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Table des matières IIIChapitre 14 / 25

I

Après des centaines de kilomètres de landes arides, nous survolons Comodoro Rivadavia, une terre bosselée comme un très vieux chaudron. Aucun sol ne m’a jamais donné une aussi pénible impression d’usure. Un vent prodigieux le balayait ou plutôt pesait contre lui de toutes les forces d’un genou. Et si des arbres en avaient pu sortir, ils auraient grandi en rampant comme les épineux du désert. Mais la terre, emportée par la mer au cours des siècles, ne laissait qu’un résidu de gravier dur. Les montagnes, rongées par l’érosion, montraient leur roc. Aucune semence ne trouvait d’asile.

Ce pays est triste. Les pylônes de fer et les puits de pétrole accentuent cette impression de dévastation. On dirait une forêt après l’incendie. Ou encore quelque immense usine abandonnée, car les hommes ne s’y montrent pas. Sous des pylônes, inutilisés depuis le forage, d’invisibles conduits recueillent sous terre le sirop noir ; tout se passe en silence.

Ainsi, très loin, autour de Comodoro Rivadavia, on ne rencontre ni troupeau, ni végétation autre que cette végétation de fer. À vingt kilomètres seulement de la ville, des phoques animent une plage d’une vie étrange.

Ils ont choisi cette plage entre toutes, et n’ont pas varié dans leur choix, de mémoire d’homme. Une petite usine, qui tire de leur graisse je ne sais quelle huile, a réduit ses frais de transport en s’installant avec simplicité au milieu d’eux. Par économie de manutention, on n’abat même pas les bêtes sur la plage, on en cerne chaque jour quelques-unes et, à coups de bâton, on les pousse dans l’usine. Le reste du troupeau, qui a fui en mer, revient quand même une heure plus tard.

Cette plage glacée entraîne une odeur de musc et d’algue, cette population monstrueuse qui frôle l’homme et pourtant l’ignore, cette mer grise et chargée, si les phoques y nagent, de reniflements, tout évoque une planète déjà vieille et froide. Seuls s’y montreront ces rabatteurs taciturnes, qui n’ont même pas à jouer le jeu de la chasse, à lutter ni à feindre, mais qui chaque jour apportent lentement, lourds d’indifférence, leurs gourdins, et rentrent dans l’usine derrière un troupeau aussi bête qu’eux : image de la fatalité.

Comodoro Rivadavia n’est pas une ville où l’on puisse vivre. En dehors du quartier des distilleries, des docks et de sa centrale électrique, qui brille dans sa sécheresse de tous ses feux, le reste de la ville ressemble à celle où nous promenait Charlie Chaplin dans La Ruée vers l’or. Les mêmes maisons basses, perdues le long de rues trop larges, les mêmes deux ou trois cafés, le même unique dancing de tôle. De tôle au lieu de bois, car là-bas le bois manque. Lorsque le pétrole valait cher des fortunes colossales s’établissaient en moins de dix ans, mais au prix de quelle misère, dans cette ville sans arbre, sans foyer, sans femmes, écrasée sous le poids d’un vent si lourd qu’il en devenait matière, comme une ville sous-marine peut l’être sous le poids des eaux. Baraques pour milliardaires, misérables cafés ou des maquignons mal vêtus trinquaient, mais qui eussent pu d’une signature payer une flotte : cette ville était un comptoir où l’on changeait dix ans de sa vie contre de l’or.

Seule de toutes les villes d’Argentine qui, en moins d’une génération, s’assimilent le Français, l’Allemand, l’Italien, Comodoro Rivadavia n’assimile pas les hommes. C’est un campement perdu en plein vent et dont la terre nous refuse. Les hommes ne sont venus que pour s’y enrichir. Et cette richesse, ils l’emportent dans ce coin d’Argentine, d’Italie ou d’Allemagne, dont ils font, en rêve, leur paradis. Là où elle peut servir. Là où elle procure autre chose que de l’acier, du minerai ou des filles.

Elles s’enrichissent vite aussi, les filles. Dans leur compte en banque grossissait cette dot qu’elles se préparaient pour leur seconde vie. Cette vie de revanche qu’elles vivraient ailleurs, flétries mais riches. Et pourtant c’est à Comodoro Rivadavia que, par une étrange compensation, l’une d’elle vivait une vie de poète.

Comme des compagnons lui montraient du doigt une voiture pesante et luxueuse, stoppée devant la porte d’un café où nous nous réchauffions :

« Hein ! ça se gagne vite, ça à Comodoro ! »

À condition de supporter le mal du pays assez longtemps, ça se gagne…

« Ça m’est égal.

— Alors, pourquoi es-tu venue te perdre ici ?… »

Elle haussait les épaules.

« Ici ou ailleurs, ça m’est égal.

— Tu n’as pas un coin quelque part où tu rêves de revenir vivre un jour ?

— Non. »

Elle avait fui, par dégoût peut-être, son ciel d’origine. Et maintenant, ici ou ailleurs…

« Bien jolies, tes perles !… »

Elle avait rougi. Une émotion secrète la brûlait soudain faiblement.

« Mais, bon Dieu ! Elles sont vraies ? Où as-tu trouvé ça ? » Alors, comme un aveu, timidement :

« Quand j’ai assez d’argent, j’en achète une… »

Et c’était vrai. Les autres femmes engraissaient chaque mois leur compte en banque. Mais elle, la « fille aux perles », indifférente à l’avenir, vivait pour son bijou.

« Mais tu es imbécile de placer ton argent en perles. Lorsque tu voudras les revendre…

— Oh non ! »

Pourquoi les vendre. Elle roulait doucement dans ses doigts la plus belle. Et, involontairement mystérieuse : « Celle-ci, je peux dire que pour elle, j’en ai vu… »

Elle rougit encore et se tut. Elle ne devait pas être jolie son aventure. Ni gaie. Une perle comme celle-là doit coûter un peu de fraîcheur.

« Pauvre gosse. Les hommes d’ici ne sont pas tous drôles…

— Oh ! les hommes d’ici… »

Les hommes pensent au pétrole. Il y a pire.

Nous regardions, mes compagnons et moi, ce collier déjà bien assez lourd pour valoir, à une petite prostituée, dans un de ces tristes faubourgs, un coup de couteau. Elle le recevrait sans doute avant longtemps.

« Tu crois qu’une petite fille qui traîne ça au cou peut vivre vieille ? »

Mais voici que pour la première fois elle souriait.

Ce sourire, longtemps, m’a fait réfléchir. Qu’y avait-il de si doux à risquer sa vie pour un collier ? L’étrange amour ! Elle lui avait déjà sacrifié sa chair. Plus le métier marquait son visage, creusait ses joues, plus le bijou embellissait. Et n’était-ce pas beau de changer chaque jour un peu plus son corps périssable en faible lumière ? C’était pour elle peut-être aussi racheter son péché que de le faire servir un rayonnement aussi pur.

« Avec tout leur argent, quand elles seront vieilles, elles seront bien avancées… »

Elle songeait aux autres femmes. Elle comprenait les destinées, et se jugeait seule raisonnable. Elle éprouvait une étrange sécurité. Il n’y aurait point pour elle de vieillesse. Toute sa fraîcheur, toute sa douceur passaient dans une chair impérissable.