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Table des matières IChapitre 12 / 25

II

Des camarades avant ce drame, avaient déjà vécu là-bas quelques aventures. Ce fut le pilote Rozès qui, le premier, entra en contact avec les Maures, à une époque où nous ne connaissions rien d’eux. Toulousain jovial et débonnaire, qui concevait le monde à son image, il fut, quand une panne l’eut fait s’échouer sur un petit tertre du Sud marocain, attristé de ne voir personne.

« Où sont les paysans de ce sacré pays ? », se demandait-il. Pendant qu’il scrutait l’horizon dans l’espoir d’apercevoir quelqu’un à qui manifester sa sympathie, son camarade Wille se posait à son tour. En effet tant que les moteurs furent peu sûrs, on ne s’aventurait sur ce trajet que par équipes de deux avions.

Les « paysans » vinrent. En guise de bâche, ils portaient des fusils, ce qui parut à Rozès étonnant mais décoratif. La main étendue, il marche vers eux pour les féliciter de leur ciel bleu, de leur pays différent de Toulouse, et de la vie en général. Le fait d’être contemporain était un titre suffisant à la sympathie de Rozès.

Les « paysans » épaulèrent, tirèrent et le manquèrent. Wille arrivant à la rescousse, un combat s’engagea. Rozès avant tout était indigné : les Maures avaient trompé sa confiance. Wille et lui en tuèrent quatre et purent se replier, sans être blessés, jusqu’à l’avion. « Comme je me dirigeais vers celui-ci, ajoutait Rozès dans son rapport, un Maure, caché derrière la carlingue, se démasqua et m’épaula. Je lui fis un cri et profitai de sa stupéfaction pour le descendre. »

Quelle belle grimace il dut réussir pour épouvanter un guerrier maure.

À la suite de ce premier contact, il fut adjoint à chaque équipage un interprète choisi parmi les tribus insoumises. Cet interprète avait pour unique fonction de faire miroiter aux yeux de ses frères les millions que l’on pouvait tirer de nous, en nous revendant en bon état. Ces promesses grandioses compliquaient le rachat mais, sur le moment, nous sauvaient la vie.

Cet interprète sauva ainsi la vie du pilote Pivot et de son passager M. de Longivière. Faute de terrain praticable, cet équipage n’avait pu être secouru par l’avion convoyeur. Les Maures, alléchés par la rançon, se contentèrent, à regret, d’assommer à demi les deux hommes. Puis ils les poussèrent devant eux pour cacher leur proie en lieu sûr.

Une petite scène fit méditer les prisonniers. Le groupe d’Arabes comprenait quelques hommes et quelques femmes. L’une d’elles, pendant le pillage de l’épave, aperçut, enfouies dans le sol, les babouches de l’interprète : ces babouches étaient belles, elle s’en empara.

Le partage du butin regarde les hommes et non les femmes. Un Maure, frère ou mari, se détacha du groupe et fit signe à la femme de rendre les babouches.

Après quelques combats entre familles, pour la possession des prisonniers, Pivot et Longivière furent séparés et ne surent plus rien l’un de l’autre jusqu’au jour où les Maures, aimablement, renseignèrent l’un : « Ton camarade, on l’a tué ce matin. Mais, comme il ne faut pas épuiser trop vite les réjouissances populaires, on ne te tuera que ce soir. Tu as bien de la chance. » Puis les Maures, ayant pris congé, se rendirent chez l’autre, pour l’égayer un peu à l’aide du même récit. Quelques scènes furent moins dramatiques. Pivot ainsi fut abordé par une mission scientifique. Il s’agissait de trois Maures, auxquels avait échu en lot la lampe électrique du pilote. Ils désiraient s’instruire sur la technique de cet instrument.

Pivot, serviable, pressa sur le bouton, fit jaillir la lumière et ainsi les émerveilla. On se partagea aussitôt la lampe. L’un prit la pile, l’autre l’ampoule, et le troisième la gaine de métal.

L’équipage était quelques jours plus tard revenu à Tiznit. Reine, une première fois (il le fut de nouveau plus tard) puis Mermoz furent ainsi faits prisonniers et revendus. Ce fut chaque fois leur interprète qui les sauva. Le premier mouvement de haine du Maure contre l’Européen est si violent que la vie, chaque fois, tient à un geste, à une attitude, à un hasard.

Enfin, Erable et Gourp tombèrent en panne tous deux, le pilote dépanneur ayant brisé une roue à l’atterrissage. Et les Maures, cette fois-ci, les fusillèrent simplement. Ils fusillèrent avec eux le mécanicien Pintado qui se trouvait à bord et remontait en permission. Erable et Pintado furent tués sur le coup, Gourp fut blessé. L’interprète réussit alors seulement à convaincre les Maures de la valeur de Gourp. Ils décidèrent donc de le revendre. Au lieu de l’achever, ils le poussèrent en avant comme un mulet, à coups de bâton, malgré ses deux cuisses perforées.

Les pourparlers de rachat une fois engagés, Mermoz put atterrir en dissidence, recueillir Gourp à bord et le ramener à Juby. Mais après le transfert, pour amputation, du blessé à Casablanca, Gourp y succombait à tant de souffrances.