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Table des matières IIChapitre 13 / 25

III

Au petit jour, je décollai donc de Toulouse, pilotant un avion de réserve destiné à l’escale d’Agadir. D’Agadir, je continuai sur Dakar comme passager. J’étais ému d’aborder, pour la première fois, des régions aussi mystérieuses. La chaleur pourtant me fit m’assoupir, une fois Port-Etienne franchi. Mon camarade Riguelle pilotait, et pour se rafraîchir un peu, s’était éloigné de la côte qui rayonnait comme une tôle. Il naviguait ainsi à quelques kilomètres en mer. Me réveillant, j’aperçus loin de nous cette mince ligne blanche et constatai sans joie qu’en cas de panne, nous nous noierions. Puis je me rendormis.

Je fus réveillé en sursaut par un brusque fracas de vaisselle brisée, suivi d’un silence harmonieux.

« Rupture de bielle », me cria Riguelle.

Je me soulevai, et considérai cette désirable ligne blanche à l’horizon… Riguelle me hurla de m’asseoir, et je m’assis.

S’il économisait jusqu’à la faible résistance que je pouvais opposer au vent, en me soulevant, c’est qu’il doutait de rejoindre la terre. À la mélancolie de me noyer bientôt, se mêlait la stupide satisfaction d’avoir raison contre Riguelle, quand je jugeais la côte trop éloignée. Je pensais : « Ça lui apprendra. » Mais cette idée perdit vite son charme.

Après deux mille mètres de descente, nous abordâmes le sable de justesse, à trente mètres d’altitude. Faute de hauteur, il n’était pas question de chercher un terrain. Nous perdîmes les roues contre une première dune, une aile contre la seconde, et nous capotâmes contre la troisième.

« Blessé ? me cria de suite Riguelle.

— Non…

— Avoue que ça, c’est du pilotage ! »

Évidemment, personne, dans ces conditions n’aurait fait mieux. Riguelle, excellent pilote, avait le plus savamment possible amorti le choc. Mais j’étais occupé à me dégager à quatre pattes du tas informe qui avait été un avion, et je ne pensais pas à admirer.

« Euh… oui…

— Guillaumet va nous ramasser. »

Guillaumet pilotait l’avion convoyeur. Il se posa cinq cents mètres plus loin sur une bande de sable lisse que Riguelle aurait bien aimé pouvoir atteindre.

« Pas de mal ?

— Non.

— Allons, la Poste. »

Et nous transbordâmes les sacs de poste.

On m’expliqua ensuite :

« Cela fait trop de poids. Nous allons déposer la poste à Nouatchott et nous reviendrons te chercher. »

Nouatchott était un petit fortin perdu dans le désert. C’est là que fut tué, il y a deux mois, dans un combat, le lieutenant de Mac-Mahon.

La région, à l’époque de notre panne, était d’ailleurs considérée comme parfaitement sûre. Mais j’ignorais encore les démarcations exactes des zones soumises et insoumises.

« Tu as un revolver ?

— Non.

— Voilà. »

Riguelle, magnanime, détacha le sien de la ceinture et me le tendit.

« C’est bien simple, tout ce que tu vois, tu tires dessus.

— Ah ! bien.

— Et voilà des chargeurs de rechange. »

Il se dirigeait déjà vers l’avion, mais Guillaumet, pris de remords, fit demi-tour :

« Prends aussi les miens. »

Je reçus trois autres chargeurs. Et là-dessus, ils décollèrent.

Je m’assis sur une dune. J’aurais pu attendre là six mois durant, sans courir le moindre danger, et mes camarades le savaient bien. Mais ils désiraient donner, en imagination, au nouveau venu que j’étais, le baptême de la solitude et du risque, et le respect de leur désert.

Mais j’éprouvais surtout un vif orgueil. Étalant sur le sable, entre les jambes, mon revolver, et mes cinq chargeurs, je me sentais pour la première fois, propriétaire de ma vie et responsable de moi-même. L’avant-veille, je dînais encore à Toulouse…

Je montai sur une dune et fis le tour de l’horizon comme un capitaine. Cette mer de sable m’émerveillait. Elle était faite d’une matière secrète et dangereuse. Le silence qui régnait n’était pas un vide, mais une indéfinissable préparation. Ce silence mûrissait quelque chose. Ainsi avait dû se poser sur Erable et Gourp un silence de plus en plus lourd, et qui préparait trois coups de fusil.

La fin du jour était prochaine. Quelque chose d’inconnu pour moi se montrait et me captivait. L’amour du Sahara, comme le simple amour, nous vient d’un visage entrevu et jamais tout proposé : on peut courir le monde sans jamais rencontrer rien de tel que ce rayonnement silencieux. Une complicité inexplicable nous lie à la mince dorure du sable, le soir.

Une fête se prépare dont on ne comprend pas le sens…

L’atterrissage de Guillaumet dissipa le charme.

« Rien vu ? »

J’avais vu ma première gazelle. Si légère de bondir sans bruit, elle m’avait semblé montrée en secret par le sable. Et je n’en parlais pas.

« Non.

— Pas eu peur ?

— Non. »

Je n’avais rien à craindre des gazelles.

Devant le petit fort, un sergent nous attendait…