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Table des matières IChapitre 15 / 25

II

Un jour, nous reçûmes l’ordre d’étudier la route vers le sud jusqu’au détroit de Magellan et, si possible, jusqu’à la Terre de Feu. C’était la belle époque de l’Aéropostale. D’un bout à l’autre du continent américain, nous lancions des lignes comme on lance des ponts. Nous recevions de France des pilotes, des mécaniciens, des pylônes de T.S.F., des avions. Matériel et personnel, à peine débarqués à Buenos Aires, bifurquaient vers les quatre points cardinaux. Nous servions une sorte d’Empire romain qui eut meublé le monde de routes, d’aqueducs, de ports.

Aussi étions-nous reçus comme des messies par les municipalités des petites villes perdues que nous rapprochions, d’un seul coup, de la vie du monde.

Le maire, dès notre atterrissage, entouré de son rude peuple, nous accueillait chaque fois les bras ouverts.

Puerto Descado connaîtra, grâce à vous, les derniers bienfaits de la civilisation.

Combien cette phrase nous semblait rajeunie. Combien elle sonnait pur. Combien elle se lavait du sens bas qu’elle prend dans les réunions électorales. Il fallait autrefois dix jours aux colons de Patagonie pour rejoindre leur capitale. Et nous ramenions brusquement leur solitude à un jour de vol de Buenos Aires.

« Moi-même, depuis sept ans, je n’ai pas vu les miens. Et pourtant, je suis riche. Mais c’était pour moi un trop long voyage. »

Il faut quelques minutes, quand on retire à peine son serre-tête et essuie encore l’huile de ses mains, pour comprendre qu’après un vol facile, presque abstrait, on se trouve posé droit au cœur d’une petite ville inviolée que l’on tire de son silence. Pour comprendre qu’il n’est pas emphatique celui qui, de la part de Puerto Descado, de Tio Callegos, de San Julian, nous embrasse presque avec ces mots :

« Vous êtes le progrès dont nous serons dignes… »

Ou qui, nous désignant l’ébauche de terrain que les hommes, en hâte, de tout leur cœur, ont défriché, sarclé, roulé pour nous, s’exclame :

« Nous vous l’achèverons. Nous en ferons un pont aérien digne de Santa Cruz. »

Santa Cruz, à peine un village de France.

À peine des villages de France, ces petites villes. Le long de trouées désertes – les avenues – quelques maisons basses disséminées. Et pourtant c’étaient déjà de grandes villes, on ne pouvait pas ne pas le sentir. Elles étaient si riches de vitalité, de foi, d’audace.

Un type splendide, ce Puchulu, maire de Descado :

« Nous nous étendrons par ici… »

Il embrassait du bras une trouée sur la lande vide : il menait ses deux cents maisons à la conquête d’une plaine.

Nulle part je n’ai connu une plus belle race d’hommes que celles des Argentins du Sud. Débarqués pour bâtir des villes sur les terres désertes, ils les bâtissaient. Une ville dans leurs mains devenait une pâte vivante, une chair que l’on forme, que l’on protège, que l’on chérit comme celle d’un enfant. Ceux-ci ne rêvaient pas de piller le sol pour rejoindre riches leurs paradis. Ils étaient venus s’établir là pour y durer, y fonder une race. On ne pouvait guère rencontrer ailleurs un tel sens social, un tel sens de l’entraide, ni non plus une telle sérénité. Sérénité des hommes qui ne se heurtent qu’aux grands problèmes.

Encore une fois, j’éprouvais ici, mais au rebours de Comodoro l’impression de frôler une autre époque où l’homme s’installait sur la terre, choisissait la place du campement, et posait la première pierre du mur d’enceinte.

Un soir, à dîner, on m’interrogea :

« Vous avez survolé beaucoup de villes. Que pensez-vous de notre situation géographique ? »

C’était la ville de Puerto Descado qui se préparait au combat, dressée à l’embouchure d’un fleuve qui drainait l’arrière-pays, flanquée de la mer, située où, naturellement, en avion, on se prépare à rencontrer une grande cité.

« Elle est très belle. »

Je fus surpris de l’émotion que provoqua ma réponse. Elle m’avait paru si banale. Puchulu leva la main gravement, et fit taire les convives.

« Il nous dit que notre position est belle. Étant pilote, il a pu juger de beaucoup de villes. Il nous dit que, là où nous sommes, une grande ville devrait naître. »

Lorsqu’on nous faisait visiter une ville, on nous montrait d’abord l’école en construction. C’était toujours un immense bâtiment, le plus beau, le plus neuf de tous.

« Il nous faut une école saine, éclairée… »

L’école devançait les enfants qui manquaient encore. Elle se dressait au centre de la ville, car sur elle reposait tout l’avenir :

« Il nous faut de grands citoyens… »

Encore un mot que l’on rajeunissait là-bas.

Elles étaient belles, ces villes qui dressaient des écoles et ne possédaient pas encore de cimetières. On préparait la plus belle des fêtes pour l’inauguration de l’école. Mais si l’on n’inaugure pas un cimetière, que de choses représente cependant pour une ville, son premier mort ! Ce premier compagnon qui se retire, ayant bien travaillé, mais se retire dans cette même terre, et ainsi marque que cette terre est devenue une patrie. La ville, de ce jour, possède son mort et son école, dans une sorte de continuité d’éternité. Sur quelle assise désormais elle repose !

Le soir de mon arrivée à San Julian, la municipalité organisa un bal pour fêter la ligne aérienne. Dans une grande baraque de tôle ondulée – les crédits de la salle des fêtes passaient après ceux de l’école – le maire nous désigna la piste avec orgueil. Une vingtaine de jeunes filles dansaient avec les hommes du pays. Je crus qu’il s’émerveillait de leur beauté et je fis : « Oui… »

Elles n’étaient ni belles ni laides, et l’admiration du maire nous faisait sourire. Nous ne devinions pas comment cet homme était plus près que nous de la vérité.

« Hein ? Nous en avons des jeunes filles à San Julian ?

— … Oui ! »

Il se penche plus près de nous encore et, avec fierté :

« Avouez qu’il est bien facile, aujourd’hui, à San Julian, de se marier ?

— Oui… »

Pensez donc ! Lorsque autrefois j’ai débarqué ici, il y avait trois jeunes filles !

Il se tut. L’avenir de San Julian s’épanouissait, là, devant lui : ces jeunes filles gaies au ventre sain. C’était autrement beau pour lui qu’une femme fatale.

Nous comprenions aussi combien fragile, à l’origine, est la destinée d’une ville. Combien de dangers la menacent.

« Vous voyez là-bas cette femme en vert : elle a un amant ! »

Il nous livrait le premier secret que San Julian eut à cacher. Ce qui permettait à San Julian de chuchoter, de s’indigner, de s’interrompre au passage des jeunes filles. Cette femme, qui représentait la luxure, tournait maintenant devant nous, et je la regardais.

Je cherchais je ne sais quel signe de courage en elle, quelle force puisée dans l’amour et qui lui permît de braver une ville. Mais elle était épaissie et fatiguée. Il n’y avait dans son regard ni audace ni provocation. Elle n’opposait pas la vie admirable à la maigre vertu. Elle avait un amant parce qu’elle avait un amant. La vie le lui avait laissé à la suite d’on ne sait quels mornes drames, en même temps que cette lourdeur un peu empâtée. Elle en était peut-être encombrée comme de sa lourdeur. Elle eût peut-être aussi préféré avoir épousé cet homme terne, lui avoir donné des enfants, vivre comme les autres. Elle incarnait l’ivresse que l’on tire d’un grand secret. Mais on lui imposait le jeu du secret, et elle le jouait. Elle dansait bien avec cet homme – avec qui eût-elle dansé ? – mais il l’invitait poliment, comme une étrangère, et elle acceptait aussi poliment. Et faute d’autres danseurs, jouant tant bien que mal une décence qui lui eût été si naturelle, elle traînait en rond sa fausse union, comme un cheval de manège sa meule, sous l’œil glacé des citoyens.

« Ah ! elle ne se cache pas ! »

Comme elle eût préféré se cacher. Être une femme honnête qui danse honnêtement et ainsi n’est pas remarquée. Une femme honnête, et que le maire eût peut-être invitée une fois, eût fait rougir honnêtement pendant ces trois minutes de gloire. Mais on lui refusait de mêler sa vie à celle des autres. On la poussait toute seule sur la piste. On y poussait l’amant. Et lorsque pour danser ils réunissaient leurs deux misères, bien isolés des autres et par la volonté commune ; on leur reprochait d’être seuls.

« Ah ! ils ne se cachent pas ! »

Les hommes qui, par dégoût de leur patrie, en fondent une autre de leurs propres mains, simplement, comme on plante un arbre, dont le pouvoir de création est suffisant pour faire prendre une ville sur un désert, ont en général assez vécu pour ne point s’indigner d’une fausse union.

Mais les problèmes se posaient à San Julian dans leur simplicité primitive. Une morale y naissait d’elle-même, et toute neuve, comme naissent les règles d’hygiène aux heures d’épidémie. Cette femme offerte en exemple à vingt jeunes filles menaçait San Julian de stérilité.

Elle menaçait aussi le langage commun, l’échelle des valeurs communes sur lesquels repose toute société. L’étranger apporte le doute, s’il montre qu’il existe au monde d’autres mœurs et une autre échelle de valeurs. Une société jeune craint l’étranger, et cette crainte tourne en haine.

Dans une vieille société, cette femme eût péché simplement contre la vertu, mais n’eût pas obscurci la notion de vertu, n’eût pas fait craindre aux hommes ce qu’ils craignent le plus, ce qui menace en eux une sorte d’identité : cette confusion dans le langage. Dans une vieille société, n’y étant plus dangereuse, cette femme eût pu émouvoir.

Quand San Julian aura grandi, on y découvrira l’amour. Quand San Julian aura grandi, la femme aux traits lourds ne tournera plus sur la piste comme une bête de manège. Elle s’éclairera de poésie.