III
À l’extrémité du continent, vers le détroit de Magellan, après m’avoir montré la ville, montré l’école, le gouverneur dirigea sa voiture vers la campagne. Nous atteignîmes un champ carré d’un hectare environ. Une petite tour ronde isolée, s’élevait au centre, couverte de riantes tuiles rouges.
« Vous voyez cette maison ?
— Oui.
— Nous l’avons bâtie pour un lépreux. »
Il eût fallu l’expédier sur Buenos Aires ; mais ni les vapeurs lents, qui tous les quinze jours remontent ces trois mille kilomètres, ni les voitures qui affrontent vers le nord les pistes impraticables de Patagonie, n’avaient accepté de le charger.
« Nous lui avons donné ce champ pour qu’il s’y promène. »
Alors seulement, je remarquai cette ceinture de barbelés autour du champ.
« Et nous le nourrissons. »
On jetait chaque jour des vivres à l’intérieur des barbelés. Alors, j’aperçus le lépreux. Il venait de pousser la porte et sortait. Il s’aidait d’une lourde canne et marchait lentement, la tête basse, faisant le tour de sa maison. Quand il eut retrouvé la porte, il s’appuya une minute contre le mur, redressa légèrement la tête et regarda l’horizon du côté de la mer. Puis il rentra.
On entendait d’ici la vague rumeur de la ville. Il ne s’était pas tourné vers cette rumeur, mais seulement vers celle de la mer, vers ce grand souffle naturel. Il n’avait pas reçu comme un signe fait par les hommes, l’écho de leurs charrois, de leurs enclumes, de leurs appels. Et voici que me revenaient de lointains souvenirs d’enfance.
Lorsque je souffrais de quelque bronchite à l’infirmerie du collège, des bruits de cloche m’atteignaient à travers les murs, qui signifiaient pour d’autres les entrées en classe, les récréations, le réfectoire. Je faisais un effort, j’essayais de me souvenir du jour, de l’heure, je pensais : ils entrent maintenant dans la classe d’histoire… J’essayais de prendre ma part de cette vie. Mais rien de tout cela n’était plus très réel. Ce bruit de cloche qui remuait si directement les autres, n’éveillaient plus en moi que de très faibles mouvements. Ma vie réelle était faite d’infirmières, de feuilles de température, de potions. C’était cette petite pendule d’infirmerie qui sonnait pour moi les vraies heures.
Et je n’étais ni très heureux, ni très malheureux. Je me trouvais noyé dans un temps trop large et qui n’avait plus pour moi beaucoup de sens, une suite d’heures dont s’émoussaient les vertus particulières. Ces rumeurs de jeux dans la cour, ces roulements de voitures dans les rues m’atteignaient, mais comme en rêve.
Le lépreux, depuis si longtemps séparé des hommes, et si bien, ne recevait plus de la ville qu’un message infiniment amorti, qu’il n’écoutait même plus, qui ne pouvait plus le faire souffrir. Il se tournait vers le bruit de la mer qui lui parlait un langage naturel, et non plus vers le bruit de la ville qui ne lui parlait pas. Je m’étais attendu à le voir marcher contre nous, pour crier du fond de sa misère la dette monstrueuse d’une humanité libre envers lui. Il ne nous avait même pas regardés. Nous étions proches dans l’espace, mais aussi étrangers que l’est de nous, derrière sa mince enveloppe de verre, le poisson d’aquarium qui vit d’un autre monde, d’un silence, d’une fluidité, qui nous est à jamais inconnaissable. Tous les sentiments d’hommes s’endormaient peu à peu chez le lépreux, faute d’objets. Il ne possédait plus que des mains sans doigts, et j’avais bien cru, à le voir renifler la mer, que déjà ses yeux tournaient en glue (sic), mais avant tout il ne possédait même plus un langage qui lui eût permis d’en souffrir. Ambition, jalousie, honneur, tout ce qu’une société et ses valeurs permettent de mouvements intérieurs à l’homme, rien ne pouvait plus le remuer. Il atteignait une paix inhumaine.
Appuyé au poteau rustique qui soutenait les barbelés, je me penchais sur un mystère pour moi impénétrable. Qu’était-il devenu, cet homme seul ? Sa course lente autour de sa maison m’avait évoqué ce mouvement-même que le poisson, dans l’aquarium, amorce autour de l’algue.
Ainsi je butais, presque à l’extrémité d’un continent, dans une Patagonie où le sens social est le plus développé du monde, où, à mesure que l’on s’enfonce vers le sud, le froid, l’isolement, resserrent mieux les hommes ; je butais contre une petite tour ronde et qui posait lorsqu’on le croyait déjà résolu, quand on a bien compris que l’homme – avant tout – c’est un langage, le plus aigu des problèmes.