thé, du champagne, des fruits ; ils ne sont reliés au monde, quand ils s’enferment pour soixante heures, que par les signes les plus discrets, les plus secrets, par un langage d’une économie extraordinaire.
Puis ils décollent. Et dès lors ils jouent le jeu essentiel où la faute est sans appel. En marche vers l’orage qui ne leur sera même pas montré, car le hublot, sur le côté de la cabine, n’en découpera qu’un minuscule rectangle noir ; dépossédés de presque tout, ils s’enfoncent dans l’aventure, avec une générosité de grands seigneurs qui offrent leur fortune au vent.
Et désormais, s’ils veulent la goûter encore, cette lumière du jour, s’ils veulent les atteindre, ces plages dorées de la terre dans l’aube, s’ils veulent les aimer encore, ces femmes dont ils ont accepté, s’ils échouent, d’être séparés pour l’éternité, il faudra, de leurs propres mains, cette nuit et la nuit qui suivra, qu’ils recréent le monde. De la genèse informe d’un orage la nuit sur l’Atlantique, il faudra qu’ils tirent eux-mêmes, à force de calculs, de jugement et de courage, cette patrie ordonnée et sûre où sont les grandes plaines, les villages et les petits cafés tranquilles.
Il y a là-haut, quelque part, deux hommes qui sont très purs. Ils ont émergé des combines médiocres où s’émousse peu à peu ce qu’il y a d’humain dans l’homme. Il leur est permis pour soixante heures de vivre un autre jeu que celui des soucis d’enfant, des soucis d’affaires, de la politique, qui font des relations humaines de tous les jours un désert inhabitable. Ils sont aussi purs de toute vanité : que valent les applaudissements au regard de la seule récompense de l’aube ? Ils luttent pour l’amitié, l’amour, la lumière du jour…
Et nous tous qui gardons la nostalgie des îles où le commerce n’était pas inventé, où les besognes mécaniques et le langage d’affaires n’absorbaient pas les trois quarts de la vie, nous respirons mieux, nous écoutons passer des hommes qui éprouvent des soucis d’hommes…