PRÉFACE AU NUMÉRO DE LA REVUE « DOCUMENT » CONSACRÉ AUX PILOTES D’ESSAI
Jean-Marie Conty vous parlera ici des pilotes d’essai. Conty est polytechnicien et croit aux équations. Il a raison. Les équations mettent l’expérience en bouteille. Mais il est rare, en fin de compte, dans le domaine de la pratique, que l’engin naisse de l’analyse mathématique, comme le poussin sort de l’œuf. L’analyse mathématique précède parfois l’expérience, mais souvent se contente de la codifier, ce qui est d’ailleurs un rôle essentiel. Des mesures grossières démontrent que les variations de tel phénomène sont parfaitement figurées par une branche d’hyperboles. Le théoricien codifie donc ces mesures expérimentales par l’équation de l’hyperbole. Mais il démontre aussi, par de pieux efforts d’analyse, qu’il n’en pouvait être autrement. Lorsque des mesures plus rigoureuses lui auront permis de fignoler sa courbe, qui désormais ressemble beaucoup plus à une courbe d’une toute autre formule, il codifiera le phénomène, avec plus de rigueur, par cette nouvelle équation. Mais il démontrera encore, par des efforts non moins pieux, que c’était prévisible de toute éternité.
Le théoricien croit en la logique. Il croit mépriser le rêve, l’intuition et la poésie. Il ne voit pas qu’elles se sont déguisées, ces trois fées, pour le séduire comme un amoureux de quinze ans. Il ne sait pas qu’il leur doit ses plus belles trouvailles. Elles s’étaient présentées sous le nom « d’hypothèses de travail », de « conditions arbitraires », d’« analogies », comment eût-il soupçonné, le théoricien, qu’il trompait la logique austère, et qu’en les écoutant il écoutait chanter les Muses…
Jean-Marie Conty vous racontera la belle existence des pilotes d’essai. Mais il a été polytechnicien. Et il vous affirmera que bientôt le pilote d’essai ne sera plus, pour l’ingénieur, qu’un instrument de mesure. Et, certes, je le crois comme lui. Je crois aussi que viendra le jour où, lorsque nous souffrirons sans savoir pourquoi, nous nous confierons à des physiciens qui, sans même nous interroger, nous tireront une seringue de sang, en déduiront quelques constantes qu’ils multiplieront les unes par les autres ; après quoi, ayant consulté une table de logarithmes, ils nous guériront par une pilule. Et cependant, lorsque je souffrirai, je m’adresserai provisoirement à tel vieux médecin de campagne qui m’observera du coin de l’œil, me tapotera le ventre, collera contre mes épaules un vieux mouchoir, au travers duquel il écoutera, puis qui toussera un peu, allumera sa pipe, se frottera le menton – et me sourira pour mieux me guérir.
Je crois encore en Coupet, Lasne ou Détroyat, pour qui l’avion n’est pas seulement une collection de paramètres, mais un organisme que l’on ausculte. Ils atterrissent. Ils font discrètement le tour de l’appareil. Du bout des doigts, ils caressent le fuselage, tapotent l’aile. Ils ne calculent pas : ils méditent. Puis ils se tournent vers l’ingénieur, et simplement : « Voilà… il faut raccourcir le plan fixe. »
J’admire la Science, bien sûr. Mais j’admire aussi la Sagesse.